lundi 29 janvier 2007
Il est bien connu que l'on ne fait plus d'aussi belles rencontres qu'autrefois sur les quais de la Seine. Jadis, il y a encore dix ans, des trésors débordaient des casiers des bouquinistes. Aujourd'hui, on y vend de moins en moins de livres et de plus en plus d'objets hétéroclites (des affiches faussement d'époque pour certaines, un bric-à-brac très laid et inutile destiné aux inconsidérés touristes, qui s'exclament : "It's so cuuuuuute !"), mais il demeure des hasards qui justifient ces promenades.

Dimanche, j'ai trouvé en version française un Baedeker de Londres de 1907, en parfait état.



Et ce qui le rend inestimable à mes yeux est la présence de ce petit ajout en papier de la part de celui qui offrit un jour ce guide célèbre à une dame, qui sûrement ne payait pas de retour son affection...



Selon toute vraisemblance, ils sont morts aujourd'hui et il ne reste d'eux que ce souvenir anonyme, une pièce d'un puzzle. Notre vie ne vaut guère plus que cet éphémère. La beauté est ici et nulle part ailleurs.

Ce guide contient en substance, pour les amoureux de la littérature et du cinéma, certaine valeur affective. Souvenez-vous, par exemple, de Chambre avec vue, où l'héroïne se promène avec son Baedeker.
"I wish Miss Lavish would tell me herself. We started such friends. But I don't think she ought to have run away with Baedeker that morning in Santa Croce. Charlotte was most annoyed at finding me practically alone, and so I couldn't help being a little annoyed with Miss Lavish."
La particularité de Baedeker n'était pas simplement d'écrire des guides, mais aussi de donner de précieux renseignements sur la conduite à tenir avec les autochtones, de digresser agréablement sur tel ou tel point de détail... Une page ou deux qui parlent de la Serpentine et des Jardins de Kensington et me voici embuée.





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Sans rapport direct avec ce qui précède, je vous renvoie à cette page-ci, si le sort du Petit oiseau blanc vous importe un peu.
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  • "Lorsque les chemins tracés deviennent trop difficiles ou lorsque nous ne voyons pas de chemin, nous ne pouvons plus demeurer dans un monde si urgent et si difficile. Toutes les voies sont barrées, il faut pourtant agir. Alors nous essayons de changer le monde, c'est-à-dire de le vivre comme si les rapports des choses à leurs potentialités n'étaient pas réglés par des processus déterministes mais par la magie [...]. En un mot dans l'émotion, c'est le corps qui, dirigé par la conscience, change ses rapports au monde pour que le monde change ses qualités [...]. Soit par exemple la peur passive. Je vois venir vers moi une bête féroce, mes jambes se dérobent sous moi, mon cœur bat plus faiblement, je pâlis, je tombe et je m'évanouis. Rien ne semble moins adapté que cette conduite qui me livre sans défense au danger. Et pourtant c'est une conduite d'évasion [...]. Ainsi le véritable sens de la peur nous apparaît : c'est une conscience qui vise à nier, à travers une conduite magique, un objet du monde extérieur et qui ira jusqu'à s'anéantir, pour anéantir l'objet avec elle."

    Ce fragment d'un petit essai de Sartre


    expose très clairement et très finement la réalité de l'émotion qui est, pour nous, l'expression d'un désarroi et d'une pétrification de la pensée. L'émotion est comprise comme une altération de la conscience, qui soudain voit trouble et fait vaciller le sujet. Ce regard de la pensée, soudain estompé par la perception d'un fait objectif qui fait obstacle ou aspérité, engendre un changement de rapport au monde et, partant, une modification (subjective, peut-être imaginaire, mais globale) de ce dernier dans la relation que nous établissons avec lui. Nous n'agissons plus, nous éprouvons ; nous ne transformons pas le réel pour lui donner la forme de nos actes et de nos buts, nous fuyons dans l'instantanéité de l'émotion qui ouvre une autre voie (d'eau). La magie est évaporation de la corporéité de l'être, qui d'ordinaire se prolonge matériellement dans le monde. C'est un non-acte qui consiste à se replier dans l'émotion, dans le for intérieur de l'éprouvé. Cette conduite paradoxale qui n'est pas un refus, même si elle nie plus ou moins inconsciemment le pouvoir du monde, dit le silence du corps qui se fixe dans son impossibilité physique. L'intériorité du monde tel qu'il est perçu et vécu prend le pas sur l'extériorité de ce même monde tel qu'il est donné.
    Ce petit préambule me semblait nécessaire pour exprimer la pensée qui m'est venue à l'esprit après mon séjour au théâtre Marigny, samedi.

    J'aime Alain Delon. Je le dis, je le répète et souvent on me regarde parfois d'un air étrange, n'osant pas me contredire car je pourrais bien me mettre en colère. Je ne mégote pas quand il s'agit d'amour. Delon est ma passion depuis un moment déjà.


    Je l'estime. J'aime sa superbe et sa voix. C'est physique. Du domaine de l'émotion plutôt que de la raison.

    Mon attachement lui est inconditionnel, cela ne signifie pas pour autant que je sois complaisante ou aveuglée. La preuve : je savais parfaitement à quoi m'attendre avant de me rendre à cette représentation, samedi, au Théâtre Marigny.
    J'allais voir Alain Delon


    et non pas une pièce qui ne tenait certainement debout qu'à la faveur de la présence de deux acteurs célèbres. Tel était mon a priori. Hélas, rien ne l'empêcha de devenir certitude.

    Mais Delon...

    Certes, il n'a rien de la profondeur métaphysique d'un Michel Bouquet (qui a vu son interprétation dans Le roi se meurt ne peut l'oublier), par exemple, mais, dans son registre, qui est celui de l'émotion qui explose, qui circule sous les replis de la peau, plutôt que celui de la cérébralité qui irrigue le geste et le dire, c'est un grand acteur et personne ne peut le nier sans une dose mortelle de mauvaise foi. Delon explore la (profonde) superficialité de l'état d'âme et il le fait aussi bien qu'il est possible de l'espérer. Il est noble dans l'expulsion verbale et gestuelle de l'émotion quand d'autres sont grands par incarnation d'un tragique qui les dépasse et qui ne peut se dire. Ce sont deux manières irréconciliables d'être acteur, mais qui ont chacune leur valeur.
    Revoir M. Klein de Losey, Rocco et ses frères et Le guépard de Visconti, Le Samouraï et Le cercle rouge de Melville, Deux hommes dans la ville de José Giovanni... pour se convaincre de sa noblesse. Je ne cite que mes préférés et les plus connus du grand public, peut-être. Il en est tant d'autres. Alain Delon peut faire n'importe quoi, et cela malheureusement lui arrive (Cf. le stupide film du pseudo-philosophe Bernard-Henri Lévy, Le jour et la nuit !), il exerce néanmoins une fascination durable et inexplicable sur son public. Sa belle gueule de voyou gentleman n'est pas la raison. Nous ne sommes pas frivoles à ce point. Il y a autre chose.

    Le film de Clint Eastwood est un chef-d'oeuvre car il nous donne moins à penser qu'à sentir et à ressentir. Il façonne l'image pour le seul bénéfice de notre intuition, car l'émotion et le sentiment sont à vivre et non à réfléchir. Toute tentative de spécularité gâcherait l'état de grâce du sentiment amoureux. Or, c'est malheureusement le péché capital de cette version. Cette pièce, qui n'a rien d'une pièce de théâtre, est un désordre absolu, un condensé de bêtise et un ratage complet. Le texte est réellement mal écrit, émaillé de poncifs tous plus insupportable les uns que les autres. Le pire est peut-être cette absence d'innocence de la part des auteurs qui ne cessent de marteler ce qui aurait dû être murmuré entre les interlignes du dialogue. Oui, le mari trompé est un plouc, grossier et sans une once de poésie, et l'amant de passage la créature rêvée par toute femelle... Il sait aimer une femme et la femme est engoncée dans son putain de devoir familial. Bien sûr...
    Là où le film d'Eastwood était subtilité et camaïeu, cette pièce est en béton armé. Impression douloureuse de recevoir un jet de pierres.
    On a envie de rire nerveusement au lieu d'être submergés par l'émotion, justement parce que l'on veut à tout prix nous faire croire que tout ceci est émouvant. Le fait est que nous ne croyons pas une seconde aux propos des deux personnages et que l'on a hâte de s'en aller.
    Il est des voix de théâtre comme il en est de cinéma. Certaines passent de l'écran à la scène sans dommage. D'autres perdent leur pouvoir dans cette présence. Mireille Darc est un tantinet trop criarde pour ce genre d'exercice et ce n'est pas la vision de ces sublimes fesses (la pesanteur n'a pas d'effets sur elle, dirait-on) qu'elle expose à la vue de tous sur scène qui détournera l'esprit de cet échec. Mais je lui en veux moins qu'aux auteurs. Il n'était pas vraiment possible de faire mieux.
    Je ne sauverai qu'une image : Delon qui caresse une vitre. Superbe et involontaire métaphore de son impossibilité à nous rejoindre dans l'émotion.
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    Nous étions sept (un chiffre magique, par excellence), samedi, à l'exposition consacrée à Artaud, à la BNF - un lieu qui me fait rêver. Le fait était extraordinaire pour l'ours polaire nommé Holly, qui n'a peur de rien, sinon de rencontrer les autres. On ne sait jamais : je serais bien capable de trop les aimer ! Catastrophe ! J'avoue avoir failli me tirer des flûtes la veille au soir...
    Oser croiser la route de personnes que l'on aime à distance et / ou que l'on apprécie depuis un moment, à travers les mots, plutôt que la voix, connues à certains points d'intersection de la vaste Toile, n'est-ce pas risqué ? Je suis heureuse de pouvoir affirmer que la réalité dépassa mes rêves. Je crois que nous étions nous-mêmes et que nos journaux respectifs sont assez révélateurs de notre personnalité réelle, telle qu'elle s'offre lorsque l'on traverse l'écran. Mais je n'en dirai guère plus car nous sommes dans le registre de l'intime et tel n'est pas mon propos. Celle qui a organisé cette rencontre a droit à toute ma reconnaissance.

    Je vous exhorte simplement à aller voir cette exposition dont la fin est imminente. A défaut, le catalogue

    coédité par la BNF et Gallimard est un substitut très acceptable pour les malchanceux (qu'ils soient ou non nés un 29 février*) qui ne pourront s'y rendre. Je crois que cet achat est indispensable, y compris pour ceux qui ont vu l'exposition, car il est impossible de fixer son attention sur chacun des points cardinaux de la vie de l'artiste.

    La mise en scène est d'une richesse extraordinaire, dont j'aurai peut-être un moment pour vous reparler. Je retiendrai, au fil de la mémoire, le propos d'Anaïs Nin et celui de Marthe Robert. La première qui embrasse Artaud, par pitié, malgré ses dents pourries et la seconde, toute en compassion, qui se souvient de l'enfermement d'Antonin et oeuvre pour le faire libérer... Et puis ce marteau avec lequel Artaud scande ses textes... et enfin Paolo Uccello...
    Marcel Schwob avait fait de ce dernier le portrait dans ses Vies imaginaires. Antonin Artaud sera lui aussi inspiré par cet artiste florentin ; il écrira deux textes, dans le sillage de Schwob, mais sans l'avouer plus que cela. Artaud a tendance à s'approprier certaines créations pour s'y nicher (Cf. Le moine de Lewis, ses propos sur Lewis Carroll...) et y élire le domicile de ses délires. Mais qui pourrait prétendre que ses envolées hallucinées ne sont pas l'expression la plus profonde de sa singularité, malmenée par une terrible psychose mais heureusement contrebalancée par un génie hors du commun ?

    (...) je manque de terre à tous les degrés (...) apprendre à n'être qu'une ligne (...)
    Ces textes dont la surabondance d'images et d'émotions vous asphyxient. De coeur et d'esprit, vous êtes aspiré par cette prose onirique, dont la violence ne se révèle qu'avec un décalage sur la perception première du sens et du contre-sens.
    Après cette exposition, j'ai acheté un gros volume des oeuvres de Marcel Schwob, bien trop méconnu et oublié. Je le connaissais déjà en tant que traducteur et préfacier inspiré des oeuvres de Stevenson. Je découvre d'autres facettes de cet écrivain érudit, qui est un modèle idéal pour moi, tant il fouette mes insuffisances.




    Je garderai souvenir de ce précieux moment passé en votre compagnie, mes amis, et je vous en remercie.

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    * "On dira ce qu’on voudra, mais un homme qui n’a d’anniversaire que tous les quatre ans, n’est pas comme les autres. Et quelqu’un qui n’a pas assez d’anniversaires dans sa vie, à bien des égards, ne me semble pas plus heureux que la gent la plus courante des pauvres diables qui ont trop de pères ; en effet, quoi de plus agréable pour l’immortel qui est en nous que de voir et même de goûter sous cape, et de sentir qu’à part lui d’autres de son espèce se réjouissent de ce qu’il existe et qu’il vive ?" (Lichtenberg, Consolations à l'adresse des malheureux qui sont nés un 29 février)
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