mardi 16 décembre 2008
{Note du 26 décembre 2011 : suite à la destruction de mon compte Picasa, je n'ai pu restaurer les captures d'écran qui illustraient ce billet et celles, bien rares, qui furent retrouvées ne le furent pas dans leur taille originelle...}





L'artiste au sens large, qu'il écrive, qu'il peigne, qu'il compose de la musique ou qu'il filme, que nous importe, est celui qui possède au plus haut point ce que nous nommons, ailleurs, l'instinct de l'équarrisseur ou du charognard - celui qui fouille dans les entrailles et la pourriture du réel, qui sait voir le beau dans le laid et réciproquement, puis se nourrir de cette denrée privilégiée - uni à l'abstraction la plus redoutable, la plus pure, la plus efficiente également, qui peut aussi bien être pensée que geste artistique au sens large, dans une forme de perfection. C'est toujours Dionysos qui dévore Apollon et le fait un peu sien, à la fin. Guy Maddin nous convie à ce genre de banquet cannibale et incestueux, où ne savons plus très bien qui dévore qui et qui dévore quoi. Le passé est-il le père du présent ou bien simplement un placenta qu'il convient de digérer ? Guy Maddin nous avoue en images des choses inavouables, que nous avons tous pensées, j'en suis certaine, mais que nous croyons être les seuls à forger au centre d'un sentiment, qui fait office de rouet et qui file nos remords, notre honte d'être venu au monde.
Il faut avoir déjà raclé ses propres entrailles psychiques, en s'essayant à se dire et à exprimer les infimes oscillations de soi aux autres, pour reconnaître le sens profond et viscéral de l'œuvre de Guy Maddin. Le film que je vous présente ici est une biographie de l'inconscient du cinéaste. C'est une illustration des idées de Freud quant à la horde sauvage pour qui sait un peu "lire" ce film !

Pour peu que l'on soit un tantinet familiers de ces expériences ultimes, éprouvantes, exaltantes et terribles, on accédera à plusieurs des sens superposés de cette œuvre, qui paraîtra simplement belle, étrange, bizarre, inconnue, ou impossible à comprendre aux autres. Les autres ? Les tranquilles et les bienheureux, qui ne doutent pas du monde dans lequel ils vivent et attendent.

Le propos est simple et poétiquement attrayant : un homme mûr revient à la demeure de son enfance - un phare - parce que sa mère qu'il n'a pas revue depuis trente ans lui demande de repeindre ce phare. "Deux bonnes couches de peinture", exige-t-elle. C'est son voeu de future morte. Deux bonnes couches de peinture pour dissimuler le passé mais l'effet inverse se produit. Et Guy de se souvenir des visages d'enfants qui hantaient jadis ce triste phare...

Des enfants égarés (par qui ?), plus fils de Barrie que de Dickens...
Il y a vraiment du Barrie chez Maddin (Wendy Hale et les orphelins ou les enfants perdus, échoués sur cette drôle d'île où trône le phare)




un soupçon de Fantômette et d'Enid Blyton,


quelques images terriblement mouvantes qui rappellent L'île aux trente cercueils, le tout est mâtiné de Lord of the Flies,


sans réelle intention, je le gage, de la part de l'auteur, simplement parce qu'il fait parler, en ventriloque, les effrois de l'enfance par les sens de l'adulte devenu et que toutes les frayeurs primaires de l'humanité sont les mêmes, en nombre assez restreint, ma foi : l'homophagie, la peur que l'on lise dans ses pensées, le vol de l'âme...
Ce film est un chef-d'oeuvre de perversité et un hymne à la liberté que les enfants doivent prendre sur leurs parents. A bien y regarder ce film a valeur de mythe ou il illustre tous ceux qui fondent l'humanité, à son échelle de film-monde.

Les parents, le couple propriétaire du phare-orphelinat, se délectent au sens propre des enfants - buvant le nectar de leur jeunesse, qu'ils extraient de leur cerveau - autant que les enfants (les deux légitimes, les deux non-orphelins) en viennent, ensuite, à chasser et à tuer les parents...



  L'érotisme de la découverte amoureuse des deux héros principaux, Guy et sa soeur, se conjugue contre les tentatives incestueuses de la mère à l'encontre du fils et du viol symbolique du père sur sa fille.

Je ne suis guère étonnée que David Cronenberg ou Tom Waits apprécient le travail de Guy Maddin, qui est un cinéaste tout à fait inclassable, comme le sont les artistes véritables – ce qui ne signifie pas qu'il ne s'inscrit pas dans des filiations diverses : Feuillade, Bunuel, Cocteau, Méliès, Murnau... Et il recompose au sein de son imaginaire une autobiographie fantasmée, en douze chapitres (douze étant à peu près l'âge de la puberté),


une inquiétante étrangeté terriblement vivante qui corrompt toute velléité d'innocence rétrospective prend place en nous et nous étreint jusqu'au malaise. Le surréalisme de l'oeuvre n'est pas une démarche élaborée d'écriture automatique, mais une plongée pleinement consciente, malsaine et salutaire, lumineuse et glauque dans l'inconscient de l'auteur – et le nôtre pour peu que nous ayons eu une mère abusive (ne le sont-elles pas toutes par le simple fait d'avoir un "droit d'existence" sur leur rejeton?), incestueuse, tant sur le plan physique que psychique.
La mère, celle qui donne la vie et transmet la mort, est au coeur de toutes les pensées du réalisateur. Elle articule les enfants et le monde qui les porte.
Cette femme, monstre ordinaire revêtu des oripeaux du conte, que met en scène Guy Maddin, n'est pas sans me rappeler Mrs Darling, qui trie les pensées de ses enfants pendant qu'ils dorment, qui pénètre autant leur coeur que leur esprit, afin de les dresser dans l'ordre qui lui plaît, puis de se mirer dans leur âme. Que cherche-t-elle en cet endroit ? La preuve qu'elle n'est pas aimée, parce que grandir, c'est trahir la mère - dans le meilleur des cas, sinon on demeure un enfant ?
Dans le premier chapitre du roman Peter Pan, James Matthew Barrie fait une description parfaite du phénomène que Guy Maddin met en scène dans son film. « Madame Darling avait entendu parler de Peter pour la première fois alors qu’elle s’efforçait de mettre en ordre l’esprit de ses enfants. C’est là l’habitude de toutes les bonnes mères que d’attendre le sommeil de leurs enfants afin de fouiller dans leur esprit et d’y ranger les choses pour le matin suivant, remettant à leur juste place les nombreux éléments qui se sont éparpillés pendant la journée. Si vous pouviez demeurer éveillés (mais bien sûr vous ne le pouvez pas) vous verriez votre propre mère agir ainsi et vous prendriez un grand intérêt l’observer dans cette activité. C’est un peu comme ranger des tiroirs. Vous la verriez à genoux, je le suppose, s’attardant avec humour sur certaines des idées que vous recélez dans votre esprit, se demandant où diable vous êtes allé dénicher ça, découvrant des choses douces et moins douces, pressant ceci contre sa joue comme s’il s’agissait d’un gentil chaton et, en toute hâte, le rangeant hors de vue. Quand vous vous réveillez le matin, les vilaines conduites et les passions méchantes avec lesquelles vous êtes allés au lit ont été pliées soigneusement et placés au fond de votre esprit, tandis qu’au sommet de celui-ci, vos plus jolies pensées ont pris élégamment l’air et sont étendues, prêtes à être enfilées. » (notre traduction, je souligne)
Barrie donne une image du psychisme humain très intéressante, qui est aussi une illustration du travail de l'écrivain sur son propre psychisme, sorte de garde-manger pour l'écrivain - qui est toujours un ogre, de manière consciente ou non. Et Guy Maddin procède de la sorte pour réaliser ce film, conçu à la manière d'un film muet, pour les images, et narré par la voix-off d'Isabella Rossellini.



La mère de Guy Maddin, cinéaste et héros du film, lit sans réserve dans les coeurs, cardiomancienne inquiétante,
qui tire un à un les fils qui constituent la trame pensante et éprouvante de ses enfants, rêvant de la jeunesse de sa fille et songeant à coucher avec son fils,

incarnant ce qui ne devrait que demeurer symbole. Elle fait éclater les rêves de sa progéniture, comme des cloques, plonge sa pensée et son œil dans les cratères de leur imagination, tous ces mondes, toutes ces îles, espèces de grands nids, qui sont l'apanage des enfants et des jeunes gens qui tombent amoureux pour la première fois.
Brand Upon the Brain! (Des trous dans la tête) est sans hésitation le film qui m'aura le plus surprise et le plus émue cette année, suivi par La frontière de l'aube de Philippe Garrel



deux poèmes cinématographiques dont les vertus cardinales sont la beauté trouble et la profondeur. Il s'inscrit très facilement dans mes propres thèmes de recherche, de réflexion et d'écriture : le rapport des enfants et des adultes, la maternité, le passage de l'enfance à ce qui n'est pas elle et l'impossibilité à coïncider exactement de soi à soi, dans le prolongement des premières années, qui possèdent assurément quelque chose d'irréel, comme si, finalement, nous n'avions jamais été des enfants ou bien que nous ne sachions rien de l'enfance vécue et que nous nous en inventions une, effrayés de l'avoir perdue sans l'avoir connue, à l'instar de Peter Pan ou de Peter Schlemihl qui sont épouvantés par la perte de leur ombre.

En découvrant ce film, instinctivement, j'ai songé à deux autres films liés par un fil de soie solide : Sparrows de William Beaudine (sorti en DVD par Bach Films)

avec la délicieuse Mary Pickford et, terrifiant et superbement onirique, The Night of the Hunter de Charles Laughton.



Nous atteignons par la simple puissance suggestive des images notre propre inconscient et nous lisons, tremblant, ce qui ne peut s'énoncer que sous une dissimulation esthétique particulièrement séductrice et dangereuse.
Bande annonce du film :


********************
Il m'a semblé judicieux de mettre en relation avec ce film un livre découvert il y a quelques mois, par l'entremise de mon ami américain, Jim, et qui est peut-être le livre qui m'a le plus ravie en 2008, parmi tous ceux que j'ai lus - et il y en avait un certain nombre à l'appel...










Achetez ce livre à ceux que vous aimez !
Achetez ce livre à ceux qui ne sont pas sots au point de croire qu'aimer l'enfance est soit faire preuve d'infantilisme soit sacrifier à des penchants condamnables. Achetez ce livre à tous les garçons que vous connaissez et à tous les hommes, qui ont encore du garçon en eux. Les meilleurs d'entre eux sont encore des boys.
Il y est question des rapports entre plusieurs artistes, écrivains, penseurs (dont mon bien-aimé James Matthew Barrie), des garçons plutôt que des hommes à franchement dire, et de leur mère. J'espère avoir un peu de temps pour reparler de ce livre en tous points exceptionnel pour dire les relations complexes qui unissent ces êtres.

Lien pour en savoir plus.

Je vous souhaite à tous et à toutes, par avance, un Joyeux Noël !
Merry Christmas to the happy few!
A bientôt, peut-être... Ici ou ailleurs... Un jour ou l'autre. Un jour, certainement.
MélancHollyquement vôtre,
Céline

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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