mardi 29 mai 2007
To Jim, my American friend, dont l'esprit et le coeur sont français.


I share the thoughts that drift from this book.
Do you remember what Yeats wrote in The Trembling of the Veil? “We begin to live when we have conceived of life as tragedy.” Accordingly, I began to live very early. When I was an eight-year old girl I already knew the difference between the taste of dream life and the flavour of ruins. But, as Horace Walpole said: I also knew that “Life is a tragedy for those who feel, but a comedy to those who think.” When I think deeply I laugh and the world fades away. I am a little God when I think. Sometimes, I also feel powerful when I read the sort of books I’d like to talk about.


And now the ruins of my glorious past have the taste of dreams, good and bad ones. The distance between a lovely dream and a nightmare is only a degree of perception.

I don’t feel the same when I read in English.
I don’t feel the same when I write in English.
I think in French. I dream in English. I have regrets in German. I draw my sorrows with my Chinese brushes.
I am only sure of this: if one day I were able to write as well in English as I write in French or read in English, I would write different and better stories. My boundaries are my fears. I have no time to explore my fears in English. I hardly feel them. I am in a stream of emotions and I can’t stop them with words – I certainly have these words in the cupboards of my mind but I don’t really possess them; they are not the breath of my thinking. As if I were in a dream, I would listen to them and they wouldn’t hurt me, because I would be elsewhere, in a shelter that English words wouldn’t be able to find. I am locked in my thoughts and I don’t destroy them with words, I only listen to them. In dreams, nobody escapes the real word without paying dues. I wonder who could give me this book as a present, if not someone who knows me better than myself. But who am I? I am not a daughter because I have never had a mother and I am not a mother because I will never have a child. I am not a child and I am not a grown-up. Never will I be either of them. Quite the contrary I will ever be a child without a mother and a mother without a child. I am a twisted human being. This is always my exquisite and terrible song. I am dressed to be the widow of my everlasting childhood. “Nevermore!” The raven cawed. “Evermore!” said the person I became at last.
This probably explains why I was in the middle of something I couldn’t have words for when I read this book. I was in a boat cut into the wood (and flesh) whose that cradles and coffins are made of. By hook or by crook I shall cross the river of my existence. And do you know? Some books help us on this strange path. They are not always great books. Sometimes they are just little pretty books like this one. We hear a voice and this lullaby is just enough to blow some wind into the sails of our vessel.
Fortunately, as you can guess now, Every Day is Mother’s Day is not exactly the kind of book you expect while reading the title. But what might be the promises of this title? Mothers always suffer worse things than those they have given to others. They offer life and death tied together and they will have remorseful days. It is neither a perfect ghost story, unless you consider that all our failures could be the only phantoms that haunt us till our death.
One of the characters says: "I hardly like to explore my own mind (…) I think I imagine things. I hope I imagine them. There are connections I make between events in my life, between people, and I hope they're not real connections. I tell myself it would be too much coincidence. But coincidence is what holds our lives together. That's why you always get it in books." And there is nothing than coincidence, except if you think that coincidences hide a meaning...


***

Voici encore un billet qui me fera perdre quelques lecteurs. Je me souviens de quelqu'une qui m'avait claqué la porte au nez sous prétexte que j'avais une vision de la famille qui l'avait outrée, me soupçonnant même de ne pas penser ce que j'écrivais. Je regrette de le dire, mais je pense tout ce que j'écris, même si je n'écris pas tout ce que je pense et je me moque de gagner ou de perdre des lecteurs. Je n'écris pas pour le bien public. J'écris parce que je suis en colère et cela fait au moins trois décennies que je suis dans cet état. J'espère ne jamais sombrer dans la somnolence et de ne pas guérir de ce point de côté.

Marcel Rufo a certainement raison. Les enfants qui ont manqué de présence maternelle ou paternelle deviennent très souvent d'excellents parents. Si tant est qu'ils aient la folle envie de se fendre la poire et les gamètes. Les meilleurs parents au monde demeurent tout de même ceux qui n'ont pas d'enfants. Un petit effort et vous en conviendrez. Il y a aussi les parents imaginaires, qui s'inventent des enfants pour mieux les tuer ensuite, quand leur "crime" contre la réalité risque d'être découvert. Un bel exemple entre mes mains : Timothy, l'enfant de songe et d'arpège du Capitaine W., dans Le petit oiseau blanc. Il paraît même que cela existe dans la vie réelle...

Mais Jeanne, la Jeanne

Ne s'en soucie pas plus que de colin-tampon

Etre mère de trois poulpiquets, à quoi bon

Quand elle est mère universelle

Quand tous les enfants de la terre

De la mer et du ciel sont à elle

(Georges Brassens, un de mes auteurs préférés)


Je suis bien persuadée que l'on n'offre pas innocemment un tel livre. Il m'attendait en compagnie d'un autre spécimen littéraire, particulièrement troussé et subtil (The Country Life de Rachel Cusk,

roman hilarant et d'une grande sensibilité, à tel point que l'on a envie de serrer dans ses bras l'auteur ! ) , à mon retour d'Ecosse. Ne vous fiez pas au titre, qui est une ironie un peu aigre de plus. Il est des ironies amères et d'autres aigres. Je préfère les secondes, car elles ont davantage de tenue et durent plus longtemps en bouche et dans le gosier.

Je suis, vous le savez probablement, du genre à jubiler franc lorsque l'on décrit ainsi la maternité, comme un échec de plus, et peut-être la matrice de tous les échecs imaginables. Si un homme écrivait ceci, on dirait de lui qu'il est misogyne ; je suis donc à l'abri, derrière mon bureau, avec mes ovaires bien à leur place. Cependant, il n'y a certainement personne de plus misogyne au monde qu'une femme, tout simplement parce qu'elle a la meilleure raison au monde de l'être : un utérus. Il y a aussi tout le reste, le décorum qui accompagne cette cavité exécrable, les trompes qui jouent leur partition en arrière-plan. Louis-Ferdinand Céline parlait de tout ceci avec plus de verve que moi dans Lettres à des amies : c'est "une plaie par devant". Tous les ennuis commencent donc avec l'utérus, cette petite saloperie que l'on porte en jachère et qui se réveille un beau jour pour foutre à sac tout l'ordre que vous avez essayé, péniblement sans doute, de mettre dans votre vie.
Il y a en qui se font remplir parce qu'elles s'ennuient (je demeure polie, même si la naissance se produit plus souvent dans la merde que dans la dentelle ; cessons, par pitié, de sacraliser cette immonde boucherie), il y en d'autres qui le font par charité filiale ou matrimoniale, d'autres qui offrent cette amende honorable à la société, qui ne pourra plus ainsi tout à fait les rejeter. Parfois, il y a en a qui vêlent de bonne foi. Soyons charitables avec elles ; elles sont à plaindre car elles aimeront certainement le produit de leur ventre, en pure perte. Les plus pathétiques sont sans doute celles qui enfantent pour vaincre leur solitude, pour se donner l'illusion de retrouver leur propre enfance, alors magnifiée par une amnésie providentielle.

Il y a toujours une très mauvaise raison d'être mère et il n'y a aucun remède à la déception de l'être ensuite. Si les mères sont aussi déçues et décevantes, c'est aussi parce que les enfants le sont. Mais sur le tard.

Parfois, le hasard est prodigue et fait mentir la vérité barrienne : "Ma chère Alice, les enfants aiment toujours leur mère, qu'ils en devinent beaucoup ou peu à son sujet. C'est un instinct."
 (J. M. Barrie, Alice Sit-By-The-Fire) 

C'est à ce moment que les choses commencent à devenir intéressantes, quand l'enfant prend conscience qu'il n'aime pas sa mère, voire qu'il la hait. Il gratte ce tabou en même temps qu'il détache les croûtes sur ses genous courronnés, tout comme Louis Malle (j'y reviendrai, car je vais vous offrir un "Cycle Louis Malle") l'a fait dans Le souffle au coeur (allez voir la vidéo de L'INA en cliquant sur le lien), mais dans le sens inversé (l'inceste entre une mère et son fils, tourné en ridicule, sous la forme d'une comédie, qui en gêna plus d'un - des imbéciles, qui ne comprennent rien). On doit à cette conscience du rapport particulier - quand il ne s'agit pas d'indifférence, qui est la norme - existant entre une mère et son enfant de belles pages de la littérature. Relire Vipère au poing, l'un des seuls romans de Bazin que je prise (tous ses autres livres me paraissent vieux et périmés, construit sur un canevas trop classique et répétitif), car il parle de moi et parce que je suis égotique. Pour une fois, je me réfère à Stendhal. Parfois, de purs miracles littéraires se produisent : Proust et Barrie qui aimaient trop leur mère pour faire le deuil d'elle et vivre ailleurs que dans leur imaginaire de prose. Et l'on sait la force de cet amour presque contre-nature - même si je caractérise trop fort -, qui donna naissance à des enfants de papier plus engageants que leurs possibles doubles de chair et d'os.

A chaque fois que j'apprends qu'une de mes anciennes camarades de classe ou une de mes amies est enceinte, j'applaudis des deux mains, car je suis une mauvaise amie - cela ne m'a peinée qu'une seule fois, parce que j'estimais la dame au-delà de ces obligations naturelles, si vulgairement partagées par le commun. Mais, non, presque pas une n'y échappe. Pas même la sublime Audrey Hepburn, mais elle aussi avait les moyens de se payer des nurses. Je suis pour les nurses. L'idéal serait d'accoucher et de ne revoir qu'une ou deux fois par an son enfant, à Noël, par exemple, et le 29 février.
Sinon, le sourire aux lèvres, j'imagine la malheureuse piégée à vie dans un rôle qu'elle regrette déjà avant de l'avoir endossé. Comme si être mère était une chose naturelle et une bénédiction divine ! Voyons ! Je ne connais pas une seule mère au monde qui n'est pas un jour regretté amèrement de l'être.


A commencer par celles, qui se disent aimantes, et qui se débarrassent de leur mouflet chez une nounou. Mais non, mais non, je ne culpabilise pas le travail des femmes. Féministes de tout crin, ne me lisez pas !

A poursuivre, en traquant les vieilles mères qui ne sont plus bonnes qu'à être des grands-mères et qu'on refourgue, après usage, dans les mouroirs. Rien de tel que la piété filiale pour vous donner une juste image de la vie des êtres humains, ici-bas. J'ai trop fréquenté les vieux, dans les maisons de retraite, pour avoir envie de finir comme eux. Cf. la nouvelle
que j'avais écrite autrefois. Mon abandon sera le mien, ma mort aussi.
De digression en digression, je vous ferai presque perdre de vue le sujet de ce billet, qui est un livre où l'on se rit un peu de la maternité, mais pas uniquement. Ce livre explore avec un humour noir et pince-sans-rire notre solitude individuelle, notre totale incapacité à être avec les autres. Nous sommes, en effet, tous posés les uns à côté des autres, comme des dominos solitaires, auxquels un mouvement permet de rentrer superficiellement en contact les uns avec les autres. Mais qu'il y a-t-il au-delà de ce mouvement ? Il est question dans ce roman d'une attardée mentale (mais l'est-elle autant que cela ? On se le demande à partager ses pensées qui ne franchissent jamais le seuil de ses lèvres...) qui vit avec sa mère (une médium qui cohabite avec des fantômes que sa folie sécrète) à un âge avancé. Nous pénétrons dans les discours intérieurs, dans l'intimité de ces deux femmes, qui se parlent peu, voire pas du tout. Et voici que la fille est enceinte, sans que l'on sache comment ce phénomène est advenu, et voilà que la mère imagine une explication surnaturelle et le monstre que va enfanter sa propre progéniture. Jusqu'à le noyer, peut-être, dans l'idée qu'il est un changelain.


Pendant ce temps, un type veule et d'une tristesse absolue s'inscrit à des cours d'écriture le soir, pour éviter sa femme, qui ne cesse d'avoir des enfants, incapable de vivre autrement que dans cette procréation qui est un substitut pour pallier tous ses manques. Il rencontre une autre femme, qui s'occupe des asociaux, qui n'attend rien de la vie. Ils font faire semblant de s'aimer. Peut-être même que c'est de l'amour. Tout ceci ne peut cependant que mal finir, quand on sait la pathétique lâcheté des personnages. Ils ressemblent tellement à des gens que l'on connaît...

Bizarrement, malgré un ton que d'aucuns pourraient qualifier de "dérangeant", le roman est d'une drôlerie incroyable et vous vous dira à l'oreille droite des choses qu'ils adoucira dans l'oreille gauche.



Tout est foutu.

Et pourtant...

Nous faisons "un dernier voeu en sautant de la fenêtre" (comme le chuchote si doucement, avec un semblant d'innocence véritable, Keren Ann).



Dans ma bibliothèque demeurent deux livres de l'auteur, une suite à celui-ci
et cet autre
dont le titre me promet mille choses.



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vendredi 25 mai 2007

Nous sommes, aujourd'hui encore, dans le registre de "l'inquiétante étrangeté", Das Unheimliche

("eerie", "uncanny"

en anglais ; l'adjectif substantivé allemand est formé sur la racine "Heim", la maison, le chez soi, précédé du privatif "un" ; les traductions française et anglaise se valent dans leur incapacité à rendre la complexité du terme allemand). C'est une notion qui ne vous est pas étrangère si vous me lisez un peu, car elle m'a toujours fascinée et je l'évoque souvent, explicitement ou implicitement. "(... ) l'inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l'effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier." (Freud, 1919) L'inquiétante étrangeté consiste à reconnaître le familier dans le non familier ou l'inverse. Imaginez simplement un sentiment conçu en abyme d'un autre sentiment, qui lui est contraire, ou bien une petite image collée dans une plus grande qui s'oppose à la première tout en reprenant certains de ses détails et de ses traits. Ou encore n'avez-vous jamais eu l'impression - qui n'est qu'une illusion, bien entendu - d'avoir déjà vécu une chose alors qu'elle se déroule devant vous, comme si présent et passé se télescopaient ? Ce sentiment de répétition, je le crois, pourrait être relié à l'Unheimliche. Freud explique le "déjà-vu" dans Psychopathologie de la vie quotidienne : "En ce qui concerne les quelques rares et rapides sensations de « déjà vu » que j'ai éprouvées moi-même, j'ai toujours réussi à leur assigner pour origine les constellations affectives du moment. "Il s'agissait chaque fois du réveil de conceptions et de projets imaginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait, chez moi, au désir d'obtenir une amélioration de ma situation." " Le déjà-vu n'est possible qu'à la faveur d'un rapport d'analogie entre une situation oubliée, réellement vécue dans le passé, et une conjonction d'événements présents qui reproduisent quelque chose de ce passé. Il me semble que ce rapport d'analogie existe en partie au sein de l'Unheimliche...
Par un étrange retournement linguistique, Freud nous explique que heimlich "coïncide avec son contraire unheimlich (...) Cela nous rappelle plus généralement que ce terme de heimlich n'est pas univoque, mais qu'il appartient à deux ensemble de représentation qui, sans être opposés, n'en sont pas moins fortement étrangers, celui du familier et du confortable, et celui du caché, du dissimulé."

C'est l'une des notions freudiennes qui m'a toujours fortement intéressée. Tous ceux qui lisent E.T.A. Hoffmann, ses contes, comprennent d'intuition ce que signifie Freud. Unheimlich désigne ce qui aurait dû demeurer caché ou secret (latent) mais qui se manifeste. Un retour du refoulé, pour simplifier. Il ne peut qu'en résulter un infini trouble dans l'esprit de celui qui se trouve face à cette bizarre apparition du déjà-vu-caché-oublié-remémoré. L'enfance est très propice à ce genre particulier d'oublis.
Je vous propose, dans cette veine, ce court-métrage étonnant, découvert aussi grâce à mon ami Jim, Meshes of the Afternoon.

Il fut réalisé par Maya Deren, en 1943, avec son mari Alexander Hammid (Alexander Hackenschmied). On pense, bien sûr, à Cocteau et au Chien andalou de Bunuel.

Ce petit film est le premier d'une "trilogie autobiographique" : At Land (1944) et Ritual in Transfigured Time (1946) suivront.

Je me garderai bien de vous donner mon interprétation, vous laissant le moyen de vous contempler dans cette œuvre qui fit, à sa manière, date dans l'histoire du cinéma.



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  • "The ceremony of innocence is drowned." (W.B. Yeats, The Second Coming)

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    Scellons les passionnantes et invisibles associations d'idées qui nous conduisent d'une pensée l'autre, dans les drapés de ce faux hasard que nous provoquons, d'un état l'autre, de l'extase à la dépression, de l'excitation vibrionique d'instants égarés à l'ennui provoqué par la conscience de notre vanité et par la stérilité promise des échecs passés. Mais le pire n'est-il pas encore de ne pas essayer ? Je n'épouserai pas la honte de finir inachevée. Jamais, je ne renoncerai. Je réussirai peut-être car je suis désormais, paradoxalement, détachée du désir de victoire. Je réussirai au-delà de mon refus et de mon appréhension à dépasser ce carrefour. Le trop grand appétit est un mors. Le manque d'appétit est une mort.

    Sachez simplement que, pendant que je rédige ce billet et que je manque par la même occasion à certaines de mes obligations, j'écoute Le tour d'écrou, l'opéra de Benjamin Britten.



    Cette confession n'aura peut-être pas de sens, pour la plupart d'entre vous, mais l'un de mes lecteurs (je n'aime pas beaucoup ce terme qui me paraît prétentieux, car je ne donne rien à lire mais plutôt à observer) avait compris le sens de ma démarche - et il est le seul - et m'avait écrit ceci :

    "Je ne sais pas si vous mesurez vraiment ce que vous faites qui me semble être une véritable expérience artistique, la construction publique et quotidienne d’un univers mental ? Je ne sais pas si le mot est le bon. "

    Je fus stupéfaite par la facilité avec laquelle je fus trouvée et démasquée, sur ce point et d'autres plus sensibles. Je n'ai pas encore répondu à cette lettre qui date d'avant mon voyage en Ecosse et je le ferai. Je suis incapable d'écrire à mes amis en ce moment et je leur en demande pardon. Patience.
    Ce billet est donc en lien avec le précédent, dans cette chaîne, qui, de maillon en maillon, aboutit jusqu'à ce jour de mai. L'enfance mise à nu, l'enfance dissimulée, l'enfance perdue et retrouvée. Nous y sommes, avec ce très beau film initiatique et onirique, doux et effervescent, simple et multiple, pur et indécent.

    Je l'avais déjà effleuré ici, d'un cil. Ma Fauna m'avait parlé la première, en juin dernier, de cette histoire. Je m'étais empressée d'acheter, puis de voir ce film, mue par ma confiance en cette jeune personne qui allait devenir mon amie.
    Autrefois, j'étais comme cette fillette nommée Alice
    personnage du film au coeur de ce billet. La belle enfant désire à tout prix être choisie parmi les autres, afin de sortir plus vite. Sortir d'où ? Le sait-on mieux qu'elle ? De sa vie présente, de son enfance, de ce destin provisoire qui lui a mis les fers. Il ne faut rien précipiter. Il des êtres qui prennent plus de temps que d'autres à mûrir, à vivre, déliés. Le temps n'est rien si on vit intensément, en l'oubliant, en s'amusant avec lui comme on le ferait avec une corde à sauter ; il est tout si on le laisse nous voler l'innocence et entailler notre durée.
    La nature est un autre visage du temps vivant ; elle est le modèle que doivent suivre les petites demoiselles, obéir à son ordre et à son rythme, sans compter les heures, comme les papillons qui ne le sont qu'après un certain nombre d'étapes. Jusqu'à ce qu'ils soient, plus tard, parfois, mis en boîte, sous verre, par les mains délicates de celle qui n'est jamais sortie, le professeur de sciences naturelles. Pénétrante image d'une métamorphose impossible que cette femme estropiée, condamnée à demeurer en cette place, à inculquer les lois de la nature qu'elle a dû refuser autrefois, en voulant faire fi des médiations. Elle fut punie (la jambe cassée) pour avoir manqué à ses obligations d'enfant.
    Alice, elle aussi, a sauté par-dessus le mur. Elle a commis la suprême faute, renouvelant celle de son ancêtre, Eve. Elle ne reviendra jamais. Sûrement est-elle morte ou perdue. Mais, déjà, on entend les chasseurs et le loup dans le bois. Non, décidément, je ne suis pas comme elle. Pas plus que je ne ressemble à la délicate Iris 
    qui aimerait toujours demeurer dans l'instant et le prolonger, jusqu'à certainement l'user. Bien sûr, je suis Bianca, comme chacun d'entre vous. Dans le présent, grosse du passé et avide de l'avenir.
    Une école, quelque part, on ne sait où. Il pourrait tout aussi bien ne s'agir que d'une allégorie de l'enfance et de ses mues ou encore d'une seconde vie où arrivent les enfants morts dans la nôtre, avant d'être replongés (image de l'eau grouillante de poissons, à moins qu'il ne s'agisse de spermatozoïdes... La caméra ne le dit pas précisément.) dans le flux vital, un cycle différent, qui se prolongera dans l'amour et la maternité. Une autre vie ou bien la première, recommencée à un autre moment du cycle. On songe d'abord à une forme de purgatoire ou de paradis éventé. Rapidement, nous laissons de côté les explications et nous nous abandonnons au latent du film, appréciant le manifeste, souffle court et gorge serrée, émue de beauté et de tristesse.
    Un cercueil s'ouvre et une enfant presque nue en sort, comme d'un second ventre. Elle est entourée de plusieurs petites filles d'âges différents. A chaque âge correspond une couleur. Les fillettes échangent leur couleur. Chaque nouvelle arrivante modifie la hiérarchie. Les plus âgées s'occupent des plus petites. Le film s'annonce au départ sans adultes, dont la présence se confirmera plus tard et au second plan. Il ne s'agit pas d'une société d'enfants comparable à celle représentée dans le roman de William Golding,









    [images extraites du film de Peter Brook]



    Les enfants ne singent pas les adultes. Ils doivent accomplir leur enfance et sont conduits jusqu'à la fin du voyage, pour être remis ensuite entre les mains de ce que Michel Tournier appelle la "fée puberté". Il n'y a que deux jeunes femmes professeurs, interprétées par Hélène de Fougerolles et la très sensible Marion Cotillard, qu'il suffit de regarder pour avoir envie de deviner et d'accueillir en soi la tragédie qu'elle porte en elle, dans la douceur et le silence de ce visage d'enfant grand. Elle enseigne la danse et son corps dit ce soupçon de grâce qu'elle insuffle à ses élèves.



    On ne sait la raison de sa présence ici. On l'imagine à vieillir, comme les servantes grises des enfants, ou peut-être condamnée à une éternité de jeunesse. Ou peut-être fut-elle graciée et obtint-elle le privilège de demeurer spectatrice de ce vert paradis baudelairien. Qui sait ? Est-elle le fantôme de cette autre fillette, un peu cruelle, qui mourra noyée ou suicidée ?


    Ce film, qui puise une petite part de son inspiration dans Pique-Nique à Hanging Rock, est celui de Lucile Hadzihalilovic, d'après une nouvelle de Frank Wedekind intitulée Mine-Haha, ou l'éducation corporelle des jeunes filles, que l'on peut lire dans certains recueils de nouvelles (parfois épuisés) de l'auteur allemand, ou mieux encore ici, en version originale.

    Aimez-le !

    " Une nuit, Naema vint près de mon lit, releva la couverture et m'emporta toute nue. Dehors elle me coucha dans une caisse étroite exactement à ma mesure et ferma le couvercle. Puis je ne sais rien de plus que d'avoir vu tout à coup la lumière du jour briller à travers les trous de la caisse. La caisse fut alors redressée et ouverte. J'en sortis. "


    *


    " Lorsque aujourd'hui je repense à ces sept années, elles me paraissent absolument dénuées de toute dimension temporelle, comme un instant, presque comme le rêve d'une seule nuit (...). D'aucune des filles ne m'est restée en mémoire leur façon de parler. Je sais seulement encore comment elles marchaient. "

    Bande-annonce du film :


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    dimanche 20 mai 2007

    "What we see and what we seem are but a dream; a dream within a dream".
    Paraphrase un peu inexacte du célèbre et envoûtant poème de Poe, mon bien-aimé. 
    Le temps et l'espace sont notre prison. Il existe peut-être pour certains une vie au-delà de ces limites factices. Mais le temps est toujours le Maître, à moins d'avoir l'audace de se glisser dans l'un de ses interstices. Ils existent partout mais ne s'ouvrent pas devant tout le monde, il faut une nature spécifique, comme celle de l'auteur du roman, qui prétendait avoir le pouvoir de faire s'arrêter les montres des gens à côté desquels elle s'asseyait – particularité que l'on retrouve dans le film.

    Derrière l'apparence idyllique d'une journée ensoleillée, pendant laquelle de jeunes vierges, presque toutes minces et belles, font vivre les derniers instants de leur saison d'enfance et d'amour pur, le temps s'arrête à midi. La moitié de l'horloge et la moitié de la vie, même si les deux parts ne sont pas égales, ni en quantité ni en qualité, et la meilleure d'entre elles se meurt : l'enfance sans compromis. Le monde des possibles s'égrène et la plupart d'entre eux ont la vie des éphémères. Cruauté et extase ressenties face à cette ascension d'une ribambelle de jeunes filles. Plus nous prenons de la hauteur, plus la vanité des choses éclate en nous et moins il nous est possible d'accepter de frayer avec le monde, en contrebas. Il y a quelque chose, ici, de l'allégorie platonicienne de la Caverne.
    Les anges s'élèvent et se fondent dans l'horizon. Les autres (nous) s'enfoncent dans le ventre de la terre, le linceul de nos premiers paris sur l'existence.
    L'horreur est latente et d'autant plus horrible que le monde sur la toile blanche est beau, éclatant, provocant de bonheur et de santé. Le sublime est le balancier de cette horreur indicible qui s'éteint dans un orgasme, qui étrangle le spectateur de cette jeunesse condamnée. Cette terreur que l'on éprouve, qui ne peut s'exprimer sinon dans l'inconscient où le loquet est posé, puisque le réel lui donnerait toujours tort. Que peut-on opposer à l'apparent calme et au non-dit, à ce qui se dérobe sous nos explications ? On ne peut exprimer l'horreur, on ne peut que l'éprouver. Ce qui n'a pas de mots pour se conjurer est le danger suprême. On meurt alors desséché. La nature, pourtant, est ici très vivante et gigote sans cesse ; elle est éternellement jeune ; son visage se meut imperceptiblement et une larme coule presque du rocher. La nature est reine et ne peut que dévorer les demoiselles qui sont une métonymie de son éternité supposée. Il est des plantes qui bougent - le jardinier le prouve en caressant l'une d'entre elles - si on sait les regarder. Il est aussi des coeurs qui s'arrêtent de battre une micro-seconde si on sait les écouter.
    Ne pas trahir.
    Ne pas se trahir dans les deux sens de cette expression : être soi et ne pas trop le montrer, afin de ne pas s'exposer à la blessure.
    Dire et taire.
    Montrer et voiler.
    Gageure à la fois de ce billet et du film devant lequel je défaille.
    Ecrire sur le film de Peter Weir est un petit assassinat. On en dira trop et on en dira pas assez. On taillera une fausse route, quel que soit le biais choisi. Il n'existe que des chemins de travers(e) pour cueillir une image, une phrase, un reflet. Il faudrait une loupe comme celle que tient Miranda (Anne-Louise Lambert) dans le film, puis ensuite un autre personnage, pour inverser le rapport que notre entendement tisse entre la nature et nous-mêmes, entre nous et nous-mêmes. Nous sommes des géants et des fourmis.
    Nous travestirons la beauté de l'histoire, car nous sommes faibles, nous appuyant sur la logique comme la vieillesse sur sa troisième jambe, au moment où nous sentons que la réalité solide et fausse pourrait s'étoiler un instant et nous engloutir dans ce que nous redoutons être le chaos de notre intériorité extrahumaine. Nous manquons de courage. Nous admirons la perte de ces jeunes filles, qui se donnent, dans un érotisme violent, innocent et presque invisible, en sacrifice, à leur nature surnaturelle et spongieuse, mais nous n'oserions pas aller aussi loin qu'elles. Bien sûr que non. Peut-être est-ce le plus sage. Mais sagesse est-elle beauté ?
    Il suffit peut-être de dire que ce film est un chef-d'oeuvre en son genre et que, si vous ne l'aimez pas, je ne vous aime pas.
    Sa force vient peut-être de cette série d'oppositions tectoniques sur lesquelles le film prend appui : le bush australien et la tenue ou rigidité anglaise qui s'y superpose, la nature inviolée (ce n'est pas sans raison si l'obsession des adultes est de savoir si les jeunes filles sont "intactes") contre la civilisation (la rigueur pénétrante), la pureté et la spontanéité de la jeunesse face à l'autorité cruelle et désabusée de la vieillesse, entre autres évidences. Le film est également construit sur une série d'unions homosexuelles – latentes : Sara et Miranda, Michael Fitzhubert et Albert (John Jarratt), le valet, par exemple. Les pensionnats non mixtes ont toujours été l'asile d'amitiés particulières. Mais tel n'est pas le sujet primordial de notre halte cinématographique, sinon pour suggérer, peut-être, que la grandeur des âmes soeurs n'est pas limitée par le sexe.
    Ce film me fait songer, par son atmosphère, à Fanny et Alexandre de Bergman (étrange rapprochement, n'est-ce pas ?) et aux films de James Ivory. Question d'époque (le début du XXe siècle) et de couleur d'images, probablement, puis l'habile union de la pudeur et de la violence. De la belle ouvrage que cette broderie des âmes jeunes, non corrompues, qui s'adonnent à leurs phantasmes profonds et à la dangerosité des atmosphères faussement éthérées et postraphaélites du décor de leur vie. Contrebas et hauteurs. On dirait presque un propos nietzschéen.
    Peter Weir, à l'instar de Peter Greenaway, un autre de mes cinéastes fétiches, assume courageusement, passionnément, une originalité, qui n'est pas toujours comprise par le grand public, y compris lorsqu'il réalise un film plutôt commercial et à succès comme Le cercle des poètes disparus, qui contient davantage de beautés que ne veulent bien l'admettre les critiques, les intellectuels qui le réduisent à ne délivrer qu'un message simpliste - voire neu-neu -, et pourtant tellement essentiel. Ne pas renoncer à soi au moment où il le faut, quand la société des adultes s'ouvre à vous, lorsque la chair et l'esprit s'apprêtent à devenir moins frais mais plus crus.
    Miranda, l'héroïne du film, disparaît avant de se perdre. Elle sait qu'elle devra quitter le collège, bientôt, et assumer ses devoirs de femme, et partant de renoncer à la rêverie réelle (quand nous vivons dans le songe creux des réalités bassement matérielles) et aux amitiés trop fortes. Il n'y a pas d'autres secrets dans ce film que le nôtre, mais nous préférons ne pas le voir. Nous sommes lâches. Pour notre bien immédiat.
    Comment évoquer ce film, qui tient toutes les rênes de mon imaginaire ? C'est un défi en soi que de révéler devant vous cette partie intime et secrète de mon monde, cette chambre dérobée qui mène à un escalier en colimaçon jusqu'aux cieux de mon esprit.
    Il me faudrait être poète, je ne le suis. Mais, avant de partir dans d'autres songes, je m'étais promis de retoucher, ici et là, le portrait de Holly G, personnage histrionique et facétieux, désespérément heureux, que certains d'entre vous connaissent mieux que d'autres, mais qui n'a jamais donné, volontairement, une image fallacieuse d'elle-même. Holly, c'est moi, même si je suis heureusement plus vaste qu'elle. Holly G. est, cependant, le marionnettiste de Céline F., quand, raisonnablement, on s'attendrait à l'inverse...
    Il n'y a peut-être que ma Fauna qui peut tirer chacun des fils, à la fois parce que ce film lui est aussi cher qu'à moi - et c'est peu dire, car je sais à quel point ce film surligne au point de croix ses pensées - mais aussi parce qu'elle connaît l'essentiel de ma personne, ignorant les aspects les plus prosaïques et matériels, qui ne sont réalité que pour ceux qui vivent dans l'apparence, qui n'est pas là où on l'estime en général.
    Qu'est-ce que le réel ?
    Le film s'ouvre sur une citation légèrement contrefaite d'un poème de Poe, "un rêve dans un rêve" (''a dream within a dream"), qui énonce la clef du mystère, si mystère il y a... Pique-Nique à Hanging Rock est un film qui met dos à dos toutes nos tentatives pour le pénétrer rationnellement. Il se vit de l'intérieur ou alors vous passez à côté de lui. Ce film est une ode à la vie intérieure qui ne se possède pas mais dans laquelle on est possédé. Il n'y a donc aucun mystère pour moi sinon celui de la pureté de l'enfance dérobée par l'adolescence qui est l'hallali de toutes les promesses de la vie première, celle de l'imaginaire qui se fracasse contre Anankè. Miranda est un ange de Botticelli ; elle est la poésie ultime de notre monde, qui ne peut que la rejeter, car elle en sait trop. Elle hante le film de bout en bout, alors qu'elle n'est présente qu'une demi-heure. Elle laisse la trace de son empreinte en nous. Sa disparition sera notre douleur et elle ne répondra pas mieux à la question du sens de notre vie, puisqu'il s'agit de cela et de rien d'autre.
    Ce thème de la disparition est on ne peut plus barrien (Mary Rose, par exemple) et propre à un certain folklore anglo-saxon. En revoyant ce film, pour la énième fois, j'ai été inspiré par un rapprochement que je développerai certainement un jour.

    Mais revenons, un instant, aux apparences, pour enfin dire la substance du film, pour ceux qui l'ignorent.


    Pendant un pique-nique, disions-nous,


    dans le bush australien, trois jeunes filles virginales, et leur professeur, une vieille fille, disparaissent mystérieusement, sans que jamais elles ne puissent être retrouvées. Une seule d'entre elles reviendra, amnésique. Si elle se souvenait, elle ne pourrait plus appartenir au monde des hommes. Cette disparition bouleversera la communauté entière, l'émotion s'étendant au-delà des frontières de l'école de Mrs Appleyard, ce monstre sensible - on pressent qu'elle se force à la dureté et qu'elle se contraint à accomplir ce qu'elle croit être le devoir de sa position. Ne répète-t-elle pas le discours cruel qu'elle va énoncer à la jeune personne qu'elle chasse, car son entretien n'est plus payé ? Elle suicidera après avoir conduit cette pensionnaire, la fragile et passionnée Sara, orpheline et abandonnée par son tuteur, à se tuer.



    Tel un ange, Sara rend visite en rêve à son frère (qui se révèle être Albert, le valet de Michael), perdu de vue, avant d'être emportée ailleurs par les puissances de la mort. Et le film meurt bientôt sur cet adieu, sur le chant du cygne (le symbolisme celtique de cet animal envahit l'écran) de l'enfance évanouie à jamais.

    La beauté de ce film sombre réside dans le parti pris résolument esthétique de la photographie, qui est l'oeuvre de Russell Boyd. Un voile de mariée aurait été placé devant la caméra et la musique lancinante, une flûte de pan, entretient l'atmosphère qui hante le coeur du spectateur, pour toujours.
    En 1998, le film sera remonté et amputé de 15 minutes, essentiellement coupées sur le dernier tiers de l'histoire, ce qui précipite la fin et la gaine d'un noir encore plus impénétrable. Cette version seule est désormais disponible en DVD. De même, l'image sera retravaillée et le filtre jaunâtre - procédé courant dans les années soixante-dix pour donner une patine ancienne aux films qui se déroulent dans le passé - disparaîtra, pour laisser imploser les couleurs vives et joyeuses du film.
    Le film est adapté, avec liberté, du roman de Joan Lindsay (1896 - 1984). Cette dernière a épousé son peintre de mari le jour de la Saint-Valentin, qui est aussi le moment précis où débute l'histoire. Patricia Lovell, la productrice du film, a découvert le livre en 1972 et c'est grâce à elle que le film a pu voir le jour. Il faut lui rendre hommage, car elle a bataillé pendant 3 ans pour ce film. C'est grâce à elle aussi si les ventes du roman ont décollé, permettant à son auteur de vivre confortablement les dernières années de sa vie. Le film et le roman ont des différences importantes, ne serait-ce que l'âge des demoiselles, qui sont moins enfantines dans le film que dans le livre. Ce que l'on perd d'un côté (une image trouble de l'enfance), on le gagne de l'autre (une sensualité de gestes et de regards, le sentiment d'une imminence de la chute, d'une seconde chute originelle ; l'adolescence est l'immonde incarné). Le roman devait résoudre l'énigme du film de manière peut-être décevante. Seuls les mystères véritables sont beaux. L'éditeur avait d'abord coupé les dernières pages avant la publication du livre. Cette fin ne fut connue qu'en 1987, soit vingt ans après la publication du roman, dans un livre intitulé The Secret of Hanging Rock. En six pages jusques alors inédites, nous apprenons que les demoiselles, Marion, Miranda et Miss McCraw, ont été en quelque sorte "appelées" par l'immense rocher. Elles se sont débarrassées de leurs corsets, de leurs vêtements inutiles, et ont découvert une faille spatiale, puis se sont transformées en serpents ou en lézards, en se faufilant entre deux rochers.
    Toujours, avant cette révélation un peu absurde ou risible, l'auteur avait entretenu le mystère, entourant de silence les questions concernant la véracité du récit. Aujourd'hui, on sait que tout ceci n'était que fiction et nous le regrettons. Cependant, Hanging Rock existe réellement, en Australie, non loin de Melbourne. Cf. cette page en anglais très détaillée et dévolue au roman complété.


    Dominic Guard, l'inoubliable messager de Losey
    est captivé à jamais par la vision des jeunes filles en fleurs qu'il n'a fait pourtant qu'apercevoir et par le mystère de leur disparition. Il nous ressemble.

    Il est nous et sa présence révoltée, puis combattue, est une image de notre propre échec.




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  • lundi 14 mai 2007


    Je viens à vous en tenant fermement à la main deux photographies d'une jeune artiste très talentueuse, Tanya Gramatikova. L'apparente candeur de ton (surtout dans la première image) me semble masquer quelque chose de moins perceptible, de plus lancinant et de salement glauque ou vert-de-gris, au sens propre et figuré. Une atmosphère qui m'est familière, car j'aime masser le monde pour en faire sortir la pourriture, y plonger le doigt et y trouver ce que nul n'a envie de voir ou de goûter.

    Je porterai les lèvres sur la lèpre qui dévore mon âme et je n'en mourrai pas.

    La beauté dans la laideur.

    La laideur dans la beauté.
    L'une des sorcières de Macbeth pourrait me venir en aide, en laissant tomber quelques grains de sel sur la blessure, dans la béance.
    Ces deux images qui ouvrent et ferment ce minuscule billet sont le reflet dernier d'une de mes associations d'idées, ces collisions diverses qui se produisent dans le vase clos et fissuré d'une journée de travail. Imaginez les valves d'un coeur vivant dans ce corps que vous ouvrez longitudinalement et qui est vôtre.
    Observez.
    Ouvrez celui de votre prochain.
    Du semblable et du différent. Un dernier sursaut de vie accompagne ces mots.

    Je hais l'imitation, à ne pas confondre avec l'émulation ou la concordance d'âmes soeurs. Imiter est la plupart du temps une lâcheté. Nous ne fustigeons pas ceux qui copient des modèles pour trouver, dans l'incise, leur propre mouvement d'âme et d'esprit, guidés en cela par le génie lumineux de maîtres, sur l'obscur chemin de leur majorité artistique. Nous rejetons ceux qui ne prennent aucun risque. Je ne peux retenir mes foudres qui s'abattent sur ceux qui collent aux basques de meilleurs qu'eux, parce que soit ils n'ont pas le courage de reconnaître la vacuité de leur personne - parfois le silène est vide, n'en déplaise à Alcibiade - soit parce qu'ils sont incapables de faire l'effort ultime d'eux-mêmes, écroués dans le refus de la chance ou de la nécessité - ce qui est encore plus condamnable.
    Vous ressentez précisément ce que je signifie ici, si d'aventure vous avez déjà eu le sentiment d'être vaguement parodié dans vos meilleurs effets, écorchés par le plagiat de quelqu'un que vous ne pouvez vous empêcher de mépriser maintenant, ou pire lorsque vous vous retrouvez si bien en autrui que vous n'avez soudain plus que le sentiment d'être le pâle reflet d'un original.
    Hawthorne ou Poe sont parmi ceux qui ont le mieux saupoudré de chaux les traînées et les vagabondages de ce double qui nous hante, qui nous dévore viscéralement comme un termite.


    Tel n'était certainement pas le cas d'Angela Carter, dont j'ai lu La compagnie des loups, encouragée en cela comme en bien des choses, par mon amie Fauna. Pourtant, Angela Carter s'aventure sur le dangereux terrain des contes de fées, où nul n'est à l'abri du faux pas, puisque nous pénétrons dans le lieu commun de l'imaginaire collectif des histoires redites, des twice-told tales. Elle répond pourtant aussitôt, sans se défendre de quoi que ce soit, à cette question cruciale et douloureuse, souvent muette, pour tout artiste, qui est celle de l'originalité.
    Être original, c'est être soi. Quand bien même on ne serait que singulier sans jamais pouvoir prétendre à l'inédit. Cela vaut toujours mieux que de vouloir être autre. Angela Carter est originale et inédite, et pas pour la seule raison qu'elle donne à vivre les contes d'un point de vue différent, celui de la féminité.
    La compagnie des loups (The Bloody Chamber dans la version originale) est un recueil de nouvelles, dont chaque histoire reprend un conte du temps jadis, tels le Chat botté, le Petit Chaperon rouge, Barbe Bleue, ou la Belle et la Bête. Angela Carter est un auteur, dont les mots sont une langue de feu qui vous pique l'esprit et qui travaille au corps votre sensualité avec une violence redoutable, mais sans jamais user d'artifices mortifères. Vous frissonnerez de plaisir, sous la main d'une femme, d'une femelle plutôt, en éprouvant de ces nouvelles, dans le vif, l'érotisme discret - bien qu'inscrit au fouet dans le coeur de l'héroïne, dans le gîte de la fureur sexuelle.
    Il est des matières que l'on ne peut toucher sans dégoût ou des sons qui vous font grincer des dents et, néanmoins, on aime, de temps en temps, à s'aiguiser contre eux, à éprouver le rejet que nous nous faisons d'eux à leur contact prolongé, jusqu'à briser la résistance ardente de notre rébellion intime. Tel est un peu le sentiment que l'on éprouve à la lecture d'Angela Carter. Elle arrache la beauté au coeur même de ce qui, dans la première seconde, pourrait être une laideur.
    Ne demeurent, dans nos mains, que des lambeaux sanglants et soyeux, des fragments d'histoires transmuées et magnifiées par le talent d'un écrivain.

    Son style est d'une beauté rare et la traduction française est sublime, absolument digne de la voix première.



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    jeudi 10 mai 2007
    La liesse dans le coeur, lundi matin, j'entamais la journée, avant le travail, avec Cole Porter, des lettres, et me plongeais quelques instants dans la prose réjouissante de Cioran, qui exprime sa fascination (et la mienne) pour Elisabeth d'Autriche.
    Une manière, une fois de plus, de communier avec mon amie Fauna.

    «J'aimerais commencer par une citation : "L'idée de la mort purifie et fait l'office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail pour que l'idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi." Ce sont ces quelques phrases, lues en 1935, quand j'avais vingt-quatre ans, qui ont été le point de départ de cet intérêt passionné que j'éprouve pour l'Impératrice Elisabeth (...) Ce verbe "jardiner" n'est pas dans le texte original allemand, qui dit simplement "travailler". Mais cette inexactitude au fond très fidèle ajoutait au texte une nuance poétique qui allait me poursuivre jusqu'à l'obsession. (...) Sa "philosophie" elle la tenait de Shakespeare, plus précisément des bouffons de Shakespeare. Il n'est donc pas question de nihilisme mais d'ironie suprême, de lucidité désespérée. (...) "La folie est plus vraie que la vie" a dit l'Impératrice, et elle aurait pu arriver à cette conclusion sans même le concours d'une seule déception.
    Pourquoi aimait-elle tant les bouffons de Shakespeare ? Pourquoi visitait-elle les asiles de fous partout où elle allait ? Elle avait une passion marquée pour tout ce qui était extrême, pour tout ce qui s'écartait de la destinée commune, pour tout ce qui était en marge. Elle savait que la folie était en elle, et cette menace la flattait peut-être. Le sentiment de sa singularité la soutenait, la portait, et les tragédies qui se sont abattues sur sa famille n'ont fait que favoriser sa résolution de s'éloigner des êtres et de fuir de ses devoirs, offrant ainsi au monde un rare exemple de désertion. »

    De ces mots-ci, que l'on ne peut lire sans éprouver un immense appel intérieur, je sautais à ceux, allègres et mélancoliques de Barrès (aujourd'hui un peu méconnu en France, pour de très mauvaises raisons... mais ne parlons pas de politique, car j'aurais trop à dire et ce n'est pas du tout mon registre...)...

    Comment ne pas être brûlé vif par ces phrases qui encadrent le portrait douloureux et noble d’une femme qui faisait coudre ses vêtements, ainsi que ses deuils, à même la peau ?

    La Belle Dame a inspiré tous les poètes et jamais entrée en matière ne fut plus somptueuse que celle offerte par l'élégant Paul Morand, un auteur qui savait écrire la langue exigeante de notre belle France (quand les "auteures" ou les "auteuses" ne fleurissaient pas encore sur les terres du pitoyable snobisme prolétarien ou bobo - j'emploie le mot à dessein) :

    « Elle traverse à gué le Styx, sur la pointe des pieds, mouillant à peine ses chaussons à la Fanny Elssler, faisant la navette d'un trépas à l'autre, enjambant les siècles. Sans lampe ni bruit, de chaînes, cette morte toujours ressuscitée n’exige ni messes ni réparations à son mausolée, discrète même dans ses indiscrètes récurrences, toujours exacte comme un réveille-matin de l’autre vie, obéissant à on ne sait quel protocole espagnol d’outre-tombe ; vêtue d’une robe à traîne de soprano, elle reste le spectre le plus familier des Viennois. Elle a ses entrées à la Hofburg, bien qu’elle n’en ait pas besoin, puisqu’il lui suffit de traverser les murs ; elle est aussi perce-frontières, partout présente, à Yuste, au chevet de Charles Quint, présente aussi à Genève, quand elle attend, à l’entrée de la passerelle du bateau à vapeur, une autre de ses victimes, l’impératrice Elisabeth, cette colombe poignardée. « A vienne elle apparaît lorsqu’un membre de la famille impériale va mourir », confie Marie-Louise à Darlincourt, pendant une visite de celui-ci à Ischl ; elle ajoute : « Ma mère était mourante : soudain, ma jeune sœur Léopoldine aperçoit, derrière le fauteuil de la malade, le fantôme de la Dame Blanche – qui est cette dame ? demande la petite. – C’est la Dame Blanche qui vient me chercher », répondit ma mère. »

    (La Dame Blanche des Hasbourg)

    ****************
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  • mardi 8 mai 2007

    Ce billet est le second acte du précédent et de sa suite sur mon site internet.
    Il y a deux heures à peine, par la magie d'internet et des beaux esprit (des spectres ?) qui l'animent, Andrew Birkin me transmettait la transcription anglaise (peu de gens peuvent déchiffrer l'écriture de Jamie, moi la première, et Andrew a des yeux de lynx) d'une lettre de James Matthew Barrie à la mère de Rupert Buxton. J'étais en larmes en la lisant. Mille mercis, très cher Andrew, noble âme.
    Ce que vous lirez est resté 86 ans dans un tiroir... Le temps est aboli, un instant précieux, au bord d'une tombe.
    Traduction maladroite et rapide de votre servante, Holly aka C.-A. F., ci-dessous ou sur mon site.

    Adelphi Terrace House,

    Le 31 mai 1921,

    Chère Lady Buxton,

    Je viens de lire à l'instant votre très aimable lettre, mais je n'ai pas cessé de beaucoup penser à vous depuis le 19 et je me sentais douloureusement triste pour vous. Je suis heureux que vous ayez une fille. Michael était un fils et une fille pour moi ; tout ce que j'ai fait ces dix dernières années n'était rien d'autre qu'être à la fois un père et une mère pour lui. Je m'occupais beaucoup trop de lui, mais les circonstances de nos deux vies, peut-être, peuvent justifier cela. J'aimerais être, de temps en temps, autorisé à rencontrer la soeur de Rupert, formulant l'espoir qu'elle pourrait à la longue me considérer comme un ami. Je pense que je connaissais Rupert plus intimement que vous ne connaissiez Michael. Il n'y aucune matière précise sur laquelle je puisse prétendre être très informé, mais j'en sais plus au sujet des garçons que n'importe qui d'autre. L'une de mes grandes ambitions pour Michael était qu'il nouât une amitié profonde avec un garçon digne de lui. Cela mit du temps à advenir. En effet, bien qu'il éprouvât un attachement chaleureux pour quelques rares garçons à Eton, lien prolongé à Oxford ou ailleurs, Rupert était le seul grand ami de sa vie. Il m'a souvent parlé de cela, parfois pendant des heures, jusque tard dans la nuit, recommençant la discussion même après avoir été au lit. La dernière lettre que j'ai reçue de lui, le jour où ils sont morts, était largement consacrée à votre fils. Rupert me traitait très différemment des divers amis de mes garçons. Ils étaient toujours polis mais me tenaient à l'écart - comme une personne d'une autre génération -, tandis que lui considérait comme allant de soi que l'ami de Michael devait être aussi le mien. Michael me connaissait, ma personne et mes manières, mieux que quiconque, et était amusé plus qu'il n'est possible de le dire de la façon dont Rupert me prenait en main. Je n'oublierai jamais la jubilation avec laquelle il me raconta qu'un jour Rupert était sur le point de m'inviter à un dîner en tête à tête et combien j'espérais que Rupert me ferait cette proposition, puis comment il la fit et vint à moi. J'étais très fier qu'il me considérât ainsi et Michael savait que j'appréciais cette attitude. J'ose dire que ces deux-là ont ri sous cape à cette occasion, car ils pouvaient être tous les deux très joyeux, même si aucun d'eux ne faisait face à la vie avec légèreté. Ils étaient ou follement joyeux ou très sérieux quand ils marchaient, ensemble, vers Sandford.

    Ma profonde compassion à la mère de Rupert et à son entourage.

    Très sincèrement,

    J.M. Barrie.
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  • Les roses du Pays d'Hiver

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