mardi 2 novembre 2010
Même si mon coeur de cinéphile appartient depuis longtemps à l'incomparable Cary Grant, James Stewart et Gary Cooper figurent eux aussi (loin derrière Cary, tout de même) parmi les acteurs que je chéris depuis toujours, et ce, pour toujours. Aucun acteur de mon époque, n'a su m'inspirer autant que ce trio. Bien sûr, je vénère un Charles Denner (sa voix est à jamais incrustée en moi), ou aime inconditionnellement un Alain Delon (et pas seulement pour Le Guépard !), un Gérard Depardieu (à une époque où il est, hélas, de bon ton de le répudier) ou un Clint Eastwood, par exemple, mais l'attachement que je conçois et l'admiration que je ressens pour ceux-ci se situent à un tout autre niveau. Ils sont réels, tandis que Cary, James ou Gary n'existent pas : le premier l'avait parfaitement compris en déclarant, sur le ton de la boutade : "Tout le monde veut être Cary Grant. Y compris moi..." Ils n'existent pas, car ils sont des êtres rêvés. L'incarnation en nous, au sein de notre vie, de ces êtres faits de silence et de lambeaux de paradis ou d'enfer a toujours un prix : une livre, non pas de chair, mais une livre d'âme et la rencontre avec la mort. Il faut que quelque chose de solide meure ou vacille en nous pour autoriser cette rencontre-là.

La nature d'un être rêvé est celle de l'intangible. Leur mode d'existence – ou d'inexistence – fait appel à ce qui se tapit dans les profondeurs de notre âme : notre insatiable besoin de divinité et notre invincible terreur à l'idée de manquer de courage si d'aventure nous avons moyen de la rencontrer.
Un rêve est toujours une histoire, une fiction, un roman que l'on écrit. Une énigme, certes, la plupart du temps, mais néanmoins une histoire, au sens le plus banal que l’on donne à ce mot.  Pourtant, le rêve ne parle pas tout à fait le langage prosaïque des hommes éveillés : il est une variation d’or sur le désir et son langage, qui est intraduisible en mots et en concepts, mais s’exprime au moyen d’images persistantes, aheurtées et fascinantes. Les êtres rêvés ressemblent aux personnages de fiction (celle des autres) dont on peut tomber amoureux. Cet amour est bien étrange puisqu’il exclut toute réciprocité. L’amour parfait, en somme ! Sauf, peut-être, que l’on n’aime jamais que son reflet à travers l’être rêvé qui devient le miroir de nos fantasmes et de nos impuissances… J’ai toujours imaginé que les rêves étaient de l’essence des simulacres lucrétiens (De Natura Rerum, IV, 34-45) Les rêves sont – il n’y a aucun doute là-dessus – des amours mortes ou des fragments de sentiments qui n’ont pas pu trouver en nous assez d’espace et de temps pour nidifier et arriver à maturité, jusqu'à l'incarnation. Parfois, les êtres humains, glissent  dans le ventre des livres des fleurs qui sèchent à l’intérieur, coincées entre deux pages. Il est à supposer que cet usage subversif et plein de cruauté présente des attraits pour les personnalités un tant soit peu romantiques. Les hommes agissent souvent sans raison, sans utilité. Tels sont les hommes.  Mais les rêves sont des sortes de fleurs séchées et nos romans de vastes herbiers.
Il m'arrive souvent de conserver certains films, de veiller jalousement sur leur statut d'inédits, pour les jours de disette ou simplement en guise de cadeau que je désire me faire en vue de certains jours de fatigue. Ainsi, j'ai découvert ce film réalisé par King Vidor il y a seulement quelques jours, alors qu'il figurait en bonne place dans ma filmothèque (assez conséquente, puisqu'elle abrite près de 2000 titres) depuis quelques années déjà. Le scénario fut écrit par Edwin Knopf qui s'inspira d'un couple d'amis célèbres, Zelda et Francis Scott Fitzgerald... afin de croquer les personnages de Tony et de Dora. Une version antérieure du film s'appelait Broken Soil et les deux personnalités littéraires étaient clairement identifiées sous le nom de Zelda et de Scott Fitzpatrick. Knopf et Vidor connaissaient intimement le couple et, même si d'immenses différences existent entre le premier scénario et le dernier, il demeure quelques traces de cette inspiration.
À ma connaissance, ce film n'existe qu'en zone 1 (mais il est très facile de l'acquérir et de rendre son lecteur de salon compatible ou d'en acquérir un multizone – cela présente un indéniable intérêt puisque certains très anciens films ne sont édités qu'en zone 1 et il y a fort à parier qu'ils ne le seront jamais en zone 2... Je pense notamment à certains films pré-code Hays).


Gary Cooper interprète le rôle d'un homme (Tony Barrett) un peu désinvolte, gâté par de trop favorables circonstances, qui survole l'existence en vulgaire dilettante et agit comme s'il ne s'agissait jamais que d'une fête perpétuelle. Il est écrivain, a obtenu quelques succès que l'on devine faciles et, très logiquement, il ne doute de rien : tout lui est acquis et seul les plaisirs éphémères lui importent. Mais ces êtres trop frivoles dissimulent souvent une faille tragique, on le devine aisément, car nous avons tous rencontré, un jour ou l'autre, dans le monde réel, ce genre de personnages taillés dans une étoffe trop lâche. Leur frivolité n'est alors que l'épais manteau de la lucidité et du désarroi qui ne protège qu'en apparence, et seulement un temps, des diverses tempêtes de l'existence. Nous sommes faits – les meilleurs d'entre nous – pour le climat de la tragédie, dans l'attente que le temps arrache, morceau par morceau, notre écorce d'être au monde. 
Le film débute au sein d'une immense party, où, comme il se doit, l'alcool coule à flot. Gary / Tony a envoyé une droite bien sentie à l'un des invités qui a eu l'outrecuidance d'émettre des réserves quant à la qualité de son dernier manuscrit, juste avant que son éditeur ne vienne en personne lui signifier qu'il refuse de publier ledit manuscrit et attend de lui qu'il écrive enfin un livre digne de ce nom !
Tony est à peine blessé dans son orgueil : ce qui lui importe le plus est, très prosaïquement, le manque à gagner : il a déjà dépensé l'argent avant de l'obtenir...
Le héros de cette histoire est marié à une femme (Dora) qui apparaît tout d'abord, et ce, jusqu'aux derniers moments du film, comme une fille un tantinet écervelée, qui ne songe réellement qu'à l'amusement (et, contrairement à son époux, elle ne semble point dissimuler de profondeur) ; il s'agit donc de ce que, communément, on nomme une gold-digger. L'argent venant à manquer, puisque l'auteur soudain déchu comptait sur le dernier manuscrit pour les renflouer, le couple est contraint de revenir dans la demeure familiale (celle des "Ancestors") et déserte de Tony, au grand dam de sa femme, qui hait la campagne (tout comme moi...).
Rapidement, le couple rencontre leurs voisins polonais qui leur font d'emblée une offre attrayante : acheter un champ (au-dessous de sa valeur), proposition qu'ils s'empressent d'accepter – même si, après l'enthousiasme premier, Tony semble plus réticent que sa femme à se séparer d'un bien familial. Tony remet l'intégralité de la somme à Dora et l'épouse désinvolte s'empresse de  repartir à New York afin de dépenser sur-le-champ les 5000 dollars ainsi acquis, tandis que l'écrivain, étrangement, choisit de demeurer sur place afin d'écrire son nouveau roman. 
Les adieux sont enjoués et la séparation semble soulager les deux protagonistes. Il y a tant de couples qui vivent de la sorte. Je ne ressens que mépris pour ces pisse-froid, capables de tenir bien droit entre les marges d'une vie sans passion, circonscrite par de rassurantes habitudes.
Entre-temps, Tony a découvert les curieuses moeurs de cette famille polonaise, qui cultive le tabac, et s'est délecté en leur compagnie d'une "prune soup". Amusé par ce qui lui semble être des bizarreries de la part de ses hôtes, il finit pourtant rapidement par comprendre qu'il est l'étranger au sein de cette enclave polonaise. Ses manières provoquent le rire de l'assemblée (il fait preuve de courtoisie envers les femmes, qui sont traitées comme des marchandises et des bêtes de somme, sans qu'il leur vienne à l'esprit de se rebiffer) et c'est lui qui, contre toute attente, devient un objet d'étude et de railleries. Il tente de se mettre au diapason en adoptant leurs façons (la serviette de table sous le cou, par exemple). La scène du repas est édifiante à cet égard, puisqu'elle cristallise les différences entre ces deux mondes et leur système de valeurs.
Très rapidement, à la faveur d'une livraison matinale de lait, le héros, abandonné par sa femme, puis par son domestique chinois, et en proie aux affres d'un foyer qu'il est incapable de tenir, se lie avec la jeune fille de la famille polonaise – Manya (l'actrice Anna Sten que Cooper surnommait Anna Stench* tant il la détestait).
Celle-ci, dotée d'une forte personnalité, ne se laisse point séduire par les manières de cet homme, qui tente de badiner avec elle. Il recevra une retentissante gifle – que l'on pourrait croire être les prémices d'un baiser, mais ce n'est pas (encore) le cas. 
Elle n'est nullement impressionnée par le rôle qu'il se donne, celui d'écrivain, et lui fait remarquer qu'il n'y a aucune différence entre le fait de tirer sa subsistance de l'écriture et le fait de travailler la terre ; elle le met au défi d'écrire quelques chapitres, avant qu'elle ne consente à lui livrer de nouveau le lait, chaque matin. 
Piqué au vif, mais surtout inspiré, Tony se lance dans l'écriture d'un livre dont l'héroïne, Sonia, ressemble étrangement à notre jeune Polonaise. 
Et, plus le livre s'écrit, plus Tony écrit son propre rêve, plus il en devient à la fois la proie et le maître. Le miroir et le reflet. 
N'est-ce pas le propre de tous les écrivains ? Il faut écrire à l'intérieur d'un rêve palpitant dont on maîtrise les contours, dont le coeur rivalise d'ingéniosité avec la vie réelle lorsqu'elle est sublimée, lorsqu'on lui demande l'impossible, une vie dont les personnages sont les fils de notre inconscient propre et de l'éternel humain – l'universelle tentation de l'Ailleurs et de l'Autre. 
Très subtilement – le scénario aurait pu, cependant, davantage s'appuyer sur cette idée qui n'est pas assez développée ni davantage exploitée –, le roman de Tony devient une image de la psyché des personnages : Tony y livre son désir pour cette jeune fille, Manya découvre la femme affranchie de la tyrannie paternelle qu'elle pourrait devenir et, plus tard, Dora y lira l'amour de son mari pour cette autre femme et la ruine de leur union.
Manya a été promise (vendue) par son père au fils d'un voisin, un grossier lascar qui courtise les filles en tuant des porcs devant elles pour les divertir... 
Le promis n'éprouve aucun sentiment pour la jeune fille, mais accepte l'union, car il acquerra le champ vendu par Tony (quelle ironie !), une maison et une bonne à tout faire, corvéable à merci : sa future femme. La jeune fille tente de refuser ce mariage à tout prix, mais le père la soumet brutalement à son autorité.
Une nuit de blizzard, Manya et Tony vont se retrouver seuls au monde, prisonniers dans la maison de l'écrivain. La nuit de noces, véritable, d'où le film tire son nom est celle-ci et non celle qui doit suivre le mariage de Manya et de son prétendant. Une nuit de noces rêvée, détachée des corps, de l'espace et du temps. Mais, paradoxalement, une nuit vécue
Tony et Manya, sans mot dire, dans un simple effleurement des lèvres, reconnaissent implicitement leur attirance. Non, leur amour, celui qui est forclos, qui rend impuissant jusqu'au songe de lui-même. 
Avec une infinie délicatesse, une pudeur qui semble aujourd'hui, hélas, bien surannée, les deux êtres vont se reconnaître sans que l'union soit scellée autrement que par des regards. Les âmes communient et les corps se taisent.
Le lendemain matin, le père viendra rechercher son bien (sa fille), furieux, puisque celle-ci s'est déshonorée aux yeux de toute la communauté, quand bien même celle-ci est demeurée aussi pure que la veille. 
Le patriarche décide donc de précipiter le mariage, de peur que le prétendant ne change d'avis, de peur que la jeune fille ne soit ravie par Tony.
Manya n'épouse pas encore son destin. Mais ses larmes n'y peuvent rien et sa mère de lui dire que les femmes polonaises pleurent "à l'intérieur" et qu'il faut bien se résoudre... 
Lorsque Manya rendra visite en cachette à Tony pour lui annoncer que le mariage doit avoir lieu le lendemain, elle se retrouvera face à l'épouse, revenue de manière fort inopportune. Cette dernière, sans aucune élégance, après avoir lu le manuscrit de son mari et compris qu'elle avait perdu son mari, va tenter d'éloigner Manya en effleurant la corde morale et en faisant montre d'une confiance en Tony qu'elle est bien loin de ressentir. L'épouse fait éprouver à l'aimée de la honte pour son sentiment. Et seul ce sentiment pouvait la perdre, parce que le rêve n'a qu'un ennemi : le doute. 
Seulement à cet instant, Manya renonce vraiment. 
Le mariage a lieu selon les rites consacrés de la communauté. 
Dora, songeant que le mal est fait, avoue à son mari la venue, la veille, de Manya et l'échéance du mariage. Tony se précipite à la fête qui succède à cette union et réclame le droit de danser avec la mariée. Tout peut se lire dans ce regard échangé. Et cette mèche vagabonde sur le front de Gary (sa petite marque de fabrique) est comme une larme. 
Nous pensions assister, depuis les premiers instants de ce film, à une comédie fluette et agréable, voire  à un aimable mélodrame, mais les derniers instants transforment ce film, qui aurait pu être anodin, en une tragédie véritable, qui choque autant qu'elle laisse désemparé. 
La nuit de noces est venue et Manya se refuse ou s'offre contre sa volonté à son époux. Celui-ci, blessé dans son orgueil, devine la raison de cette attitude et décide de se rendre à la maison de Tony afin de le tuer. Manya arrive la première et s'interpose entre les deux hommes, pour sauver celui qu'elle aime ; et, malheureusement, elle tombe dans l'escalier. 
Alors qu'elle est mourante, Tony lui avoue enfin son amour – le songe traverse la paroi du monde réel – et Manya lui dit, haletante, qu'elle a été contrainte à cette union. 
Il est trop tard. Il est plus tard qu'on ne le pense. Il est toujours trop tard. 
L'épouse prend une autre dimension à ce moment-là, se révélant à elle-même autre ; elle essaie de soutenir son mari, mais le glas a sonné : et pour elle et pour lui.
Imperceptiblement, ce petit film, fort imparfait, se métamorphose, peu à peu, en une histoire de rédemption qui émeut aux larmes : le héros est transfiguré par cette rencontre avec cette femme et brûlé par la pureté de chaque fibre de son être. Morte, elle ne cesse d'être vivante en lui, plus que jamais. Elle a irradié Tony et celui-ci refuse alors de rendre un dernier hommage à son cadavre, car elle vit en lui désormais. C'est ainsi que Tony devient un être sensible, accordé au la mineur des sentiments les plus nobles, ceux qui éclosent à bas bruit et nous font rencontrer (trop rarement) notre moi rêvé... 
Son regard au loin devine la silhouette fantomatique de cette jeune fille qui a traversé comme une ombre son existence, dont l'ombre a croisé et fracturé à jamais la sienne. 
 Elle le salue au loin. D'elle, il ne reste dans le monde réel que la membrane du rêve ou du simulacre, le coeur de toutes les histoires... La meilleure part du rêve, le velours des songes, ce tissu que bien peu d'êtres humains peuvent toucher. 
Et, Tony, avec un pauvre sourire, lui rend ce signe de la main qui signifie, peut-être, un adieu à cette peau morte d'homme qu'elle emporte avec elle, cette membrane déchirée dans laquelle il ne peut plus se réfugier, en proie à la cruauté du réel, à sa vérité... Tony est à nu et  à vif. Il a répudié les simulacres d'un monde frivole pour ceux de l'âme profonde. 
Il coïncide avec un destin. Il le détruit. Il devient ce qu'il est. 



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 Voir le film sur Youtube.

* "Puanteur" en anglais.

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Billet écrit en écoutant ce magnifique disque :

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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