mercredi 7 octobre 2009
Silence.

Je ne peux pas parler de Michael. Il est trop tôt. Juste avouer qu'il a révélé en moi ce qui demeurait encore caché de mon enfance et de mon état permanent d'écriture. Michael était un génie dans son registre et un artiste complet (une voix exceptionnelle - écoutez les versions a cappella - au service d'une écriture et d'une musique, un danseur extraordinaire - quand on pense que Spielberg n'a pas voulu de lui pour incarner Peter Pan, alors qu'il vole plus qu'il ne danse ! -, un écrivain, un homme de cinéma - regardez ce moyen-métrage, si vous ne le connaissez pas, un acteur, un mime, etc. ).

Ils sont rares ceux de sa trempe. On les tue, en général, ces demi-dieux, parce que notre médiocrité n'en est que plus éclatante face à eux.
Il en est mort. Mort à cause de sa sensibilité pure, mort à cause de l'incapacité des adultes à concevoir sans la trahir et sans la revêtir d'opprobre cette pureté chez les autres, ceux qui leur ressemblent mais qui, pourtant, ne sont pas des adultes de leur genre.
Michael était le fils légitime de Chaplin (ce dernier emprunta quelque chose à Barrie), à bien des égards.

Michael n'était ni bizarre ni excentrique. Il était immensément vivant. Il avait le courage d'être ce qu'il était, ce qu'il savait être. Il me fait songer, en bien des points, à J.M. Barrie et à ce discours en particulier, où Jamie exprime sa tristesse à être toujours considéré comme "whimsical", entre autres qualificatifs.
Extrait :
Aucun de vos adjectifs ne peut mieux toucher au but que celui que j’ai trouvé pour me désigner : "l’inoffensif Barrie". Je constate à quel point cela vous frappe d’emblée, vous tous. Une comprimé amer à avaler, mais il semble que, au moins en ce qui concerne ce seul sujet, je sois le critique le plus qualifié dans cette pièce. Le mot que vous choisiriez pour moi serait probablement "formidable". J’étais tout à fait préparé à l’entendre de la bouche du Président de cette assemblée, parce que j’ai pressenti qu’il ne pouvait pas être mesquin au point de dire "fantasque" et qu’il était possible qu’il oubliât de dire "insaisissable". Si vous saviez combien ces mots m’ont souvent déprimé ! Je suis tout à fait sérieux ! Je n’ai jamais cru être jamais désigné par ces choses jusqu’à ce que vous les enfonciez en moi. Peu ont autant que moi essayé d’être simple et direct. J’ai toujours également pensé que j’étais plutôt réaliste.
Source : mon site.

Je me doute qu'il y en aura encore pour ne pas comprendre pourquoi j'aime Barrie et Céline ou Kant, Mahler ou Wagner et Michael Jackson, par exemple. L'art, l'intelligence ou la beauté ne s'enferment pas, cependant, dans de petites boîtes bien classées et munies d'étiquettes.

Une des plus belles chansons de Michael Jackson, justement, commence avec le Pie Jesu du très beau Requiem de Maurice Duruflé :



Little Susie

Somebody killed little susie
The girl with the tune
Who sings in the daytime at noon
She was there screaming
Beating her voice in her doom
But nobody came to her soon...

A fall down the stairs
Her dress torn
Oh the blood in her hair...
A mystery so sullen in air
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care,
Oh the blood in her hair...

Everyone came to see
The girl that now is dead
So blind stare the eyes in her head...
And suddenly a voice from the crowd said
This girl lived in vain
Her face bear such agony, such strain...

But only the man from next door
Knew little susie and how he cried
As he reached down
To close susies eyes...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
Oh the blood in her hair...

It was all for gods sake
For her singing the tune
For someone to feel her despair
To be damned to know hoping is dead and youre doomed
Then to scream out
And nobodys there...

She knew no one cared...

Father left home, poor mother died
Leaving susie alone
Grandfathers soul too had flown...
No one to care
Just to love her
How much can one bear
Rejecting the needs in her prayers...

Neglection can kill
Like a knife in your soul
Oh it will
Little susie fought so hard to live...
She lie there so tenderly
Fashioned so slenderly
Lift her with care
So young and so fair


Si vous n'entendez rien, en posant votre oreille sur l'œuvre, cela ne peut signifier que deux choses : ou bien qu'il n'y a rien à entendre ou bien que vous êtes sourd. Dans le cas précis, si vous n'entendez rien, vous êtes mort.

« Tous les hommes ont un cancer qui les ronge, un excrément quotidien, un mal récurrent : leur insatisfaction ; le point de rencontre entre leur être réel, squelettique, et l’infinie complexité de la vie. Et tous s’en aperçoivent tôt ou tard. Et tous s'en aperçoivent tôt ou tard... Presque tous – semble-t-il – retrouvent dans leur enfance les signes de l'horreur adulte. Chercher à connaître cette pépinière de découvertes rétrospectives, d'effrois, l'angoisse qu'ils ont à se retrouver préfigurés dans des gestes et des paroles irréparables de l'enfance. Les Fioretti du diable. Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. »

Cesare Pavese, le 26 novembre 1937, dans son journal intime, Le métier de vivre.

Ceci me permettant de citer cet autre livre, qui met en parallèle deux de mes bons génies, Nietzsche et Pavese.

Je dois la découverte de ce livre à une amie artiste, qui réalise des collages époustouflants. Et le parallèle entre ces deux hommes, dont la justification tient seulement au regard de l'auteur qui les met face à face, possède un trouble auquel j'ai été plus que sensible, notamment certains passages, qui parlent de l'enfance ou y renvoient implicitement pour comprendre l'âme du littéraire (de l'artiste, au sens large).

J'aime les rapprochements, les correspondances, les liens que l'on noue. Et c'est ainsi que, lorsqu'il s'agit de l'enfance de l'artiste et de l'enfance artiste, je me dois d'évoquer un autre livre consacré à cet enfant-homme qui compte beaucoup pour moi, et de plus en plus.


Yann Moix parle à la perfection de Michael Jackson, parce que, précisément il ne parle pas de lui, ou pas uniquement, mais plutôt de lui-même. Je ne conçois pas la découverte des motifs autrement : il faut donner de soi pour comprendre l'autre. Je cite Moix ci-dessous, abondamment, parce que son propos rejoint le mien, et ce que j'écris ici et là depuis quelques années : ma vérité d'enfant dans la peau d'un enfant qui ressemble de loin à un adulte, trouve écho dans ce tout petit livre. Certains le jugeront opportuniste, mais je ne le crois pas, j'ai cette naïveté-là. Si Moix n'aime pas à la folie Michael Jackson, alors c'est un excellent comédien. Je suis loin de me sentir proche de cet auteur (par principe, tous les écrivains de sa génération, surtout ceux qui fricotent avec certaine engeance germanopratine, provoquent en moi une envie de cracher et de feuler), qui a gâché et gâche de mille manières son talent très réel, mais je reconnais bien volontiers une fraternité de lui à moi, dans son amour célinien et dans ses éructations. En vérité, ce type ne me déplaît pas complètement. N'étant pas habitué à aimer à moitié, son cas me pose un problème, car je hais positivement certains aspects du personnage. Mais, là, n'est pas mon propos. Extrayons quelques gemmes.

"Un enfant ne peut pas mettre au monde d'autres enfants." (p. 61)

[Au fond, ceci a toujours été ma raison principale de n'être pas mère.]

"Pays de jamais qu'on pourrai facilement traduire par : pays du jamais. Le pays que vous ne trouverez jamais, même en le cherchant bien - parce que ce pays c'est l'enfance précisément, et vous êtes incapables, tous autant que vous êtes, d'y retourner. Pays où généralement on ne peut jamais revenir, retourner : c'est le lieu de l'alya impossible. Pays, aussi, où l'on ne vieillit jamais - ce qui, dans la traduction géographique, dans l'acception spatiale, donne : pays dont on ne peut jamais s'enfuir. Ne peuvent, donc, y retourner que ceux qui ne peuvent s'en échapper. N'est-ce pas une excellente définition de l'enfance ?

[Comment ne pas penser à la Mary Rose de Barrie ?]

L'enfance n'est pas strictement rattachée à l'enfant. L'enfance est une notion qui déborde (de beaucoup) la notion d'enfant. C'est qu'il y a chez les enfants des sortes de traîtres. Il y a, chez les enfants, dans la population des enfants, des enfants qui sont chez eux dans l'enfance, des enfants dont l'enfance semble l'écosystème parfait, le milieu naturel idoine ; et d'autres dont on sent bien qu'ils ne sont que des futurs adultes, des adultes préparatoires (des enfants transitoires) - l'enfance n'est alors perçue par eux que comme une salle d'attente, ils ont la prémonition qu'ils ne sont pas conçus pour rester comme cela ; qu'ils ont vocation à s'en aller tôt ou tard pour devenir autre chose que ce qu'ils sont. Ils ont l'instinct déployé vers l'issue ; ils sont tendus, comme des élastiques, vers la porte de sortie. Ces enfants-là sont comme en transit dans l'enfance ; ils se comportent dans l'enfance comme des touristes. (...) Michael, qui put avoir enfin accès à l'enfance à partir de la moitié de sa vie, n'aimait pas ces enfants touristes. Pour lui, l'enfance n'était pas un sas. Il n'aimait pas les enfants dont les âmes se déformaient aussitôt la puberté venue ; il n'aimait pas pas ces adolescents dont le premier coup de canif servait à tuer cette part d'enfance en eux. Finalement, il n'y a pas d'un côté les enfants et les adultes : il y a l'intérieur et l'extérieur de l'enfance. Ceux qui sortent de l'enfance à la première occasion s'appellent "adultes", quel que soit leur âge ; ceux qui jamais ne cherchent à s'y soustraire, c'est ceux-là que j'appelle des hommes." (pp. 66-67)
"Si le réel est ce qui nous résiste, comme le pensait Simone Weil, l'enfance est ce qui nous permet de résister au réel." (p. 77)
"Celui qui coupe la vie humaine en deux, avec d'un côté l'enfance (période définie, avec un début officiel, un milieu répertorié et une fin établie) et de l'autre l'adultance, a une vie misérable, méprisable. (...) Est un enfant celui qui est exilé dans le monde." (p.78)
"Un enfant est quelque chose qui a une âme ; un adulte est une pourriture qui l'a perdue (...)" (p. 95)

Je souscris à chaque de ces phrases.

Nul doute que l'enfance soit l'espace-temps de la fiction, car nul ne peut croire avec la ferveur d'un enfant en l'impossible, en possédant un sens du juste et de l'injuste , du beau et du laid, qu'aucun adulte ne peut se représenter. L'enfant crée les mythes dans lesquels l'adulte vit parfois.

«C'est bien Freud, n'est-ce pas, qui définit l'inconscient : l'infantile en nous [Cf. L'homme aux rats ; mais cet infantile n'a pas le sens péjoratif que nous lui donnons ordinairement] Alors, nous avons une vie d'homme, l'âge adulte pour disputer aux forces occultes l'otage que nous leur avons cédé, l'enfant que nous avons été. Il nous hèle, du fond du temps, pour que nous revenions disperser les ennemis aux mains desquels il est tombé d'entrée de jeu, et avant cela, encore, dans les limbes, pour le délivrer. Il s'agit de convertir le subjectif en objectif, de rapporter à sa cause, donc de situer hors de soi, ce qui nous est entré dans le corps sans qu'on pût l'en empêcher, ce qui se confondait avec nous, qu'on prenait pour soi alors que c'était un élément extérieur, funeste à notre liberté.
Si le passé m'apparaît sous un jour différent, c'est que j'y vois plus clair, du fait du recul, et aussi du lent progrès de la réflexion, qui ne s'empare jamais en un instant de tout ce qui nous échu mais le réduit peu à peu. Pareil travail ne finira qu'avec nous puisque c'est la vie qu'il vise à transférer dans l'ordre second, facultatif, précaire, miraculeux de la conscience claire. Heureux si nous avons expédié le gros de la besogne avant terme. Une phrase d'Héraclite m'accompagne depuis longtemps que je l'ai lue : “Nul homme n'explorera jamais la totalité du pays de son âme.” »
(1)

L'enfant est subjectif ; l'adulte est objectif ; l'enfant est instinct immédiat et sensibilité ; l'adulte est réflexion et raison ; l'enfant invente le monde ; l'adulte vérifie qu'il est là, protégé par les gardiens du vrai que sont la raison et l'expérience.

Bergounioux semble nous dire cela, mais aussi il met en perspective cette double nature – deux façons de ressentir et de penser- en nous. L'enfant demeure derrière nous, comme une peau morte mais qui demeure collée à nous, qui conserve nos empreintes digitales à jamais. Il est une part tombée dans l'obscurité, soudain, de ce continent qu'est notre personnalité. Cette terra devenu incognita pourtant existe toujours en nous. Jadis, nous parlions une langue qui s'accordait avec sa géographie, mais nous l'avons oubliée en nous ouvrant à la langue universelle des adultes, mais au détour d'une pensée ou d'un sentiment elle revient nous hanter, sous forme de remords.

L'enfance, la pensée que l'infantile dans l'enfant sécrète, est le socle sur lequel je solidifie la vision de l'enfant que je suis, dans la mesure où, lorsque j'écris, cela procède d'un mécanisme apparenté à cet état psychique qui produit des pensées magiques, par exemple.

« L'inconscient est l'infantile, et il est même ce morceau de la personne qui s'est autrefois séparé d'elle, n'ayant pas participé au développement ultérieur et ayant pour cette raison refoulé. Les rejetons de cet inconscient refoulé sont les éléments qui entretiennent ce penser involontaire en quoi consiste sa souffrance. » (2)

Ce que nous explique Freud, dans L'homme aux rats, c'est qu'il existe plusieurs « étages » - ce que nous nommons la « maison » de l’homme - dans la pensée humaine ou plusieurs couches qui ne s'amalgament pas.

L'infantile en nous signifie deux choses contradictoires et irréconciliables : la toute-puissance des pensées et, en même temps, la prise de conscience que le monde ne répond pas à toutes nos questions, qu'il est absurde au sens étymologique (surdus : sourd, en latin) de ce mot. L'enfant pense le monde comme s'il était neuf et ses questions, nombreuses et impossibles à satisfaire, l'embarras des adultes à y répondre sont le fait d'un étonnement authentique devant l'univers et devant la conscience que nous prenons de nous-mêmes, alors que nous ne sommes pas encore complètement faits, quand notre armure n'est pas encore complètement cousue autour de nous., à même la peau. Penser le monde comme un enfant n'est pas encore penser le monde, puisque la (non-)pensée ne peut croître qu'à l'intérieur d'un aveuglement – hors de danger si l'on veut – mais étudier cette pensée qui n'en est pas encore une permet de dire ce qu'est l'aveuglement ou le refus de voir, par opposition.

La caractéristique première de l'artiste véritable est peut-être de faire vivre plus qu'aucune autre personnalité constituée sa part infantile.

Parfois, il peut advenir que cette part d'enfance s'ouvre et laisse jaillir de sa poche des mots, des souvenirs, des images.

Les Songs of Innocence et les Songs of Experience
de William Blake (3) exposent la complexité de la vision des êtres humains : certains possèdent une forme de grâce attachée à leur état (les enfants et les vieillards, par exemple, auxquels nous ajoutons la race des poètes ou des littéraires au sens large), et ils déflorent notre poche amniotique d'ignorance. Mais peut-on vivre sans mensonge ? L'innocence, nous laisse entendre Blake, existe avec l'expérience, dans une juxtaposition, comme les deux faces d'une feuille de papier peut-être. On pourrait dire de même de l'ignorance et du savoir. Blake fait vivre cette double vision, qui est celle de l'artiste ou de Don Quichotte.
« For double the vision my eyes do see
And a double vision is always with me,
With my inward eye, 'tis an old man grey
With my outward, a Thistle across my way » (4)


L'œil intérieur ou l'œil de l'âme qui n'est pas sans connotation platonicienne (Cf. Le Parménide) autorise une vision qui n'est pas celle des sens soumis à la raison, car celle-ci, au contraire, est une vision qui divise, qui critique, qui sépare, quand l'œil intérieur, dans un battement de cils presque érotique, saisit une immédiateté infragmentée, peut-être mensongère elle aussi, mais qui fait vivre alors une fausseté plus viscérale ou archaïque, faisant surgir sous les paupières les puissances occultes de l'enfance, celles qui demeurent en marge de toute vision rationnelle, ne serait-ce qu'au simple titre de prétendantes au réel.

L'artiste, l'enfant, et Michael est tout ceci, a cette autre vision, du for intérieur. Et il est impossible de le comprendre si nous n'ouvrons pas en nous ce regard-là.

************

(1)
Bergounioux (Pierre), Où est le passé ?, Paris, L'olivier, 2007, p. 24.

(2) Freud, Remarques sur un cas de névrose de contrainte, op. cit., p. 24.

(3) Cf. les travaux de Jacques Blondel sur ce poète, notamment William Blake, Émerveillement et profanation, Paris, Archives des lettres modernes, 1968.

(4) Lettre à John Butts, en date du 22 novembre 1802, citée dans l'ouvrage de Jacques Blondel susmentionné.

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