mercredi 13 janvier 2010
... note de traduction qui va engendrer des développements ultérieurs sur mon site...



Il est parfois difficile de différencier la valeur de volonté de la valeur de caractéristique, lorsque l’on doit traduire certaines occurrences de « would » en français. D’où la nécessité de savoir lire une œuvre (j’entends lire en creusant une œuvre, en s’enroulant dans la spirale qu’elle ouvre à qui veut ou peut y entrer), mais aussi d’avoir connaissance, n’en déplaise à certains, du contexte dans lequel cette œuvre est née. Contexte bibliographique, biographique et même historique ou géographique. Une œuvre n’est pas (seulement) une île. C’est pourquoi, si je m’efforce de lire d’abord et avant tout Barrie, il m’a toujours paru viscéral de connaître sa vie, sa langue (pas seulement le scots, mais aussi sa langue d'écrivain, celle, personnelle, de tout artiste qui donne un sens intime aux mots, un sens en creux ou en surimpression, à celui, général, qui est donné par les dictionnaires), son pays, jusqu’aux moindres détails de son existence. Lire et traduire les mots ne suffisent pas : il faut aimer, épouser tout un univers. Sinon, cela n'est pas honnête : même si la traduction est techniquement excellente, elle sera humainement médiocre. Je ne suis pas une technicienne, je suis quelqu'un qui parle la langue des âmes muettes. Cela ne m'empêche pas de travailler afin de devenir un bon artisan, mais pour moi l'essentiel est encore ailleurs. C’est pourquoi je ne traduirai jamais que ceux que j’aime, dotée de la force de mon amour, avec mes limites techniques (n'étant pas née anglaise ou, mieux, écossaise, elles sont innombrables) et mon désir violent de les abolir. J'apprends à traduire en traduisant, mais je possède ce que ne possède pas nécessairement le meilleur traducteur au monde : une volonté de communion avec le texte que je traduis. Cela comporte aussi des dangers et des écueils, mais là n'est pas mon petit propos du jour, car je sais mes faiblesses et mes lacunes.
Dans le cas de Peter Pan, une lecture attentive des seuls textes qui le concernent, puis des Carnets de Barrie, et enfin de ses autres œuvres (celles qui mettent en scène Tommy, qui est comme le « père » ou l’ombre de Peter Pan, par exemple) lève vite l’ambiguïté ou, plus exactement, montre qu’il existe de la place pour des interprétations superposées. Ce n’est pas ici le vouloir qui gouverne le pouvoir, mais le pouvoir qui élabore ou ouvre le champ d'expression du vouloir. La traduction largement répandue en France de « would not grow up » en « qui ne voulait pas grandir » est, à mes yeux, fautive et très dommageable parce qu’elle ne laisse aucune place aux diverses interprétations ou subtilités qui sont contenues dans ce « would not ». Barrie a écrit « would not grow up » et non « didn’t want to grow up » et toutes les traductions françaises (s’il y a des exceptions, je veux les connaître et, par avance, je les loue) traduisent comme s’il avait choisi cette dernière solution. La meilleure façon de traduire serait certainement d'élire : « qui ne grandissait pas » ; ainsi, il n’est pas dit pourquoi (par volonté ou par impuissance) il ne grandit pas et l’on s’attarde sur un fait qui se prolonge dans une sorte d’éternité inscrite dans un passé irréel – celui des contes –, plutôt que sur un vouloir ou sur un pouvoir qui sont enchâssés. Qui me lit sait que je crois que Peter Pan ne peut pas grandir. Et pour cause ! Il n’est pas un enfant mais l’esprit de l’enfance incarné et peut-être même, comme l’écrit joliment Barrie, « un enfant jamais né ». Traduire comme je le propose (avec cette idée) permet d’établir un fait dans sa neutralité de fait, détaché de ses causes ou raisons ; ainsi, à défaut d’exprimer toute la complexité de ce « would », on ne la détruit pas ou on ne la masque pas.
Peter Pan ne veut pas grandir – il le dit ou l'exprime – mais il ne le veut pas, parce qu’il ne le peut pas. En disant qu'il ne veut pas, cela lui rend en quelque sorte, de manière illusoire, la possession de son manque et, de façon moins fictive, un pouvoir sur son impuissance. Comme il ne le peut pas, il dit qu'il ne le veut pas. Tommy Sandys (Cf. l'album que j'ai ajouté au site), « l’alter ego » de Barrie, a exactement le même « problème ».
Dans la dénomination « the boy who would not grow up », il y a donc une ambiguïté très perceptible : c’est à la fois « le garçon qui n'allait pas grandir », le garçon qui ne grandirait jamais, mais aussi, très possiblement, celui « qui refusait de grandir ». Les deux sens sont également valables, car « would » peut recouvrir non seulement une volonté ou un désir (un refus affirmé en l'occurrence, plus qu'un non-vouloir), mais aussi indiquer un aspect habituel dans le passé et prédictif. Mais si l'on choisit de penser et de décrire Peter comme celui « qui ne voulait pas grandir », on se ferme à l'autre sens. Au contraire, si l'on décide de considérer le premier sens et de l'adopter, on ne perd aucun des sens possibles. La raison seule prescrit donc d'agir ainsi. Et la connaissance de Barrie y contraint.
De même, si Barrie avait écrit « the boy who could not grow up », cela aurait pu signifier : le garçon qui ne pouvait pas grandir (de même qu’un être humain ne peut pas voler ou vivre éternellement) ou le garçon qui ne pouvait pas se permettre de grandir (sans détruire son univers ou sa liberté, sans fêler cette coque ou poche creusée dans l'imaginaire nourricier, par exemple), pour des raisons psychologiques et / ou physiques.

Peter Pan ne peut pas grandir sans perdre son identité et c’est donc pour cela qu’il ne le veut pas.

Je ne comprends pas pourquoi cette chose si simple et si évidente n’est jamais prise en compte.

***

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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