dimanche 31 janvier 2010
Comme je vous l'annonçais ici, Peter Pan va bientôt s'envoler...

Aujourd'hui, je vous offre enfin un aperçu de l'affiche de cette pièce de théâtre (vous reconnaîtrez Michael Llewelyn Davies, d'après un cliché extrait de la base de données d'Andrew Birkin), avant de vous en révéler davantage dans les prochains jours... En effet, je vais bientôt me rendre à Marseille  (ville qui m'est inconnue) pour assister à quelques répétitions. J'attends également la première avec impatience. Il est très possible que je vous livre un petit reportage en direct des coulisses dans quelques semaines.
Je suis profondément heureuse d'avoir fait connaître à Alexis Moati  cette pièce,  d'avoir pu partager avec lui mes idées sur ce texte, et surtout  et avant tout d'avoir reçu l'entière confiance  d'un homme que j'admire  depuis le premier jour où je découvris ses Lost Boys - livre et film extraordinaires -, et de très modestement contribuer à  donner naissance à cette merveilleuse adaptation de mon ami Andrew Birkin dans notre contrée. Puissé-je ne jamais décevoir  ceux qui croient en moi.
Je suis certaine, sur la foi des quelques images que j'ai entrevues et des conversations que  nous avons échangées, qu'Alexis Moati et son équipe ont réussi à créer une œuvre forte et originale et de rendre ainsi justice au génie de James Matthew Barrie et à l'excellence du travail de celui qui le connaît le mieux au monde, Andrew Birkin.

mercredi 27 janvier 2010



The Ball Poem
[Hoagy Carmichael]



What is the boy now, who has lost his ball,

What, what is he to do? I saw it go

Merrily bouncing, down the street, and then

Merrily over — there, it is in the water!

No use to say 'O there are other balls':

An ultimate shaking grief fixes the boy

As he stands rigid, trembling, staring down

All his young days into the harbour where

His ball went. I would not intrude on him,

A dime, another ball, is worthless.  Now

He senses first responsibility

In a world of possessions.  People will take balls,

Balls will be lost always, little boy,

And no one buys a ball back.  Money is external.

He is learning, well behind his desperate eyes,

The epistemology of loss, how to stand up

Knowing what every man must one day know

And most know many days, how to stand up

And gradually light returns to the street

A whistle blows, the ball is out of sight,

Soon part of me will explore the deep and dark

Floor of the harbour. I am everywhere,

I suffer and move, my mind and my heart move

With all that move me, under the water

Or whistling, I am not a little boy.

John Berryman 

 (Cf. cette vidéo où l'on entend la voix du poète...)



Je ne traduis presque jamais de poésie. Dieu merci, Barrie n'en a point écrit (à parler strictement) ! Il faut un sens très particulier du rythme qui, très précisément, ne m'est pas naturel et forcer ainsi sa nature n'engendre jamais de très belles phrases. J'énonce ici une vérité personnelle comme si elle était purement objective. Mais n'agissons-nous pas toujours de la sorte lorsque nous voulons signifier par là que nous atteignons un fragment irréductible de nous-mêmes, tel qu'il en vient à désigner la part d'étranger en nous - à savoir une incapacité à se détacher d'un soi fini autant qu'un refus farouche de se lier à cette nécessité qui nous incarne dans une impuissance ? 
C'est pourquoi je ne traduirai pas ce beau et parfait poème que je dépose ici. D'ailleurs, traduire ou, pire, autopsier de la poésie est presque toujours, in fine,  une absurdité et un sévice que l'on fait subir aux mots.
Ce poème, simple et cruel, énonce la  fuite de la meilleure part de l'enfance.  La naissance au temps et la mort d'une illusion, celle de l'éternité. L'enfant est simultanément témoin et victime de cette métamorphose qui se produit en lui et qu'il ne peut arrêter. L'enfant découvre en perdant un objet très banal - un ballon - que rien n'est jamais acquis pour toujours et que l'on est même responsable de certains deuils. Grandir, c'est tenir juste un peu plus à ce que l'on perd qu'à ce que l'on possède au moment où on le possède  ; grandir, c'est découvrir le temps qui se taille une part de lion dans ce que l'on croyait être éternel ;  grandir, c'est révoquer le présent insaisissable et instable en faveur d'un passé  immuable  et solide dont on se croit encore propriétaire ; vieillir, c'est regretter ce que l'on a jadis possédé ; vieillir,  c'est oublier les leçons de l'enfance. Non, vieillir, c'est renoncer tout à fait à croire qu'un jour on a possédé quelque chose mais prétendre l'inverse.

[Jacques Henri Lartigue]

Imaginons, un instant, un autre enfant, frère d'ombre  plus âgé du premier,  qui a fait l'expérience de cette perte et à qui l’on vient d’offrir un livre. Un très beau livre, longtemps convoité et admiré derrière la vitrine d’une librairie, qui prenait et se nourrissait des reflets de son visage anxieux et amoureux de l’objet de papier, mais aussi des œillades neutres du roman (car les romans intéressent au plus haut point les enfants inquiets de leur devenir, les enfants qui ont découvert l'essence du temps), alors prisonnier de la cage du possible. Le livre en attente d’une naissance, par la lecture, et l’enfant qui danse d’un pied sur l’autre, qui hésite entre l’impossible deuil de l’objet et la possession qu’il sait – à un certain âge -  dangereuse et impuissante à le combler. 
Soudain, après un moment plus ou moins long de « désirance », le livre dé-magnifié se retrouve entre ses mains impatientes et délicates. L’objet a été rêvé, reconstruit, pièce par pièce, par les songes, par la faculté de rêver et par l’intellect de l’enfant ; il est  bel et bien là dans ses songes  de possession maîtrisée. Toucher le livre (le réel) lui brûle un peu les doigts ; il fait le deuil de l’attente, le petit goûteur des plaisirs différés, le deuil de cette attente qui était un plaisir sans cesse raccommodé, puisque le livre est maintenant à lui et pénètre son univers. Ce n’est plus le même livre. Il le regarde jusqu’à se pénétrer de ce violent trouble d’une perte d’identité de l’objet. Ce n'est plus lui qui entre dans l'objet mais l'objet qui se fraie un chemin en lui. Le centre de gravité du rêve s'est déplacé.
Du désir à l’objet, il n’existe plus entre les deux aucun espace de fuite ou de limites. Le désir meurt de la possession. L’objet trop longtemps désiré et sacralisé par l’attente perd sa qualité première qui le rendait si désirable, l’absence, la lointaine et inaccessible perfection d’être hors de son univers de perdition. L’objet était protégé de l’enfant par la vitre, par tous les obstacles qui se tenaient entre lui et lui. À l’infini, il pouvait se satisfaire de sa présence absente, sans abîmer le désir ou l’objet. Il était l'éternité. Il n'est plus que la promesse de la mort.
Le plaisir de la possession, pour l'enfant inquiet, se dégrade déjà dans l’angoisse de l’objet qui perd sa nouveauté, sa perfection annoncée d’objet non déchu par l’usage, abîmé par la possession précisément. L’objet abîmé qui sera fracturé par la durée, par la rencontre de l’objet avec les angles du réel, réel dont pourtant il fait partie mais que sa nouveauté (le cellophane, par exemple, qui l’enveloppe) protégeait jusques alors de la dégénérescence. L’objet, entre les mains de l’enfant, se met à vivre et, partant, à périr, peu à peu. Le livre va perdre de son lustre (la couverture se fane, des traces de doigts s’impriment sur le glacé magnifique de la couverture, des myriades de rayures le blessent de part en part), se corner légèrement et d’innombrables défauts le grugent peu à peu de sa beauté immaculé, et ce malgré les soins pris pour éviter cette déperdition de l’usure annoncée et déjà entamée. 
Plus les soins de conservation du mort-vivant sont précis et minutieux, plus l’objet est paradoxalement en péril. Plus l’enfant va astiquer la couverture pour faire disparaître - ou atténuer, car déjà il sait que le livre est irrémédiablement perdu à la perfection première qui était supposée être la sienne - les rayures, plus l’objet risque d’être davantage abîmé. Et ce qui devait arriver arriva : il frotte la couverture un peu trop fort et elle se déchire ; à vouloir lire chaque page sans casser la tranche, une page se décolle… L’objet est irrémédiablement atteint par cette perte que l’on voulait lui épargner. Ce paradoxe cruel que l’enfant  dépucelé de la temporalité ne doit qu’à lui-même peut être qualifié d’ironique ou de tragique, selon que l’on pense sa situation de l’extérieur ou d’un point de vue proche de son intériorité. Notre vie ressemble au rapport de cet enfant  au livre ou au ballon. Certaines vies, en tout cas. Les vies auxquelles il ne manque rien de triste ou de grand, pas même la conscience du temps.
Ce rapport d’amour-haine, qui vacille du contraire en son contraire, du tout vers le rien ou vice-versa, est la caractéristique de celui qui tue ce qu’il ne peut simplement aimer comme mortel. Par excès d’amour, il fait preuve d’un défaut d’amour. À force de gratter la petite saleté ou imperfection, à peine visible à l’œil nu, qui souillait le livre, un trou grossier et horrible est fait sur la couverture. Pour éviter un infime défaut, l’objet est comme mis à mort, puisqu’il ne pourra qu’engendrer le dégoût de l’enfant dès à présent, dégoût de l’objet mais surtout de sa propre conduite qui a donné naissance à cette saloperie, qui a porté atteinte  à la beauté de l’objet en désirant lui ôter tout contact avec une laideur possible, avec un infime et nécessaire degré de corruption, qui est contenu en tout être et tout objet. Refus du temps, refus de la mort.
Au fond, c’est un fantasme de pureté qui agite la conscience de cet enfant qui ne veut pas perdre, qui ne peut se résoudre au mélange de sa nécessité intérieure avec le possible extérieur, le mixte de ce qu’il maîtrise ou croit maîtriser et de ce qui advient hors de lui mais peut l’atteindre. Il désire à travers l’objet l’impossible : l’éternité ou un état de fixité des possibles ; il désire avoir moyen de pouvoir revenir sur ses choix, à l’infini, sans jamais faire le deuil de ce qu’il n’a pas élu. L’autre nom de l’éternité, c’est la volonté de pouvoir recommencer à satiété, jusqu’à atteindre la perfection d’une action, à une forme de complétude.
Pourtant, il n'y a aucun autre choix possible. Il faut aimer la peur, la peur du vide, pour oublier la peur, pour ignorer la peur de la mort.
Pour vivre. Pour perdre. Pour vivre.







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Billet rédigé rapidement en écoutant ce disque :

Je profite de ces quelques mots pour présenter mes excuses à mes "lecteurs" : dernièrement, j'ai été malade et j'ai pris beaucoup de retard dans mes réponses, tant aux courriels reçus qu'aux commentaires divers. Je me requinque un peu et je reviens vers vous. Merci de votre patience et de votre bienveillance.
mercredi 13 janvier 2010
... note de traduction qui va engendrer des développements ultérieurs sur mon site...



Il est parfois difficile de différencier la valeur de volonté de la valeur de caractéristique, lorsque l’on doit traduire certaines occurrences de « would » en français. D’où la nécessité de savoir lire une œuvre (j’entends lire en creusant une œuvre, en s’enroulant dans la spirale qu’elle ouvre à qui veut ou peut y entrer), mais aussi d’avoir connaissance, n’en déplaise à certains, du contexte dans lequel cette œuvre est née. Contexte bibliographique, biographique et même historique ou géographique. Une œuvre n’est pas (seulement) une île. C’est pourquoi, si je m’efforce de lire d’abord et avant tout Barrie, il m’a toujours paru viscéral de connaître sa vie, sa langue (pas seulement le scots, mais aussi sa langue d'écrivain, celle, personnelle, de tout artiste qui donne un sens intime aux mots, un sens en creux ou en surimpression, à celui, général, qui est donné par les dictionnaires), son pays, jusqu’aux moindres détails de son existence. Lire et traduire les mots ne suffisent pas : il faut aimer, épouser tout un univers. Sinon, cela n'est pas honnête : même si la traduction est techniquement excellente, elle sera humainement médiocre. Je ne suis pas une technicienne, je suis quelqu'un qui parle la langue des âmes muettes. Cela ne m'empêche pas de travailler afin de devenir un bon artisan, mais pour moi l'essentiel est encore ailleurs. C’est pourquoi je ne traduirai jamais que ceux que j’aime, dotée de la force de mon amour, avec mes limites techniques (n'étant pas née anglaise ou, mieux, écossaise, elles sont innombrables) et mon désir violent de les abolir. J'apprends à traduire en traduisant, mais je possède ce que ne possède pas nécessairement le meilleur traducteur au monde : une volonté de communion avec le texte que je traduis. Cela comporte aussi des dangers et des écueils, mais là n'est pas mon petit propos du jour, car je sais mes faiblesses et mes lacunes.
Dans le cas de Peter Pan, une lecture attentive des seuls textes qui le concernent, puis des Carnets de Barrie, et enfin de ses autres œuvres (celles qui mettent en scène Tommy, qui est comme le « père » ou l’ombre de Peter Pan, par exemple) lève vite l’ambiguïté ou, plus exactement, montre qu’il existe de la place pour des interprétations superposées. Ce n’est pas ici le vouloir qui gouverne le pouvoir, mais le pouvoir qui élabore ou ouvre le champ d'expression du vouloir. La traduction largement répandue en France de « would not grow up » en « qui ne voulait pas grandir » est, à mes yeux, fautive et très dommageable parce qu’elle ne laisse aucune place aux diverses interprétations ou subtilités qui sont contenues dans ce « would not ». Barrie a écrit « would not grow up » et non « didn’t want to grow up » et toutes les traductions françaises (s’il y a des exceptions, je veux les connaître et, par avance, je les loue) traduisent comme s’il avait choisi cette dernière solution. La meilleure façon de traduire serait certainement d'élire : « qui ne grandissait pas » ; ainsi, il n’est pas dit pourquoi (par volonté ou par impuissance) il ne grandit pas et l’on s’attarde sur un fait qui se prolonge dans une sorte d’éternité inscrite dans un passé irréel – celui des contes –, plutôt que sur un vouloir ou sur un pouvoir qui sont enchâssés. Qui me lit sait que je crois que Peter Pan ne peut pas grandir. Et pour cause ! Il n’est pas un enfant mais l’esprit de l’enfance incarné et peut-être même, comme l’écrit joliment Barrie, « un enfant jamais né ». Traduire comme je le propose (avec cette idée) permet d’établir un fait dans sa neutralité de fait, détaché de ses causes ou raisons ; ainsi, à défaut d’exprimer toute la complexité de ce « would », on ne la détruit pas ou on ne la masque pas.
Peter Pan ne veut pas grandir – il le dit ou l'exprime – mais il ne le veut pas, parce qu’il ne le peut pas. En disant qu'il ne veut pas, cela lui rend en quelque sorte, de manière illusoire, la possession de son manque et, de façon moins fictive, un pouvoir sur son impuissance. Comme il ne le peut pas, il dit qu'il ne le veut pas. Tommy Sandys (Cf. l'album que j'ai ajouté au site), « l’alter ego » de Barrie, a exactement le même « problème ».
Dans la dénomination « the boy who would not grow up », il y a donc une ambiguïté très perceptible : c’est à la fois « le garçon qui n'allait pas grandir », le garçon qui ne grandirait jamais, mais aussi, très possiblement, celui « qui refusait de grandir ». Les deux sens sont également valables, car « would » peut recouvrir non seulement une volonté ou un désir (un refus affirmé en l'occurrence, plus qu'un non-vouloir), mais aussi indiquer un aspect habituel dans le passé et prédictif. Mais si l'on choisit de penser et de décrire Peter comme celui « qui ne voulait pas grandir », on se ferme à l'autre sens. Au contraire, si l'on décide de considérer le premier sens et de l'adopter, on ne perd aucun des sens possibles. La raison seule prescrit donc d'agir ainsi. Et la connaissance de Barrie y contraint.
De même, si Barrie avait écrit « the boy who could not grow up », cela aurait pu signifier : le garçon qui ne pouvait pas grandir (de même qu’un être humain ne peut pas voler ou vivre éternellement) ou le garçon qui ne pouvait pas se permettre de grandir (sans détruire son univers ou sa liberté, sans fêler cette coque ou poche creusée dans l'imaginaire nourricier, par exemple), pour des raisons psychologiques et / ou physiques.

Peter Pan ne peut pas grandir sans perdre son identité et c’est donc pour cela qu’il ne le veut pas.

Je ne comprends pas pourquoi cette chose si simple et si évidente n’est jamais prise en compte.

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“Let us have no more shilly shally, willy nilly talk.”

mercredi 6 janvier 2010

Entre l’intuition et le concept, entre l’image sensiblement concrète, fruit des facultés a priori nommés temps et espace, et l’abstraction du penser – que nous qualifierons de rigide ou de structure en métal par opposition à la malléabilité et à la porosité de l’image -, il existe un passage, que Kant nomme le schématisme, et qui est frayé au moyen de l’imagination, faculté de réconciliation et d’union. C’est cette voie intermédiaire, cet entre-deux qui nous intéresse. Cette fissure est ce nous nommons le littéraire.


Distinguons ce qui appartient à l’imaginaire, qui vient de l’imaginaire, et ce qui est simplement et purement imaginaire. L’enfant, mieux que nous, sait cette différence qui disparaît quand l’âge ronge la durée et le nombre des possibles, qui ont d’abord le parfum de l'immortel. Certains enfants ont des amis imaginaires avec qui ils vivent et tous, certainement, usent de leur imaginaire pour jouer. Ce qui est imaginaire peut concurrencer, voire remplacer et interdire, dans certaines circonstances, le réel : pathologie. Ce qui vient de l’imaginaire est toujours , en apparence, subsidiaire mais autorise, parfois, comme c’est le cas dans l’art, une re-connaissance profonde de ce réel, une émergence de son noyau, une exposition fructueuse de sa vérité ultime pour l’homme, une déclaration de l’essentiel : construction du réel. Or, il semblerait que l’enfance soit propice à cette friction du réel par l’imaginaire, à un surgissement de l’immédiate vérité qui concerne notre nature profonde.


En outre, les enfants sont des créatures éminemment logiques, même si elles sont prédisposées à l’imaginaire d’une manière plus forte (mais, paradoxalement aussi, moins solide) que leurs aînés. Elles demandent explication au réel, le provoquent en duel avec leurs âmes qui sont de farouches armes. « Le sommeil de l'enfance s'achève en oubli.» nous dit Hugo dans L’homme qui rit. Oui, il existe une amnésie de l’enfance, qui ne consiste pas seulement à ne point se souvenir de ses premières années, avec en point d’orgue cet éveil de la conscience de soi, mais aussi à perdre certain sens du réel, qui ne reviendra jamais. Je l'ai déjà dit, je le redis. Et puis le sommeil de l’enfant est plus conscient, à bien des égards, que la veille de l’homme fait, qui ne vit que pour, chaque jour, moins voir. L’enfant est le petit Dieu omnipotent de son univers, dont les limites sont celles de son imagination, trempée dans la suie de ses rêves, qui laissent leur trace d’argent se mêler à la rosée de l’esprit non encore scellé par la « fée Puberté »(1), et charpentée par le réel qui répond à son appel, se soumettant aux caprices et à l’orgueil de maître de l’enfant qui règne sans partage sur son île, sur ce bras de mer ou terre qu’il crée à la faveur d’un coin oublié dans la maison familiale, dans le jardin, quelque part, sous une table, entre deux portes, dans un ailleurs qui ne connaît que les lois qu’il invente et qui se structure selon un ordre bien particulier. Cet ordre ne répond pas à la logique de l’utile ou du nécessaire, mais à la gratuité du jeu, à la fantaisie tout à la fois consciente et inconsciente de l’enfant. Le jeu de l'enfant est plus violent - et moins réel - que celui de l'adulte ; moins violent ou davantage maîtrisé, ce jeu de l'adulte possède paradoxalement davantage de réalité (si le réel est, pour une grande part, le solide, le matériel, le concret) car il peut s'incarner dans une œuvre communicable aux autres, par exemple. L'enfant construit beaucoup de choses invisibles (abstraites, donc, même si elles peuvent s'exprimer avec et par des objets concrets) sur une base invisible (son for intérieur), en s'appuyant sur son psychisme, en projetant des images dans le réel qu'il est le seul à voir. L'adulte construit sur une même base mais il permet davantage aux autres de voir ce qu'il construit : un artiste, un écrivain par exemple, a beaucoup à voir avec un enfant qui joue, sauf que le premier partage son jeu créateur, tandis que l'enfant répugne à un partage aussi intégral, ne serait-ce que parce qu'il n'est pas du tout détaché de son jeu. À cet égard, dans le film Where the Wild Things Are, adapté magistralement de Maurice Sendak (dont je reparlerai prochainement, car c'est l'un des meilleurs films sur l'enfance et la difficulté du grandir jamais réalisés), lorsque l'enfant, Max, construit son igloo, détruit par des amis de sa sœur, des adolescents (des êtres qui, eux, sont aussi dans le grandir, mais qui ont accepté le processus), Spike Jonze nous donne à voir, selon moi, LA scène-clef du film. En effet, Max crée quelque chose, qui symbolise son rapport au réel et son cheminement vers un autre âge, où l'imagination et la raison s'équilibrent et cherchent un rapport de réciprocité à l'altérité. Que cet igloo soit détruit revient à nier la projection de l'enfant dans ce réel autre qu'il tente de conquérir et dans lequel il veut s'inscrire. D'où sa colère et une sorte de "régression" vers l'imaginaire pur, un voyage ultime qui lui permettra, contre toutes ses attentes, de comprendre l'adulte. Car la destruction aux mains des autres est aussi construction du soi, l'acceptation ultime de l'altérité comme altérité.


Le jeu initial n’est pas du tout pour l’enfant un succédané de son inscription dans le monde dit réel. C’est plutôt une manière pour lui de pratiquer une enclave dans ce monde-là, qui n’est pas encore le sien et qui demeure une extériorité pour lui, du point de vue de son monde, au centre duquel il se tient et tisse des liens ou tire des fils du monde qui englobe le sien, quand il ne largue pas des amarres. En effet, l’île suppose tout ce qui n’est pas elle, car elle ne peut être construite ou découpée que sur l’altérité refusée. L’île est le motif rémanent de la littérature dite pour enfants et, parfois, cette île prend des formes diverses, comme un bateau, une montgolfière ou un sous-marin.

[James Gurney, Palace in the Clouds]

L’île est - Jules Verne, par exemple, le poète de l’aventure, a eu une intuition parfaite de l’île - est un espace mouvant, traversé de courants, qui est l’extériorisation littéraire de l’inconscient de l’enfance. L’aventure que l’on peut vivre sur l’île est à un certain niveau comparable à l’aventure littéraire, qui s’exerce dans le roman mais aussi dans l’œuvre philosophique. L’ennui est, avec l’éveil de la conscience de soi, l’une des expériences primordiales de l’enfant. L’ennui est peut-être la révélation de la liberté impuissante qui ne sait pas « quoi faire », l’absence de nécessité ou de contrainte qui ne permet pas, par une forme de stérilité provisoire de l’imagination qui ne s’exprime pas dans des actes créateurs, de faire éclore des possibles. L’ennui est une expérience métaphysique, qui fait face au silence du monde, à l’absence d’un Dieu qui parlerait ou écouterait, dicterait ce qui est à faire. Dans le cadre du jeu, sur l’île d’enfance, ou dans le laboratoire de l’artiste, il y a un espace qui échappe aux règles du monde extérieur, un monde vierge ou prétendu tel par celui qui l’habite. C’est un entre-deux incarné qui se situe davantage sur la frontière de plusieurs mondes que dans un endroit parfaitement délimité. La frontière est comme une suture qui coud deux pièces, elle est la trace boursouflée d’une coupure ancienne et neuve sur une peau qui cicatrise mal. C’est aussi un monde dont les limites ne sont pas en repos.
L’enfant joue peu à peu pour s’éprouver dans des rôles, pour faire des essais ou des gammes sur le réel ; l’artiste, le littéraire, entrelace manifeste et latent dans sa création ; il se place entre l’enfance et « l’adultat », pour faire se rejoindre les deux pans ou lèvres de l’abîme, dans l’œuvre; il cherche certainement à trouver cette différence originelle, à la sortir de lui-même - comme ces excréments dont parle Montaigne, lorsqu’il désigne son œuvre (2)(III, ix) - une différence que lui avait promis la naissance de la conscience et que le faux-pas dans l’âge adulte a rendu lointaine et impossible à tenir - parce qu'il faut communiquer avec l'autre et rogner de sa singularité pour ce faire. Mais « L’acte créateur ne permet pas d’en [de la différence] jouir comme il le semblait possible : celui qui crée se transporte, durant le temps de la création, par-delà la singularité (3) dans le ciel pur de la liberté (4). Il n’est plus rien : il fait. Sans doute construit-il hors de lui une individualité objective. Mais lorsqu’il y travaille, elle ne se distingue pas de lui-même. » (5) L’être se perd dans le faire, même si ce faire solidifie quelque chose de cet être ; c’est tout le drame, par exemple, de Baudelaire, mais probablement de tout artiste, que de faire pour trouver une image de soi qui exprime une différence, une singularité au-delà de la singularité (qui sans moyen de s’exprimer comme telle devient une nécessité incassable et irrémédiable), qui ne peut pas être montrée ou extériorisée, parce qu’elle est cachée par nature. C’est la prison intérieure de l’identité incommunicable, le noyau dur, infrangible ou bien le vaisseau fantôme nommé sujet qui regarde et fait mais ne peut se regarder sans intermédiaire (et la liberté qui a besoin de motifs pour exister n’est pas réellement libre), sinon lorsqu’il se regarde en train de se regarder. La liberté de l’artiste ou de l’enfant n’est pas la singularité car la singularité est posée telle ou telle, elle est, quand la liberté ne peut jamais l’être que dans le mouvement. « La contingence, l’injustifiabilité, la gratuité assiègent sans répit celui qui tente de faire surgir dans le monde une réalité neuve. Si elle est absolument nouvelle, en effet, rien ne la réclamait, personne ne l’attendait sur terre et elle demeure en trop, comme son auteur. »
D’un côté, l’artiste fait surgir du contingent, du
libre, des possibles, et d’un autre côté cette liberté lui est insupportable, car elle ne le justifie pas dans son existence. L’enfant peut jouer [avec] sa liberté parce que ses parents le regardent, c’est en quelque sorte le regard extérieur de Dieu qu’il subit, qui le rassure et lui offre une place définie en ce monde et une peau qui l’enveloppe et le protège. Il faut choisir entre exister et être, être justifié mais passer à côté de sa singularité, ou être singulier et demeurer enfermé dans l’immensité noire et immobile d’un monde hors du monde, comme un corps qui dériverait dans l’espace, une scorie qui planerait dans une nuit sans début ni fin, indéfinie, comme une mort permanente mais consciente.
L’enfant qui est face à sa glace et se regarde pleurer, qui se fait pleurer, rapetasse cette expérience gratuite, hasardeuse, première qui consiste à se sentir exister. Tout comme Baudelaire découvert par Sartre : « (…) ce personnage que les glaces reflètent, c’est son existence en train d’être, son être en train d’exister. Et, dans le temps qu’il se mire, il opère sur ses sentiments et ses pensées le même travail : il les habille, il les farde pour qu’elles lui paraissent étrangères tout en restant siennes, tout en lui appartenant plus étroitement encore, puisqu’il les a faites. Il ne tolère en lui aucune spontanéité : sa lucidité la transperce aussitôt et il se met à jouer le sentiment qu’il allait éprouver. » (7)
L’acte gratuit est bientôt ignoré dans le royaume nommé Adultie. Gide, mieux que personne, a su en quelques pages épuiser la phénoménologie de la gratuité. D’abord, l’acte gratuit et presque magique du narrateur de Si le grain ne meurt, qui se laisse pousser l’ongle de l’auriculaire, pendant un an, pour récupérer une bille, perdue par son père lorsqu’il avait son âge, dans un endroit inaccessible, un trou, une entaille, un nœud creusé dans le bois par « (…) l’amorce d’une petite branche qui s’était prise dans l’aubier. Le bout de branche était parti et cela faisait, dans l’épaisseur de la porte, un trou rond de la largeur du petit doigt, qui s’enfonçait obliquement de haut en bas. » (8)
Lorsqu’il parvient à son but, après une courte hésitation, il remet en place l’objet, car le désir de lui, qui était né de la difficulté, mourut avec sa possession. Il se dépouille du maigre plaisir d’afficher sa victoire aux autres pour ne conserver que le plaisir solitaire face à la beauté du geste de dénuement, de dépossession. Il est une autre raison implicite : il a pleinement conscience qu’aucun adulte ne pourrait considérer sa réussite avec l’enthousiasme et la fierté qu’elle suscite en lui et cette réaction inférieure en puissance lui volerait une part de son plaisir et finirait probablement par le gâter tout à fait.
Baudelaire, lui qui aux yeux de Sartre était l’homme condamné par une impossible immédiateté avec lui-même qu’il ne cessait pourtant de convoquer, qui cherchait sa nature profonde et n’examinait que ses états, exprime admirablement cette vérité simple et nue, comme le cœur tremblant et mis à nu de l’artiste, dans Le peintre de la vie moderne : « Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté. » Le génie serait une capacité à faire revenir en soi certaines émotions, un sentiment de découverte et d’inédit de soi à soi, de ses capacités, une aube nouvelle du regard et de la pensée. Le seule différence entre l’homme de génie et l’enfant est que le premier possède un esprit, dont les fondations sont plus solides, puisque chez lui « la raison a pris une place considérable » tandis que « chez l’autre, la sensibilité occupe presque tout l’être ». L’homme de génie – mais aussi l’artiste, d’une manière générale, qui possède toujours une once de génie même s’il n’est pas génial au sens strict -, par un prodige propre à sa nature peut-être miraculeuse ou en tout état de cause inexplicable, parvient à subir sans dommages la sensibilité, l’écorchure vive de la spontanéité qui trace ses lignes de faille, ses sillons et ses crevasses, qui établit une géographie et une topographie originales à partir de la peau de l’enfant ou du sujet, creusant les os, jusqu’à la moelle, pour allumer une étincelle dans l’esprit et communiquer ce feu au regard et à la main. La raison est un rempart contre le pouvoir calcinant de l’émotion, de la sensibilité extrême ; elle permet de recueillir l’émotion et de la mettre comme en serre, artificiellement certes, mais dans une authenticité qui n’est pas permise sans danger à l’homme de sens commun, qui ne peut qu’être bouleversé ou frappé de joie dans un instant. La durée lui serait fatale. L’homme de sens commun qui éprouve l’émotion avec une force comparable à celle de l’enfance a la raison congestionnée, parce que cette dernière n’est pas assez forte ou solide pour s’opposer et, en même temps, elle désactive passivement le pouvoir de la sensibilité, qui ne s’exprime pas entière dans cette complexion. L’émotion ne peut nidifier chez l’homme de non-génie. L’enfant, quant à lui, ne possède pas assez de raison, pour avoir la conscience du danger et se brûle parfois jusqu’à l’hypoderme, tandis que la raison fait office de derme pour le génie. La raison permet de donner une forme, un sens ou un ordre au monde relevé par la sensibilité.
Que possède donc l’enfance qui devient interdit à l’adulte et par quel prodige ne peut-on jamais retourner sur ses pas, au pays du « vert paradis », ne serait-ce que pour vérifier ce dont on a une intuition et qui s’affadit et se disloque, jour après jour ? Pourquoi la philosophie, qui est réputée une occupation d’âge mûr sinon d’âge sûr, une activité qui vise la sagesse, se révèle-t-elle peut-être, in fine, incapable de dire l’essentiel ? Il faut remonter loin en soi pour savoir ou tout au moins pour deviner. Michel Tournier a peut-être compris le sens de cette différence, ainsi qu’il l’explique, quand il justifie l’existence de deux Robinson qu’il a écrits, prétendant que celui qui est destiné aux enfants est plus philosophique qui celui qui est dédié à leurs aînés. Il ne formalise pas cette déclaration, qui pourrait apparaître comme une bravade et, qui, pourtant, expose le secret de la pensée philosophique, son remords inavoué, qui est notre objet. « La sagesse est altération, mûrissement, mue. C'est pourquoi à la limite un adulte ne saurait être sage. Si l'adultat correspond à une période étale succédant à l'enfance, il signifie débrayage par rapport à la durée. » (9) La sagesse est un processus qui débuterait dans l’enfance pour s’achever dans l’adultat – fort beau néologisme ou mot-valise qui combine l’adulte et l’état, dans les deux sens de ce dernier mot - qui est le sommeil de l’homme, jusqu’au réveil qui advient avec la mort. L’affaire est sérieuse. « L'adulte reprend les jouets de l'enfant, mais il n'a plus l'instinct de jeu et d'affabulation qui leur donnait leur sens originel. »
<!--[if !supportFootnotes]--> (10) <!--[endif]--> L’adulte parle la langue métallique des choses devenues des mots et des concepts ; il frappe sur le tambour-concept pour faire surgir le son du sens, qui s’opposera au silence ou à la surdité de Dieu. Il ne peut être repris d’enfance que lors de chocs ou de traumatismes qui sanctionnent la durée informe de son existence.
Il y a l’amnésie de l’enfance de laquelle bien peu se soucient, psychologues y compris, philosophes en premier lieu, et il est étrange de constater que les adultes oublient autant leur enfance que la mort, refusant de contempler dans cette équation primordiale cette révélation sur eux-mêmes qui, un jour, une heure peut-être, ou seulement le temps d’un éclair coupant et aveuglant, leur fut donnée sur eux-mêmes. Les deux révélations de l’enfance sont celles de la conscience de soi et celle de la mort. Les deux expériences cruciales sont celles du jeu et de l’ennui.
L’humanité pourrait être séparée en deux parts très inégales avec pour seul critère de distinction la mémoire (
les buveurs de nectar, ceux qui n’ont pas oublié). Il y a ceux qui savent qu’ils ont oublié, qui savent qu’ils vont oublier, qui ont la conscience plénière que le simple fait de s’enraciner dans l’existence va les priver peu à peu de cet étonnement à être et qui luttent contre la tranquillité, l’immobilisme, contre cette hypnose de la pensée provoquée par la facilité à vivre, qui refusent violemment cette soustraction à la pensée de soi-même par le geste extériorisé du penser rectiligne. Il y a les autres qui ferment les yeux et qui vivent à tâtons. Faut-il se coudre, prudemment, les paupières ou bien les arracher, de crainte de sombrer du sommeil de la Belle au Bois Dormant ? Existe-t-il deux sortes d’aveuglement, celui de Tirésias et celui d’Œdipe ?
Nous croyons que cet oubli ou ce désir sans cesse reconstitué de se souvenir est ce qui distingue les littéraires purs des autres, de tous les autres – et, en particulier, puisqu’il s’agit de notre préoccupation, des philosophes qui aspirent à tout dire ou à ne pas laisser de place à ce qu’ils ne disent pas. C’est pourquoi, par exemple, le Sartre littéraire nous intéresse infiniment plus que le Sartre philosophe, si tant est que la distinction soit affirmée de manière tranchée ; de même, c’est lorsque Kant laisse une place à la foi, lorsqu’il envisage l’existence du noumène – qui serait comme un « inconscient » du phénomène – ou bien lorsqu’il s’attache à sauver les apparences, en attribuant ce rôle primordial à l’imagination dans le schématisme, qu’il nous est le plus proche. Jean-Paul Sartre montre magnifiquement, dans son essai consacré à Baudelaire (11), ce que pourrait être l’expérience primordiale de soi-même à travers l’analyse d’un roman de Hugues,
Un Cyclone à la Jamaïque (12) : « Chacun a pu observer dans son enfance l’apparition fortuite et bouleversante de la conscience de soi. (…) mais personne n’en a mieux parlé que Hughes dans Un cyclone à la Jamaïque : “(Emily) avait joué à se faire une maison dans un recoin tout à fait à l’avant du navire… fatiguée de ce jeu, elle marchait sans but vers l’arrière, quand il lui vint tout à coup la pensée fulgurante qu’elle était elle… Une fois pleinement convaincue qu’elle était maintenant Emily Bas-Thornton… elle se mit à examiner sérieusement ce qu’un tel fait impliquait… Quelle volonté avait décidé qu’entre tous ces êtres du monde elle serait cet être particulier, Emily, née en telle année parmi toutes celles dont le temps est fait… Était-ce elle qui avait choisi ? Était-ce Dieu ? … Mais c’était peut-être elle qui était Dieu… (…) Elle fut saisie d’une terreur soudaine est-ce qu’on savait ? Savait-on, c’était là ce qu’elle voulait dire, qu’elle était un être particulier, Emily – peut-être même Dieu – (pas n’importe quelle petite fille) ? Sans qu’elle sût dire pourquoi cette idée la terrifiait… A tout prix, cela devait rester secret…”.»
Cette révélation de soi à soi possède une forme de monstruosité, parce que le sujet qui l’éprouve expérimente une espèce de dédoublement. Cette pensée est un événement à la fois indépassable et l’événement qui dépasse tous les autres. Se sentir exister, comme en survol de soi-même, dans une extériorité de l’intériorité, est une expérience cruciale, car c’est l’événement inaugural de la pensée en première personne, l’instant éternel du sujet qui s’éprouve face à lui-même, détaché du monde et porteur de ce monde. Or, être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de son être, se saisir dans une possibilité vierge de toute atteinte du réel constitue un traumatisme que nous pensons fondateur. Et Sartre de poursuivre : « Cette intuition fulgurante est parfaitement vide : l’enfant vient d’acquérir la conviction qu’il n’est pas n’importe qui, or il devient précisément n’importe qui en acquérant cette conviction. Il est autre que les autres, cela est sûr ; mais chacun des autres est autre, pareillement. Il a fait l’épreuve purement négative de la séparation et son expérience a porté sur la forme universelle de la subjectivité, forme stérile que Hegel définit par l’égalité Moi = Moi. Que faire d’une découverte qui fait peur et qui ne paie pas ? La plupart se hâtent de l’oublier.» (13) L’éveil de la fillette, héroïne d’un Cyclone à la Jamaïque, possède bien des points communs avec le cogito cartésien, sauf que ce dernier s’est solidifié dans un concept, stable, que l’on peur rappeler à soi à volonté. La petite Emily considère d’abord son existence, puis sa peau : («( …) elle se mit à examiner avec la plus grande attention la peau de ses mains : car cette peau était la sienne. »), puis son nom, puis le fait qu’elle puisse être Dieu. Se penser soi, dans son soi, sur la pointe extrême de soi, c’est accéder en même temps au néant et à la liberté ultime, atteindre l’impensable, par défaut d’objet autre à penser. L’enfant n’a-t-il pas touché l’anhypothétique, le dernier mot du monde ?
Or, la fillette n’a qu’une alternative : oublier l’intuition qui brûle et redevenir apprivoisable pour elle-même et les autres – faire de son expérience quelque chose de partageable avec les autres, tous autant capables qu’elle de s’éprouver sur ce mode ultime, ou bien s’enfermer dans cette intuition folle et devenir autiste à tout, incapable de penser ce qui n’est pas cette pensée à la fois première et dernière.
De son enfance, l’homme se souvient peu. Des détails saillants qui sortent tels des aiguilles d’une pelote grosse et informe. Il semble que cet oubli soit nécessaire pour vivre, tout simplement pour vivre. Nul doute qu’il exerce une fonction protectrice pour l’adulte-à-venir, qui ne peut plus penser comme pensait l’enfant. C’est parce que ce dernier pense d’une façon autre que celle de l’adulte que ce dernier ne peut pas se souvenir. Car se souvenir, c’est exercer autant sa pensée que sa mémoire. L’une ne va pas sans l’autre.
On ne sait pas exactement pourquoi nous ne nous souvenons pas de tout, à l’instar de ce personnage de Borges, Funes, ui nous apparaît comme maudit, puisqu’il se souvient de tout, jusqu’à l’absurde et infime détail. Plongé dans la singularité du réel, il est l’extrême opposé de M. Teste, autre personnage, mais de Valéry cette fois-ci. Deux personnages qui ont une obsession. L’un pure mémoire sans liaison, l’autre pure intelligence, deux monstres effrayants qui représentent deux « idéaux » ou limites impossibles à atteindre et à vivre. L’un retient tout sans pouvoir penser : « Je soupçonne cependant qu’il n’est pas très capable de penser. Penser, c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats. » (14) Saisir le monde par une sorte d’intuition générale n’est pas le comprendre, puisque connaître le monde implique un processus de transformation des sensations singulières, une capacité à abstraire et à structurer des idées générales, à dégager une structure et des liaisons. Penser est le domaine de l’universel ou du général. Or, le général n’existe pas en soi. La conceptualisation suppose un processus d’oubli des différences pour ne retenir que les éléments communs, pour dessiner des ensembles dans lesquels des objets différents peuvent être considérés comme semblables à une certaine échelle. Il s’agit bien d’une focale plus ou moins grande et d’un double oubli : celui des singuliers, pour penser en termes de généralité, mais aussi l’oubli de cet oubli originel afin de croire en ce qui est pensé. Le mouvement vers la connaissance (l’universel) et l'abandon concomitant de cette autre connaissance (singulière), probablement impossible, sont un seul et même mouvement, celui du philosophe, du littéraire, mais aussi celui de l’homme du commun, et dans une certaine mesure, celui de l’homme de science. Personne ne peut vivre hors de cette sphère de l'universel et, cependant, personne n'y vit. L'universel est à la fois ce qui permet la connaissance du réel mais aussi ce qui l'interdit à jamais. Nietzsche est probablement l’un des rares philosophes qui s’assume d’abord et avant tout comme un littéraire, un artiste, avant d’être celui qui a pour but de mettre à nu la vérité de ce monde, en empruntant la voie des scientifiques ou, pour plus être plus précis, en adoptant l’esprit des scientifiques. Il met en cause, moins la vérité (sa valeur, ses conditions de possibilité, etc.), que le désir de vérité des hommes. Il montre que les êtres humains sont à la fois gouvernés par le désir de vérité et de connaissance mais aussi par un désir d’illusion et d’ignorance, ces deux courants alimentant, en même temps, en l’homme, le bonheur d’être, donnant à son existence sa valeur. « Avec quelle ingéniosité nous avons, dès le début, sauvegardé notre ignorance pour jouir d’une liberté à peine concevable, d’une absence de scrupules, d’une impudence, d’un entrain, d’une sérénité allègre de la vie, pour jouir de la vie. Et il a d’abord fallu cette inébranlable et granitique assise d’ignorance pour que puisse s’élever la science ; la volonté de savoir s’est édifiée sur une volonté beaucoup plus forte, une volonté d’ignorance, de rester dans l’incertain, la contrevérité ! » (15) La volonté d’ignorance et la volonté de connaissance sont en regard l’une de l’autre, comme le principe de plaisir et le principe de plaisir le sont chez Freud.

Nietzsche nous explique que les mots et les concepts dont dépendent nos idées conscientes sont des simplifications, et donc des falsifications, d’une expérience dont la complexité dépasse toute tentative pour la dire et la circonscrire. Il faut donc, à l’inverse de Funes le mémorieux, exclure de notre champ de vision un certain nombre de choses – premier oubli -, puis oublier cet oubli, parce que si nous en étions conscients nous ne pourrions plus feindre d'être dans le vrai et nous devrions dire la nature conventionnelle de notre savoir.
Et l'enfant qui n'est que jeu, au premier jour du monde, n'a guère besoin d'oublier, tant il a peu de mémoire, tant il vit dans ce présent éternel, cruel, victorieux et sans remords ; il est singularité tyrannique et radieuse, tout à ce jeu qui exprime sans la moindre censure ce qu'il est sans même le savoir... Une différence pure qui ne peut jamais se saisir, sinon au moment même où il faut oublier pour grandir.
Et c'est ainsi que Peter Pan, à la différence du Max de Maurice Sendak et surtout celui de Spike Jonze, est condamné à ne pas grandir. Ni aujourd'hui, ni demain, car grandir c'est être une fleur du temps que l'on coupe en s'écorchant. Il faut saigner pour vivre. Peter, lui, saigne à blanc...
(Et moi... Et moi... je saigne noir.)


***
(1) Michel Tournier in
Le roi des Aulnes.
(2)
« Ce sont icy, un peu plus civilement, des excremens d'un vieil esprit : dur tantost, tantost lasche : et tousjours indigeste. Et quand seray-je à bout de representer une continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille livres, du seul subject de la grammaire ? Que doit produire le babil, puisque le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde d'une si horrible charge de volumes ? Tant de paroles, pour les paroles seules. »
(3) Qui cloue au réel ?

(4) Principe d’indétermination ?
(5) Sartre (Jean-Paul), Baudelaire, Paris, Gallimard, Idées, 1967, p. 61.
(6)Ibidem, pp. 61-62.
(7) Ibidem, p. 198.
(8) Paris, Gallimard, 1947, p. 57.
(9) Tournier (Michel), Le Vent Paraclet, Paris, Gallimard, 1977, p. 282.
(10) Tournier (Michel), Le Roi des Aulnes, p. 309.

(11) Jean-Paul Sartre, op. cit.
(12) Hugues (R.), Un cyclone à la Jamaïque, trad. Jean Talva, Paris, Le Livre de Poche, 1973.
(13) Sartre, op. cit., pp. 21-26.
(14) Borges (Jorge Luis), in Fictions, Paris, Folio, 2004, p. 118.
(15) Par-delà le bien et le mal, § 24, in Œuvres, II, Laffont, Bouquins, Paris, p. 581.

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