lundi 21 janvier 2008
« Personne ne mérite d'être aimé - personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l'injustice. » (Camus, citation recopiée de mes carnets d'adolescente)

Je devrais demander pardon à tous ceux qui me lisent (jusqu'au Brésil, aux dernières nouvelles, puisque j'ai reçu un gentil mot en portugais, il y a quelques jours, d'une personne qui fait l'effort de me lire en français...), à ceux que j'aime. Cela fait des semaines, des mois, que je n'ai pas le temps de vous parler, de vous écrire. Je suis occupée, comme une place forte. Je n'ai plus de temps que pour mes égoïstes et laborieuses préoccupations. Je suis préoccupée - c'est ma nature-, mais très heureuse, et un peu coupable d'être incapable de rendre un peu de l'amitié que je reçois. Toutefois, je sais bien que l'on ne rend jamais à ceux qui vous ont donné, mais à d'autres, qui eux-mêmes seront de bienfaisance pour d'autres. Éternelle   ronde des échanges obliques. Je poursuis mon chemin à cloche-pied.

Je ne me sens jamais autant vivante que lorsque je pense, lorsque j'écris, jusqu'à la petite douleur, cette infime déchirure entre mon être et mon non-être. Écrire, étudier, lire, m'essayer aux langues étrangères et à la musique, sacrifier au Dieu cinéma, je ne le puis que dans une certaine solitude amoureuse. Peut-être parce que j'ai l'idée que l'on m'attendra encore un peu. A l'extérieur. Et puis si personne n'attend, cela n'a aucune espèce d'importance, je le sais bien. Je ne suis pas seule à l'intérieur. Je n'ai besoin que d'une seule personne : lui.

J'essaie d'œuvrer pour mes rêves, dans l'idée de faire entrer dans le chas de mon existence tout le décor du paradis littéraire. Ma vie ressemble assez à mes attentes. Mais je n'ai pas achevé la phrase, le thème. Aurai-je le temps ?

Je n'écris pas aux autres. Je téléphone encore moins. Mais, près de vous, je demeure. Je lis des lettres auxquelles je ne réponds pas, car j'aimerais y répondre en vérité, avec une réelle conscience. Je me dis plus tard. Et, bientôt, il est trop tard. Il y la gêne de s'être éloignée en douce, de mal se comporter, de plus mériter l'attention. Le mieux est l'ennemi d'un certain bien, qui pourtant m'échappe, lui aussi, de mille manières. Ce n'est pas de la désinvolture, c'est simplement la conscience que chaque heure volée à mon travail ou, pire, à ma moitié originelle est irrémédiablement perdue. Dans cette lucidité-là, les scrupules se dissolvent d'eux-mêmes. Hiérarchie des besoins et des désirs.

Alors, ces quelques lignes sont pour vous tous, bien qu'impersonnelles. Elles ne sont ni belles ni intelligentes. Elles ne font que mettre en demeure mon existence d'être conforme à ce violent songe de mon adolescence. Faire quelque chose de vraiment bien avant de crever. Puis, dire bonjour, au revoir et merci. A bientôt. A demain. Pour toujours et à jamais.

***

Petite note d'information, à quelqu'un qui, un jour, s'étonna que puisse en moi coexister la veine barrienne et l'artère célinienne. Oui, je suis double, mais ni schizophrène, ni ambiguë, simplement complémentaire.

Céline avait choisi le prénom de sa grand-mère comme pseudonyme. C'est ma grand-mère qui, pour une raison ignorée, me donna ce prénom, puisque de parents j'étais dépourvue. Longtemps, un livre qui avait appartenu à celle qui m'avait mise au monde et qui m'avait abandonnée aussitôt, a vécu au sein de mon univers. La grand-mère a dû jeter un œil à la couverture et elle a pris modèle pour façonner ce prénom. Je n'y touchais à ce rosse bouquin, de crainte d'être contaminée par la foutrerie de celle qui ne fut jamais ma mère. Il portait ses empreintes. Je ne voulais pas que les miennes se mélangent aux siennes. Et pourtant...
Il s'agissait du Voyage au bout de la nuit, que je n'ai lu qu'à la fin de mes seize ans, engagée à cela par l'homme qui allait devenir le grand Amour de ma vie, le seul, l'unique, mon mari. Céline était, de coïncidence, dans ma vie. Il était près de moi, le premier. Il a fait relais entre mes raisons de vivre et la courte échelle à mes velléités de dire.

Les Editions Montparnasse ont la bonne idée de mettre en vente, il y a quelques mois, ce DVD,


qui permettra à ceux qui ne le connaissent que par ses livres d'entendre Céline. La voix de Céline est à elle seule un fragment de son secret. Aheurtée, elle est à l'unisson avec son style pointilliste, vociférant, brutal, profondément lucide et humain. Céline est un génie et, quoi que puissent penser ceux qui le haïssent, personne n'est à la hauteur de son génie. Ni Proust, ni Rabelais, ni Shakespeare, ni Dostoïevski.


Personne.

Les gens qui suscitent autant de haine par le simple fait de leurs livres - car est-il encore bon de préciser que Céline n'a jamais commis le moindre acte que l'on puisse lui reprocher ? Enfin, pas plus que vous ou moi...- ont toujours quelque chose à nous dire. Même si nous ne voulons pas écouter. Ce que j'ai appris de Céline, ce ne sont ni la laideur ni la noirceur, ni le désespoir ou la vanité de toute chose, ou pire le pessimisme, tout ce que lui reprochent les chochottes qui ne sont pas capables de le lire - combien de fois ai-je entendu de ces gens-là cette phrase : " Céline ? Ah, non! C'est immonde ! Je ne peux pas le lire, c'est trop noir."
Voilà, cela les désespérerait de le lire. Finalement, c'est bon signe. Cela veut peut-être dire qu'il reste encore quelque chose en eux à tuer. Non, c'est juste de la lâcheté. Des petites natures qui ne peuvent pas respirer sur certaines hauteurs. T'as beau leur dire que, précisément, c'est parce que la vie chlingue et que tout fout le camp, que ça vaut le coup de se jeter dans la danse, pour en tirer quelque chose de beau à regarder et à faire valser. La légèreté des fées ou des danseuses, grande préoccupation célinienne, pour faire contrepoids à la lourdeur des hommes, à cette ancre qui nous tire vers la tombe. Mais on vous regarde en hochant la tête, en n'osant pas vous dire que, maintenant, vous les dégoûtez sérieusement. Oui, on a peur de vous.
Et, moi, de jubiler et de mépriser ces pauvres types et ces gonzesses patronesses. J'aurais aimé avoir des dents de loup pour déchiqueter ces imbéciles. Mais leur viande doit être faisandée sous les dehors de la bienséance et de la politesse. De la viande froide, tout juste sortie de la morgue pour exhaler son fumet de pourriture sous mon nez délicat. Je les emmerde. Je ne les hais pas, faut pas croire, non. Toute la haine, la vraie, elle vient du fond, de la jeunesse. C'est lui qui le dit, hein, et je suis d'accord. Mais je suis trop vieille désormais pour haïr. J'ai dépensé sans compter. Il me reste simplement assez de force pour demeurer dans les clous de mes détestations quotidiennes.
J'ai appris de Céline une certaine dignité d'être et la compassion ; j'ai hélas beaucoup de progrès à faire pour en tirer la force de les tenir à distance sans me froisser le cœur.

Rarement quelqu'un aura été autant haï que Céline, avec un aveuglement auquel je ne trouve, pour ma part, aucune excuse. Dussé-je recevoir encore des lettres d'insultes de la part de gens qui hurlent à toutes sortes de saloperies qu'on lui reproche, sans rien savoir du contexte, des circonstances, en étant "puceaux de l'horreur" qu'a vécue Céline, lors de la guerre de 1914. Il suffit de relire les premières pages du Voyage au bout de la nuit pour être pénétré de cette lente et longue horreur. Ceux qui critiquent le plus Céline sont ceux qui ne l'ont pas lu, comme de bien entendu. Et les mots n'ont pas le même sens dans leur bouche et sous la plume de Céline, qui fut avant tout un humaniste et un pacifiste autant qu'un génie littéraire. Mais lire véritablement un auteur demande un tel effort que la plupart des êtres humains n'ont ni la force ni le courage de le faire. Ils demeurent sur la surface. Si celle-ci se brisait pour eux, ils ne supporteraient pas. Ils se noieraient. Ils crèveraient peut-être de honte, s'il leur reste de l'amour-propre. Mais non, je suis une naïve. Ils s'en branlent le caisson de tout ça.

Ces entretiens filmés, pour la plupart, nous les possédions, puisque amoureux de Céline, l'un et l'autre, nous avons composé une bibliothèque digne de ce nom en son honneur.




(Petit extrait en image de cette bibliothèque.)

Si je le voulais, je pourrais écrire une seconde thèse, de lettres cette fois-ci et non pas de philosophie, sur l'homme, sans quitter ma demeure, car il me semble posséder à peu près tout ce qui a été publié sur l'homme et tous ses livres, parfois en plusieurs langues, sont réfugiés dans la bibliothèque des maudits, en compagnie de Léon Bloy et de quelques autres de ce calibre (Léautaud et certains qui ne sont pas des moindres). Audiard, fervent défenseur de Destouches / Céline, a sa place à mon buffet littéraire, lui qui a écrit deux romans dans la veine brutale et essentielle de celui qu'il admirait. Je n'ai rien à dire là-dessus. Lisez.


Mais c'est la première fois qu'il nous est donnée la chance de les voir dans une aussi bonne qualité d'image et de découvrir certains documents, comme ces quelques instants passés en compagnie d'Elizabeth Craig, la dédicataire du Voyage au bout de la nuit, nommée l'Impératrice.




(Lire ce livre pour en savoir davantage sur leur relation.)

Tout aussi récemment que le DVD susmentionné fut publié ce livre


qui nous rappelle que Céline ne fut sauvé d'une mort certaine que grâce aux Danois - à la Libération, ça flinguait tous azimuts... parce que la haine ne connaît pas de répit. Et c'est une page de notre sombre histoire intérieure qu'il faudra bien un jour accepter de lire, et pas seulement entre les lignes...

Lisez Céline, le reste, à quelques exceptions barriennes près, n'est que de la "cochonnerie".

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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