vendredi 4 septembre 2015
« C’était comme si, longtemps après avoir écrit P. Pan, son véritable sens m’apparaissait : effort désespéré pour grandir, en vain. »
J. M. Barrie, dans l’un de ses Carnets. 

Malgré cette déclaration, qui prend les habits de la révélation soudaine, on peut affirmer que Barrie a toujours su, consciemment ou non, que Peter Pan était le garçon qui ne pouvait pas grandir et non pas celui qui ne voulait pas grandir. Diverses preuves l’attestent, sans contestation possible, dans plusieurs textes, y compris avant même l’écriture des premières moutures de la pièce. Continuer à croire que Peter Pan est « le garçon qui ne voulait pas grandir » est un grave contresens. Dans l'un de mes prochains livres, j'expliquerai cela en détail.

***

Il existe tant d’adaptations et de réécritures (par exemple, sous forme de genèses ou de suites) – plus ou moins heureuses – du roman Peter et Wendy (désormais presque toujours dénommé Peter Pan), que j’ai renoncé, il y a bien longtemps, à les recenser. Il faut également avouer que je n’en ai jamais eu très envie. James Matthew Barrie est l’unique objet de ma passion et de mon intérêt ; et je ne manifeste, en général, guère de goût pour les reprises. Je suis une puriste dans l’âme et les trop grandes libertés que prennent les uns et les autres à l’endroit de ceux qu’ils adaptent deviennent vite pour moi une douloureuse affaire personnelle... Il faut du génie personnel, un génie furieux pour s'attaquer à l'oeuvre d'autrui ! En outre, on ne peut le nier, Sir James est singulièrement ignoré dans ces diverses resucées, très souvent dépourvues d’originalité et de talent. Oui, il demeure souvent un parfait inconnu pour ceux qui ne songent, n’ayons pas peur des mots, qu’à exploiter le filon Peter Pan ou à se frotter à l’un des grands mythes de la littérature dite « jeunesse », afin, selon toute vraisemblance, de lui emprunter un peu de sa gloire. Ils touchent du bout des doigts le conte enrubanné d’or et s’imaginent pouvoir conserver un peu de cette poussière divine pour eux... en racontant une histoire qui captivera les bambins, car , mine de rien, l’oreille des enfants est toujours bienveillante, lorsque le récit les concerne… 
En cela, ils ont doublement tort : Peter Pan n’est absolument pas un roman destiné aux enfants, un conte qui se limiterait à une histoire taillée à leurs mesures, où le style n’aurait aucun rôle à jouer, où il n'y aurait que du contenu manifeste et aucun paysage latent ni sens caché, ainsi que l’avait très bien compris G. B. Shaw ; et, prenant le parti de Sainte-Beuve, j’affirme, en outre, que l’on ne peut jamais totalement détacher la créature de son démiurge. Dans le cas de l’enfant des Lowlands, il n’est rien de plus vrai ! Il y a un livre à écrire sur le sujet et… par conséquent, je m’y emploie… 
Il y a quelques mois, Christine De Poortere, qui gère les droits de Peter Pan pour le GOSH, m’avait parlé avec enthousiasme de cette adaptation alors en préparation. Elle a d’ailleurs, selon l’aveu même de Stephen White, éclairé ce dernier de ses précieux conseils. En effet, Christine est une véritable amie de Barrie et une experte en la matière ! Elle a signé la postface du livre dont je m’apprête à vous dire quelques mots. (En guise de clin d’œil, Stephen White lui fait jouer un petit rôle dans une case du livre, p. 92 !)
En Angleterre, cette adaptation de Stephen White – ou Stref si vous préférez – est le premier « roman graphique » (selon la formule consacrée, tout imbue qu’elle est d’anglicisme, dans le milieu) consacré à l’œuvre presque trop célèbre de Barrie. Il s’agit donc d’une bande dessinée, au sens le plus noble du terme ! D’emblée, je fus saisie par le charme suranné, désuet des  dessins, à mille lieues des productions par ordinateur (ce que je ne prise guère). Puis, à ma grande surprise, je remarquai que Stref avait utilisé les mots de Barrie ! Bien sûr, il a dû faire des coupes et transformer certaines descriptions en dialogues, mais le texte demeure celui de Jamie. J’ai été extrêmement touchée par le respect du dessinateur. Il s’agit d’une œuvre qui rend hommage avec beaucoup de délicatesse, et de bien des manières, à Barrie. En effet, Stref a glissé des allusions variées et nombreuses à l’univers de Jamie dans presque chaque case, allusions qui seront découvertes, plus ou moins aisément, par l’observateur attentif et le connaisseur de Barrie. J’avoue en avoir manqué certaines à la première lecture.  Observez toutes les images au pochoir sur le papier peint de la nursery

{Cliquez sur les images pour les agrandir.}


Bien des objets de la nursery sont des évocations de la maison natale du dramaturge et romancier écossais, à travers des objets qui s’y trouvent. On remarquera également, par exemple, le rideau de théâtre de la première de la pièce Peter Pan et, par vagues, des évocations de l’Écosse – et, plus spécifiquement, des lieux barriens (le Den, par exemple, ou encore certains arbres de Moat Brae). Barrie, lui-même, fait quelques incursions dans les pages du livre, en chair ou en os, ou grâce à un personnage qui tient en main une copie de Quality Street.  Au plaisir procuré par l'harmonieux mariage des images et des mots s'ajoutera celui d'un jeu (découvrir des secrets cachés, de case en case)… 
Fin Cramb, le coloriste, n’est pas en reste : il a accompli un très beau travail de mise en scène des images, à travers des nuances toujours bien choisies. Trois teintes majeures dominent l’ensemble du volume, mais je vous laisse découvrir lesquelles… 
Peter Pan s’affiche résolument, ici, sous les traits d'un « Enfant de l’Automne », puisqu’il apparaît comme une feuille morte, mais au sens barrien : « Il n’est rien en ce monde qui ait un sens aussi vif du jeu qu’une feuille morte. » 


Comme me le rappelait, il y a quelques jours, Christine, c’est la délicieuse Maude Adams qui popularisa le vert traditionnellement associé à Peter, bien avant Disney (qui a saturé de vert tout autre représentation possible, hélas). Même si, comme je le lui répondis, le costume de Maude n’était pas entièrement vert, mais panaché de marron, de cuivre, de rouge ; et, parfois, le vert laissait sa place au bleu, 



{Portrait de Sarony}


{Peinture de Sigismond Ivanovski }

comme d’ailleurs en témoigne également l’un des deux costumes ou l'une des deux « peaux » de Peter conservés à Kirriemuir



{Source de l'image : ici}

L'allure du Peter Pan de Stref rappelle un peu, il est vrai, le plus célèbre des costumes de Pauline Chase (mais fait fi du vert des collants et des souliers)



ou celui de Jean Forbes-Robertson, 




[Image issue de la collection Christine : ici]

dans des teintes rouge/marron. L’idée se défend très bien, même si, j’aurais préféré un autre camaïeu de couleurs, avec des touches de vert clair, car Peter demeure l'enfant éternel, la jeunesse incarnée, sous la mort qui lui sert de peau et dont il est le héraut (et héros)…
Cette adaptation m’a procuré une immense joie et je suis heureuse de songer que, dans quelques années, ma fille pourra la découvrir à son tour – à la manière dont Jane et Margaret succèdent à Wendy... Le seul reproche possible (la critique doit être autre chose qu'un panégyrique !) est peut-être le revers cinglant de la fidélité – vertu que, pourtant, je place très haut, mais qui, paradoxalement, peut parfois être aussi aveugle que la trahison délibérée. En effet, j’aurais aimé que l’auteur nous livrât, en filigrane, une interprétation plus personnelle, voire intime, de l’œuvre et que son regard sur Peter ouvrît pour nous une autre façon de considérer le sens caché de ce roman et, partant, eût la force d'enrichir notre lecture : mon hypothèse est que Peter Pan et Never Land n’existent et ne se nourrissent que de ce qu’on leur offre… La possibilité d'interpréter sans trahir se situe exactement là. En somme, la limite que je perçois est un manque de subjectivité, le risque d’un pas de côté. J’attendais une interprétation plus ambitieuse, plus proche des émotions de l'enfance nue (la source de l'art), avec une once de folie... Fidélité ne signifie pas non plus littéralité absolue, selon moi...
Malgré cette absence de relief et de mise à distance, ce livre se doit d’être dans toute bibliothèque barrienne digne de ce nom ! C'est une oeuvre honnête, celle d'un artisan qui a le sens du travail bien fait et aime sincèrement Barrie.
Voici un livre qui plaira à tous : aussi bien au vieillard qu'à l'enfant – qu'il ait ou non perdu toutes ses dents de lait...


Dans le prochain billet, Stref répondra à mes questions.

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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