lundi 22 janvier 2007
"Les fantômes furent créés par le premier homme qui s’éveilla au coeur de la nuit"
James Matthew Barrie, The Little Minister

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Imaginer est un acte magique. C'est le premier et unique pouvoir qui nous est accordé par la naissance.
Mais les dames et les messieurs bien élevés vous diront que c’est chose fort condamnable. Ils sont déjà montés en graine, les jours et les années leur ont appris le mot importance. Leur tête ne touche plus le sol, mais hélas ils ne sont pas assez haussés par leur valeur personnelle pour qu’elle se perde dans les gracieuses et divines volutes de la voûte étoilée. Ils ne sont guère en mesure, maintenant, de passer la tête à travers les nuages et d’ouvrir la bouche pour gober la barbe à papa du vieux beau céleste. Ils sont coincés à mi-chemin entre le monde des songes et celui des contes, sur la terre ferme des êtres sérieux, dans le royaume du souverain Poncif.
Imaginer est aussi rapide qu’un éternuement et aussi facile que de fermer les paupières. C’est une très petite chose, sans mérite clinquant ou utilité ostensible, que d’ouvrir son âme et son cœur à ce modeste acte de foi. Tous les enfants en sont capables, même les plus petits d’entre eux. La plupart des grandes personnes sont plus difficiles à convaincre et à contenter, parce qu’elles ont oublié beaucoup de choses. Elles sont trop économes de leur temps et de leur raison pour gaspiller des copeaux de leur existence à entretenir le feu du foyer et à habiller de songes la jolie mendiante qui vient frapper à la porte de leur esprit. Les rares adultes qui n’ont pas peur d’elle se gardent bien de révéler leur secret, car ils veulent éviter les représailles des autres, ceux qui pincent les lèvres mordicus. Fors cette engeance, notre monde est bien triste. Son ambition est de vous coincer le doigt dans une porte dès que vous êtes né.

Une licorne veille sur mon sommeil.

Depuis quelques années déjà. C'est l'une des dernières licornes au monde, car ces créatures s'estompent de la mémoire, c'est la conséquence de l'oubli des hommes.
Elle vient de Venise, de la boutique où Kubrick avait fait fabriquer ses masques pour son dernier et magistral film, Eyes wide shut.
Tel est mon univers. Je ne pourrais jamais vivre ailleurs que dans les mots, ceux des autres et les miens. Je suis inapte à toute activité mercenaire aussi bien qu'aux relations sociales non choisies. J'éprouve comme de la honte en entendant ces considérations météorologiques et tous ces mots qui ne sont que de l'huile pour les rouages des relations entre les hommes. Cette fausseté me blesse. Je n'aime que la simplicité des relations sincères et l'amitié est mon trésor.
Lorsque je sors en ville, et qui plus est dans une plus grande ville que la mienne, je fais la tournée des librairies et des bouquinistes. C'est plus fort que moi. Grand bien m'a prise, une fois de plus, puisque ma hotte est bien remplie. J'admire beaucoup Lovecraft mais je n'avais pas encore lu son unique roman. Le voici donc dans mes bras. J'en ai lu du mal, j'ai envie de contredire.
Julian Barnes vient de publier chez nous son dernier roman en date, il s'agit de l'histoire véridique, mais romancée, de Conan Doyle qui fit une enquête sur un homme accusé de crimes qu'il n'avait pas commis. J'aime beaucoup cet auteur, donc je suppose que je prends guère de risques. Et quand bien même. L'Angleterre est mon pays d'adoption.
Toujours en sherlockerie, j'ai trouvé ce livre qui manquait à ma collection chez ma bouquiniste préférée, édité pour le centenaire.

Je ne quitte pas l'époque victorienne, qui fut celle entre toutes de l'éclosion de la féerie.
Je possède un certain nombre d'ouvrages de Pierre Dubois consacrés au petit peuple et mon coeur a bondi en découvrant ce dernier volume, sorti assez récemment.
Il s'agit d'un faux manuel scolaire pour étudier elfes, fées, géographie, faune, flore et histoire de ces pays où j'aime me rendre. Quelques pages pour apaiser votre regard gourmand.

Il y a même des exercices et des sujets de rédaction pour les élèves... Tout à fait charmant !


Pierre Dubois fait aussi une promenade dans ce livre d'entretiens avec Regis Loisel au sujet de son oeuvre autour de Peter Pan.
C'est lui qui avait donné à son ami l'idée selon laquelle Peter Pan serait Jack the Ripper ! Idée que Dubois développe ici dans ce recueil de nouvelles dévoyées autour des personnages de contes de fées :
"On sait que demain on se réveillera en train de patauger dans la boue des mirages fondus, mais, pour l'heure, l'Esprit de l'enfance illumine chaque flocon. Fairy Fay trouva donc tout naturel que l'étoile des Voeux descende vers elle. Cela ressemblait à un petit ludion des réverbères qui sans cesse voltige et s'agite dans sa cage de verre. Ses paupières lourdes et lasses papillonnèrent sous le pétillement léger des étincelles."



"Les contes ne sont pas tous jolis, au fond des bois des "Il était une
fois" se cachent de grandes peurs et bien des douleurs."



"Il avait beau les mettre en garde sur les mamans inconstantes qui, une
fois qu'on s'est envolé, ferment la fenêtre à tout jamais, y scellent des
barreaux et laissent d'autres enfants pousser à votre place, dans votre propre berceau ! Les avertir que grandir est très dangereux, que chaque fois que l'on dit "je ne crois plus à l'existence des fées, l'une d'elles meurt", et qu'ainsi les grandes personnes en ont fait mourir des milliers...
Et en affirmant cela, Peter grinçait de toutes ses dents de lait et mettait à respirer à petits coups très brefs - à raison de cinq par seconde - car un adage de l'île prétendait en effet que chaque fois qu'un enfant respirait, une grande personne tombait raide morte. Aussi Peter s'efforçait-il de respirer le plus souvent possible."

Peter Pan n'est pas Jack l'Eventreur. L'idée est amusante. Elle permet de tirer des fils qui tiennent ensemble le canevas de l'époque victorienne, mais pour bien des raisons elle fait fi d'une véritable connaissance de l'oeuvre de Barrie. Ce n'est pas le lieu pour en débattre, mais je n'aime pas cette idée, prise trop au sérieux, et elle ne tient à rien de solide dans la considération du Peter Pan de Barrie, sinon à la fantaisie égarée de deux écrivains.
Loisel n'a jamais prétendu la connaître véritablement, cette oeuvre - il s'est contenté de se laisser inspirer, avec grand talent, du roman Peter et Wendy, sans pour autant affilier son travail à la vie et à l'oeuvre de Barrie. C'est pour cette raison précise que j'ai toujours beaucoup aimé son travail, même s'il a été écrit en marge de l'oeuvre barrienne. Il ne lui fait pas de tort, ne s'en réclame pas. Loisel a assez de génie pour parler de son univers personnel et c'est ce qui fait de lui un grand artiste, un homme de talent, qui est allé chercher loin, dans les profondeurs de son inconscient le matériau d'une oeuvre plutôt crue et cruelle. Je n'en dirais pas autant de bien d'autres.
Kathleen Kelley-Lainé, quant à elle, qui intervient ici pour tirer les vers du nez de Loisel, a écrit un livre assez sensible sur Peter Pan, mais il parle davantage d'elle que de Barrie ou de son oeuvre. Malgré de très belles intuitions, puisque l'auteur est psychanalyste et rescapée d'une enfance fragilisée, sur l'enfance, sur Peter Pan ou Barrie, l'auteur s'égare dans ses propres souvenirs. Ce n'est pas un tort en soi. Ce qui est plus dommageable, ce sont les références qu'elle emploie et qui témoignent d'une connaissance finalement parcellaire de l'oeuvre (dans le livre de Loisel, il y a des erreurs mais je ne crois pas une seconde, en revanche, qu'elle en soit responsable, car son livre en était exempt si mon souvenir est bon) et puis le sentiment qu'elle juge Barrie (lorsqu'elle prétend qu'il a essayé de "voler" des enfants à d'autres familles que les Davies par exemple ou qu'elle lui impute des intentions contestables), ce qui est inadmissible de la part d'un psychanalyste. Elle ne se le permettrait pas, je le suppose et l'espère, face à un patient ; je considère donc qu'elle doit agir avec la même morale face à un auteur qu'elle étudie, ou plutôt derrière lequel elle se cache. Si elle livrait ses conclusions sur le mode de l'hypothèse plutôt que de la certitude, je serais moins embarrassée, je pourrais trouver de la légitimité à la démarche. Je suis ennuyée, car il est des choses qui me plaisent beaucoup dans son travail et, cependant, je suis irritée par certaines déclarations non objectives.
Ma conclusion provisoire de tout ceci est que l'oeuvre de Barrie suscite, presque malgré elle, de la part de ceux qui s'y adonnent avec trop de force, moi comprise, une forme de révélation sur eux-mêmes. Plus que pour toute autre oeuvre, Peter Pan me paraît exercer un tropisme très particulier sur ceux qui ont des comptes (contes) à régler (à écrire) avec leur enfance.

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