vendredi 26 janvier 2007
Pour Jean-Christophe, avec toute mon amitié.
*


Je ne sais pas parler des disques. Encore moins d'eux que du reste. J'apprendrai. Manque de culture, de recul et d'objectivité. Mon champ de vision est très petit. Le panorama risque de ressembler à un polaroïd. Je me suis dit que j'allais écrire ce billet en anglais. Parfois, malgré my broken English, je pense mieux certaines choses dans cette langue. Essentiellement les tristes choses, d'ailleurs, comme si l'anglais était la langue de mes états d'âme. Je ne sais pourquoi, peut-être parce que cette langue étrangère autorise une distance avec mes émotions et me permet de souffler dedans comme dans des bulles de savon. Il est possible que les roses de décembre deviennent un jour billingues... J'y songe depuis un moment.
L'avantage de la musique, y compris en ce qui concerne les chansons qui se disent ou se murmurent en anglais ou dans une autre langue, est qu'elle est universelle. Que l'on comprenne ou non les paroles, les notes transcendent presque toujours l'incompréhension possible. Écrire une chanson en anglais ou en français, c'est changer de continent, tant l'approche est différente. Chez nous le sens prime tandis que chez eux la sonorité fait souvent loi et guide l'idée.
Je ne connais rien de la musique. Oui, je l'avoue.
Mais mon joli lecteur violet, glacé et transparent, est plein à ras bord. 
Je le nourris essentiellement de Cole Porter, de Sinatra, de Peggy Lee, de crooners, d'auteurs, de ce qui stimule ou s'accorde avec ma fantaisie propre. Je ne suis pas à la mode. Je ne l'ai jamais été. Who does really care if I am old-fashioned ?

Bien sûr, rien ne vaut le disque, cet objet du désir, avec parfois des pochettes sublimes, mais l'un n'empêche pas l'autre. Je n'aime pas la musique dématérialisée sans le support possible du disque, à portée de la main. Mais c'est un bonheur de la copier sur mon lecteur et de tenir dans le creux de ma paume mon univers musical. Entre toutes ces voix, il en est une, en particulier, qui m'accompagne depuis l'enfance. Je n'ai pas su immédiatement à qui elle appartenait. Puis, il m'a fallu attendre encore un moment avant de saisir les paroles qui caressaient mon tympan sans s'y fixer.
Mais je ne sais rien de la musique.
Néanmoins, je prends le risque de parler de cet album-ci, qui signifie beaucoup pour moi, parce qu'il me paraît révéler un autre Sinatra, moins connu, plus intimiste, en conformité avec l'acteur qu'il fut également.
Un de mes amis m'écrivait il y a de longues semaines et l'évoquait. Il m'a donné l'inspiration ou le la de ce billet.
Ce disque, lorsque je l'écoute, me fait l'effet d'une nouvelle ou d'un film. Il raconte une histoire, ce qui est assez rare pour un disque où l'on saute en général à cloche-pied d'une chanson à l'autre.

Autant Cary Grant représente pour moi l'élégance faite acteur et homme autant Sinatra



[Benny Goodman (à gauche) et l'acteur et chanteur Frank Sinatra, qui inversent leurs rôles.]
est pour moi, à jamais, l'ultime voix, celle que j'entends chaque jour où que je sois, même lorsque je rends viste à Mélancholia.
En 1970 sort un album qui n'aura pas le succès qu'il mérite, car Sinatra y chante et y joue le rôle d'un homme brisé par l'abandon de sa femme. Quel choc ! Quel manque de décence, n'est-ce pas ? Une femme qui quitte mari et enfant pour je ne sais quel Eldorado sentimental ou par lassitude. Les femmes quittent souvent leur mari, mais rarement leurs enfants. Elles ont peut-être tort. Non, je ne suis pas en train de m'offrir une provocation facile. C'est pire : je pense ce que j'écris.
Peut-être que l'amour meurt simplement lorsque la femme (ou l'homme, mais c'est infiniment plus rare car les hommes ne tiennent pas tant que cela aux enfants... Ils ne les rêvent pas de jour comme de nuit avant qu'ils ne viennent au monde. Les femmes sont presque mères avant d'en avoir l'idée, sans le savoir. Les hommes aiment leurs enfants quand ils peuvent s'assurer de leur réalité) fait passer l'enfant avant l'homme (ou la femme en elle). J'ai une théorie à ce sujet. Ce n'est qu'une théorie. Je suis simplement une observatrice de mes congénères, c'est une position aisée, j'en conviens. Mais lorsqu'une femme dit "mes enfants (mon fils, ma fille) et mon mari (compagnon, amant, amoureux)", dans cet ordre-là, j'éprouve un mauvais pressentiment pour le couple en question. J'ai rarement été démentie par les faits. Écoutez, observez. Neuf fois et demi sur dix, les femmes disent cela ; les hommes se contentent de le dire six fois et demi sur dix. Cette digression pour expliquer les ressentis divers que peut provoquer ce disque (cette histoire) et la réflexion qu'il peut engendrer.

On songe un peu au film de Benton, Kramer contre Kramer.

Mais le propos est bien plus délicat et noble. Il s'agit avant tout d'une histoire d'amour, celle d'un homme pour sa femme indépendamment de tout ce qu'elle peut avoir fait. Il n'est même pas question de faute ou de pardon. L'homme aime. Il ne (se) pose aucune question. Tout le monde devrait aimer et être aimé ainsi. Sinon cela ne vaut vraiment pas la peine.



If I knew that you'd leave me, if I knew you wouldn't stay

I would be in love anyway


***


And if the doubting faces made you go
It's only mine that matters now
Those looks will soon begin to fade
If you come back and show them all you're not afraid


***

L'amour n'est-il jamais que le rêve ?

Dressed in dreams for me, you were what I wished to see, Elizabeth, Elizabeth
Love was very new, make believe was coming true, Elizabeth, Elizabeth
You were all much too much, out of reach and out of touch
When you came to me, I found it could never be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth
So a dream has to end when it's real, not pretend, dressed in memories
You are what you used to be, Elizabeth, Elizabeth, Elizabeth



L'Amérique a besoin de bonheur, de joie de vivre et Sinatra incarne certainement une certaine frivolité aux yeux du très grand public. Pourtant, la mélancolie a toujours été présente dans sa voix et ses chansons. Il avait déjà enregistré un disque dans cette tonalité, A Man Alone.

Mais un de ceux que je préfère est sans conteste Watertown.
Ce disque est peut-être l'un de ses meilleurs.
Tout m'émeut dans ce disque : la voix un peu fatiguée de Sinatra, les textes sobres et authentiques, la pochette qui fait naître l'idée de la solitude, de l'abandon.

Petits extraits de cet album.

What's Now is Now, le pardon est inutile.
Sinatra


Michael and Peter, père et enfant à la dérive.
Sinatra


Lady Day, la chanson finale.
Sinatra


J'entends un train. La femme pourrait revenir. Elle ne le fait pas. Elle dit pourtant que le retour est proche. Pourquoi ? Quelqu'un avait suggéré une hypothèse que je trouve, ma foi, très plausible : et si elle était morte entre-temps ? Les paroles de la chanson qui conclue l'album laissent entendre cette tragédie implicite :


Her day was born in shades of blue

Her song was sad the words were true
Her morning came too fast too soon
And died before the afternoon


Il est toujours trop tard.



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