mercredi 14 mars 2007

Des cinéastes français de valeur, comme des romanciers d'exception, il en existe : ils sont morts, crevés ou anesthésiés et, toujours, coïtent tant bien que mal avec la postérité.


Parmi les vivants, en ce qui concerne les porteurs d'images, il en reste moins de vingt, dans notre beau pays, sur lesquels l'aube de la création se lève. Arnaud Desplechin est de ceux-là. Il pourrait aisément venir combler un peu la place vide laissée par Truffaut dans mon coeur, à bien des égards. La filiation me paraît tellement évidente que je ferais mieux de ne rien écrire.

Aujourd'hui, je dirai un mot d'un film, avant de parler, peut-être un jour, d'Esther Kahn, l'un des films français que je place le plus haut dans mon estime et dans mon affection. Esther Kahn dépeint autant l'éveil d'une actrice que celui d'une âme, qui sort de sa léthargie animale, par la souffrance du sentiment qui prend vie en elle, comme si la jeune femme ne pouvait exister qu'en étant entée sur une manifestation presque extérieure à sa conscience, ou perçue comme telle, dans l'interdit de la découverte de soi (lorsqu'Esther mâche un morceau de verre). La plupart des personnages de Desplechin vivent sur ce déséquilibre entre la personnalité qu'ils affichent, à laquelle ils s'identifient, et cette part secrète, inavouée, mais bien plus réelle que leurs actes, qui loge en eux comme la balle d'un revolver. Tout le talent du cinéaste est de faire vivre ses personnages et le spectateur (prodige !) dans cette tangence dangereuse, qui peut à tout moment faire basculer le burlesque en tragique. Fort heureusement, la réciproque est tout aussi vraie. C'est dans cet art absolu de la vacillation contrôlée que se manifeste l'immense talent de Desplechin.
Rois et reine (bande-annonce japonaise, je suis désolée, mais le propos est en français) n'échappe pas à cette règle, à ce mouvement centripète du sujet à sa conscience, et s'applique également à Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle). J'omettrai sciemment de trop parler de toute cette polémique stérile qui accompagna la sortie du film, Rois et reine. Qu'il y ait emprunt ou non à une réalité qui n'appartenait pas au cinéaste n'est pas le sujet - même si on peut regretter le procédé d'un point de vue moral, car l'art en fait n'excuse rien et ce n'est pas son rôle. Vampiriser la vie d'autrui ce n'est au pire, et c'est déjà grave je le conçois, qu'un manque de classe ou de tact. Il ne faudrait pas pour autant oublier le plus important : ce film parle d'une vérité universelle, par-delà la réalité anecdotique de l'histoire brute, de ce récit qui n'est emporté que parce que son centre d'équilibre n'est jamais où nous le plaçons ordinairement dans nos vies. Et, même lorsqu'il ne s'agit de rien d'autre que de cette banalité de l'amour, qui donne sens à nos misérables existences de cloportes, Desplechin parvient à surprendre, à engager un retournement sur nous-mêmes, car il nous présente la vérité émotionnelle ou affective comme un accident dont la paradoxale nécessité apparaît lorsqu'une révolution s'est opérée en nous (dans les personnages). Oui, il s'agit bien de l'amour à n'en point douter la cause de toute cette concaténation de situations drôles, impossibles, dramatiques, et parfois insoutenables.
L'amour, celui d'un père pour une fille, celui d'une fille pour son petit garçon, celui des hommes (les rois) pour une femme (la fausse reine de Saba, interprétée par cette actrice aux pouvoirs troubles et ambigus, que j'aime, Emmanuelle Devos) et celui de cette femme pour ces (ses) hommes. Autant de variations autour d'un thème unique qui sécrète et nourrit les autres, celui du mensonge, décliné comme mensonge à soi (mauvaise foi) ou duperie plus ou moins involontaire de l'autre. Ironiquement, le contexte extérieur au film, précédemment évoqué, alimente cette vérité du mensonge. Bien sûr que Desplechin y a songé.

Qu'est-ce que l'art ? Regardez ce film et vous obtiendrez la réponse la plus précise, la plus insaisissable et, néanmoins, la plus concrète qui soit. En effet, le prodige ne tient qu'à cela : à montrer ce que nous ne faisons que pressentir au cours d'une vie, ce qui frémit sous la réserve de notre finitude ou de notre maturité de façade, comme si pendant un instant nous avions le privilège d'être un peu Dieu et d'observer les hommes et les femmes de ce monde, de soulever le voile de Maya une fois pour toutes. Rois et reine est ce genre d'expérience unique.

Desplechin est un cinéaste de talent, un homme cultivé et très intelligent. Mais, dans notre société, l'intelligence n'est pas tellement à la mode. Ce qui compte n'est même plus de faire semblant. Nous sommes tombés bien bas et ce n'est pas encore terminé. Fort heureusement pour lui, il en possède assez pour la mettre au service d'une manière d'ironie permanente, qui lui permet de n'être pas gonflé de suffisance. Il possède l'intelligence de la race des seigneurs artistes. Et, s'il n'était pas capable de légèreté, d'ironie, d'humour, son talent serait condamné. Ceux qui n'ont pas d'humour sont des cons aussi intelligents soient-ils.
Or, il parvient à donner à son film beaucoup d'allant et d'humour, grâce entre autres au personnage lunaire et improbable d'Ismael (merveilleux Mathieu Amalric) qui nous offre plusieurs scènes burlesques tout à fait irrésistibles. La peinture des hôpitaux psychiatriques est, je ne sais s'il faut s'en réjouir ou le déplorer, tout à fait réelle. Les fous, les toqués, les mal dans leur peau, viennent aussi ici pour baiser.

Ne soyez pas choqués : le corps a aussi ses raisons. Ne soyons plus hypocrites. C'est peut-être la leçon de ce film : savoir regarder et avouer.

Son film est d'une richesse inouïe. Les références musicales et littéraires sont nombreuses. Elles convoquent en nous diverses capacités d'interprétation, de lecture, d'appréciation, sans jamais forcer le trait ou la corde sensible (ce n'est pas un film de normalien ou d'hypokhâgneux frustré). A ne citer que certaines d'entre elles pour être d'emblée inspiré : Moon River, le thème de Mancini pour Breakfast at Tiffany's, Rose Murphy et son A little bird told me, dont la voix de petite fille inspirera Marilyn Monroe, et qui reflère finalement assez bien l'infantilisme de la reine de ce film, Nora, mais aussi le décalage entre ce qu'elle est et ce qu'elle vit. Voir également certaine scène où elle sculpte des personnages dans de la mie de pain... et manifeste, instinctivement, ce qu'elle est : une petite fille, mais bouffie d'orgueil et insensible.
Des souvenirs d'Apollinaire ou d'Emily Dickinson, des clins d'oeil à la Psychothérapie d'un indien des plaines de Georges Devereux, au Théâtre de Shabbath de P. Roth, à la jubilatoire Symphonie des spectres de J. Gardner , et j'en oublie, hantent les personnages et leur donnent une consistance pleine et poreuse à la fois, à l'image de notre mémoire... La référence centrale est un poème de Yeats, qui contient en soi les divers motifs de ce film magistral et celui, à n'en point douter, de l'auteur lui-même. Ce magnifique poème, l'un des derniers de mon cher Yeats, livre quelques secrets supplémentaires. Sur le film, sur le processus terrible de la création, mais aussi sur la stérilité de celui qui a donné son oeuvre majeure (Nora a eu son enfant et son père est à la fin de son processus littéraire, tandis qu'Ismael a perdu son précieux instrument de musique ...).

J'aime cet entrecroisement des divers auteurs de son imaginaire et du calme reflux ou régurgitation de la conscience, car rien n'est jamais artificiel ou superfétatoire. Ce pourrait être écoeurant, lourdingue, faux, mais Desplechin n'assène jamais ses références qui faufilent d'or, très délicatement l'histoire, un double récit qui s'ouvre comme les deux volets d'une fenêtre, pour se retrouver à la croisée d'une question, celle de la filiation justement. J'aime aussi ces résurgences antiques, littéraires ou mythologiques qui fondent le logos des personnages.


Je crois que la caractéristique de tous les films de Desplechin, son style peut-être, est de filmer au plus près de nos émotions, comme s'il voulait s'assurer que nous pouvons vivre ce que les personnages, eux, ne font d'abord que subir avant de se reprendre. Nous comprenons plus et mieux qu'eux sans pourtant qu'il s'agisse d'une omniscience. Nous avançons du même pas qu'eux. Certains de ses personnages s'en trouvent changés, grandis (Ismael) tandis que d'autres choisissent de ne point abandonner la terre ferme de leurs certitudes, même s'ils sont enfin conscients de leur mauvaise foi (Nora).

La conclusion de tout ceci est qu'il faut grandir, malgré tout, et c'est à ce moment qu'apparaît en filigrane, au détour d'une conversation entre l'enfant-roi et son modèle de père, l'ombre de Peter Pan, puis le fantôme du véritable père, qui demeure dans la jeunesse éternelle. Ainsi sont les morts qui passent le pont au plus vite. Pour Desplechin ne pas grandir est une malédiction. Je ne sais s'il a tort ou raison, mais la seule vertu du grandir est pour moi la compréhension de soi, puis seulement des autres.

J'éteins mon écran et je me dis que je suis peut-être une ratée mais je l'assume tellement bien que je n'ai jamais été si productive et que la peur se noie dans son propre ressac. Et, cela vous surprendra peut-être, mais je suis heureuse, car je n'ai plus envie de prouver quoi que ce soit.


********************

The Circus Animals' Desertion

I

I sought a theme and sought for it in vain,

I sought it daily for six weeks or so.

Maybe at last, being but a broken man,

I must be satisfied with my heart, although

Winter and summer till old age began

My circus animals were all on show,

Those stilted boys, that burnished chariot,

Lion and woman and the Lord knows what.

II

What can I but enumerate old themes,

First that sea-rider Oisin led by the nose

Through three enchanted islands, allegorical dreams,

Vain gaiety, vain battle, vain repose,

Themes of the embittered heart, or so it seems,

That might adorn old songs or courtly shows;

But what cared I that set him on to ride,

I, starved for the bosom of his faery bride.
And then a counter-truth filled out its play,

'The Countess Cathleen' was the name I gave it;

She, pity-crazed, had given her soul away,

But masterful Heaven had intervened to save it.

I thought my dear must her own soul destroy

So did fanaticism and hate enslave it,

And this brought forth a dream and soon enough

This dream itself had all my thought and love.
And when the Fool and Blind Man stole the bread

Cuchulain fought the ungovernable sea;

Heart-mysteries there, and yet when all is said

It was the dream itself enchanted me:

Character isolated by a deed

To engross the present and dominate memory.

Players and painted stage took all my love,

And not those things that they were emblems of.

III

Those masterful images because complete

Grew in pure mind, but out of what began?

A mound of refuse or the sweepings of a street,

Old kettles, old bottles, and a broken can,

Old iron, old bones, old rags, that raving slut

Who keeps the till. Now that my ladder's gone,

I must lie down where all the ladders start

In the foul rag and bone shop of the heart.


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