mercredi 28 février 2007
"Une des caractéristiques du Gardien tient, je pense, à son côté absurde. Mais en même temps, je n'ai jamais eu l'intention d'en faire simplement une farce pour rire. S'il n'y avait pas eu autre chose en jeu, la pièce n'aurait pas été écrite. La réaction du public ne saurait être réglée et personne ne voudrait le faire, mais elle n'est pas non plus facile à analyser. Là où le comique et le tragique (à défaut d'un terme meilleur) sont étroitement mêlés, une certaine partie du public choisira toujours le comique... pour, ce faisant, esquiver systématiquement le tragique de l'existence... Chaque fois que nous rencontrons cette hilarité je pense qu'elle représente, de la part des rieurs, une aimable condescendance à l'égard des personnages et qu'ainsi toute participation à leur drame est évitée."
Harold Pinter, une lettre au Sunday Times.

J'adore Pinter. Je l'ai découvert il y a une dizaine d'années, au théâtre (dans Ashes to ashes, avec Lambert Wilson), puis chez Losey (The Servant dont il écrivit le scénario et il participa d'ailleurs aux meilleurs films de Losey) . Dans ce film, le même rapport inversé subsiste que dans la pièce susmentionnée.
Pinter demeure en bonne place dans ma bibliothèque et Losey dans ma vidéothèque.

Trouver une place à soi dans le monde. Tous les personnages de Pinter, peu ou prou, en cherchent une. Ici, elle est symbolisée par une pièce, par une épave, que se disputent trois personnages étranges.
Tout d'abord, il y a ce décor hétéroclite qui dit le chaos du monde intérieur et extérieur, celui des pensées et des actes des personnages, leur fragilité, la possible et imminente cassure.

A moins que tout ne soit déjà joué... Qui sait ? D'ordre et d'équilibre, il n'existe jamais qu'en imagination, puisque nous ne cessons de tomber chaque jour davantage, dans l'attente de l'ultime chute qui adviendra au moment où l'on s'y attend le moins et de manière un peu surprenante. Notre vie est une pièce de théâtre dont nous ignorons la plupart des didascalies. Nous nous occupons simplement des changements de décor, passant d'une chambre à l'autre, d'une maison à une plus petite ou plus grande qu'elle, sans jamais quitter la vaste et ultime scène du monde, sauf peut-être pendant le court instant du sommeil. Et encore ? J'en connais un, Sigmund, qui s'attardait dans la coulisse. Quant à l'ordre, qu'en est-il ? Il n'existe pas de concept à la fois plus flou et plus fou - on sait bien qu'il n'existe pas de psychisme plus ordonné que celui des paranoïaques, sans parler des mythomanes... Précisément, d'identité il est question là aussi. Qui est Davies ? Simplement lui-même ou bien Jenkins existe-t-il aussi ? Que cache ce vieillard et dissimule-t-il autre chose que sa détresse d'être au monde ?

Ce bric-à-brac entretenu par la poésie et les folles associations de l'absurde donne aussi donne la saveur d'une fin de vie ou de monde. Personne ne meurt car tout est déjà en soi mort et vicié. Il n'y a que des questions encore plus impossibles que leurs éventuelles réponses. On a souvent comparé Pinter à Beckett. Le gardien justifie ce rapprochement à la Godot. Le langage ne dit rien, il trompe y compris ceux qui sont censés être les moins dupes de tous.






[Clichés précédents de M. le mari de Holly, cliquez pour les agrandir]


Le gardien (The Caretaker) de Harold Pinter est une pièce immensément jouée et reconnue ; peut-être la plus appréciée de ses œuvres à travers le monde. Elle fut donnée pour la première fois à Londres le 27 avril 1960. Le théâtre, plus qu’aucun autre art qui repose sur les mots, mais d’abord sur la parole qui les porte, se doit de jaillir, se soumettre le cœur haletant et l’esprit pantelant du public. Le théâtre véritable doit être incarnation d’une vérité supérieure, peut-être métaphysique, dans des personnages auxquels on ne doit jamais s’identifier tout à fait sous peine de perdre ce proche lointain qui nous les fait miroir. Ne jamais se fondre dans leur espace et leur temporalité, de crainte qu’il n’y ait plus de retour possible en soi. La magie s'opère dans la distance. Ne pas étamer la scène psychique. Il faut rendre hommage à la mise en scène, qui ne se complaît dans aucun effet inutile ou dans une grandiloquence facile à provoquer. L'adaptation me semble avoir usé de temps en temps de mots déplacés, mais dans l'ensemble je suis satisfaite.

Deux prétendus frères, l’un très inquiétant, qui a subi des électrochocs (Aston), l’autre sadique (Mick), vivent dans une maison brinquebalante. Le premier ramasse un clochard raciste et perdu



qui a manqué d’avoir le portrait rectifié par des malotrus. Il l’invite à passer quelques temps chez lui. Le vieil homme devient l'objet d'un jeu pervers et incessant dont on ne saura jamais tout à fait le fin mot. Ce qui paraît plus sûr, en revanche, est que la victime n'est pas celle qui se présente sous ces dehors à l'instant zéro... et que le tiers va monter les deux frères l'un contre l'autre dans l'idée de prendre le pouvoir.
Robert Hirsch est un acteur génial, d'une trempe rare. Il demeure à ce jour, et j'ai pourtant vu beaucoup de représentations dans ma vie, peut-être l'acteur de théâtre que je respecte le plus avec Michel Bouquet (dans le Le roi se meurt, par exemple). Il y a une sorte d'instinct bestial en lui qui irrigue sa composition, qui fait de lui, tour à tour, une créature friable et un homme dur et manipulateur. Il n'est impressionnant que parce qu'il semble vaguement inconscient de cette ferveur qui éclate dans l'esprit des spectateurs. Ce spectacle est presque insupportablement physique. Il fait mal. Nous sortons de la salle, brutalisés, la respiration courte. Très inquiets.
Si vous ne deviez aller au théâtre qu'une seule fois cette saison, c'est au Théâtre de Paris qu'il vous faudrait vous rendre. Les yeux fermés. Avant qu'il ne soit tout à fait trop tard.
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"Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. " Marcel Proust
J'aime beaucoup attendre le facteur, le matin, car il m'apporte presque toujours une lettre ou un paquet. "Mais j'ai craint que vous, esprit subtil et cœur ultra-sensitif, ne vous mettiez martel en tête en ne recevant pas de lettre (…)" Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, p. 531. La journée débute sous les meilleurs auspices. J'ai hésité à écrire ce petit billet, car il me paraît presque trop personnel. Mais, somme toute, l'humeur, que je considère comme le résidu vivant et le dernier frétillement d'une passion éphémère, est un phénomène étonnant à analyser et à observer.
"Le soleil et la pluie ne sont ni gais ni tristes, l'humeur ne dépend que des fonctions organiques élémentaires, le monde est affectivement neutre." Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception

On a eu l'extrême bienveillance de m'envoyer un livre, dont j'ignorais l'existence et où il est question de... J.M. Barrie ! Je vais m'empresser de le lire.

Ce qui me plaît aussi, c'est cette concomitance temporelle que ce livre symbolise. Depuis quelques mois, je suis en train de me réconcilier avec Marcel Proust. Je lui dois cet effort. Dans ma prime jeunesse, j'ai lu environ les trois quarts de la Recherche et je confesse sans honte que je n'ai jamais pu rejoindre la dernière ligne. Proust m'avait asphyxiée, vidée de toute émotion, du plaisir même de lire. Sa puissance littéraire avait eu raison de ma faiblesse, comme si Proust était impossible à lire pour certaines natures. Il y a un phénomène physiologique à l'oeuvre dans la lecture de Proust. J'en suis désormais persuadée. Je me souviens de cette jeune femme entrevue à la Sorbonne, il y a maintenant longtemps, qui se promena pendant des mois un volume de Proust à la main, ondulant un peu plus alors qu'elle progressait dans ce sanctuaire de mots qui me glaçaient, essayant vainement de me faire partager son extase. J'étais un peu jalouse de ce plaisir qui m'était défendu. Aujourd'hui, j'entrevois, mais à peine, son bonheur d'alors. Depuis, je suis peut-être plus vaillante car je lis Proust, gorgée par gorgée, et ma jouissance monte peu à peu. Je me rends compte que je n'aimais pas Proust car il révèle mon impuissance et demande une attention dont j'étais probablement incapable il y a encore très peu de temps. Je songe à une explication plus élaborée.
"Probablement ce qui fait défaut, la première fois, ce n’est pas la compréhension, mais la mémoire. Car la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que la mémoire d’un homme qui en dormant pense mille choses qu’il oublie aussitôt, ou d’un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle pas la minute d’après ce qu’on vient de lui dire. Ces impressions multiples, la mémoire n’est pas capable de nous en fournir immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et, à l’égard des oeuvres qu’on a entendues deux ou trois fois, on est comme le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s’endormir une leçon qu’il croyait ne pas savoir et qui la récite par coeur le lendemain matin. " Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs Je ne l'aime pas encore tout à fait, mais quelque chose se met à bouger dans mon esprit et je me plais en sa compagnie.
Je ne saurais trop vous conseiller les leçons d'Antoine Compagnon au Collège de France. Mais aussi et surtout les travaux du regretté Malcolm Bowie.
Et la lecture de Proust, bien entendu. Sur votre écran ou bien, plus posément.
L'autre lettre m'a été écrite par mon professeur de chinois, une femme pour qui j'éprouve amitié et admiration. N'ayant pas de cours pendant une semaine pour cause de vacances, j'ai eu dans l'idée de faire une petite version pour m'entraîner et avancer dans le manuel, de mon côté. Je lui ai envoyé par courrier électronique mon travail. Elle a pris la peine de me corriger et de m'envoyer une lettre calligraphiée. Je suppose qu'il va me falloir un bon moment pour en comprendre le sens, puisque j'ignore une partie des sinogrammes, mais je me sens irradiée par tant de bienveillance, par ce que je considère être des encouragements sincères. Et puis, et puis, je suis encore assez enfantine pour aller à la recherche des bons points, que je ramasse comme on irait à la cueillette des champignons, je m'endimanche en ayant de bonnes notes, oubliant parfois qu'il n'y a aucune espèce d'estime à attendre de la part des autres, que c'est faiblesse et bêtise, danger immense et mal défini, que ce qui importe c'est une juste opinion de soi, ni au-delà ni en deçà. Mais seul un ancien cancre demeure cancre toute sa vie, ayant besoin mille fois de prouver qu'il ne l'est plus, que l'on s'est même trompé sur lui, voulant réparer de lui-même l'injustice que d'autres lui ont faite et qui ne peut cependant être effacée. Je n'ai jamais oublié ces années d'école primaire où je m'ennuyais et où je n'aimais que l'école buissonnière, qui me permettait de lire en cachette. Je n'ai pas oublié ce mépris des gens comme il faut pour la petite sauvageonne débraillée. En y repensant, je me dis qu'un jour ils verront. Et l'instant d'après, j'éclate de rire, me moquant un peu de moi-même. Rien n'a d'importance, dans le fond. Surtout pas eux. Plus maintenant.
Je n'ai eu aucun bon maître dans mon enfance, hormis Aline.


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lundi 26 février 2007
Shakespeare and Company est un lieu célèbre dans le monde entier. C'est un îlot échoué on ne sait comment dans l'un des plus beaux quartiers de Paris. On a l'impression d'avoir affaire, de loin, à une gigantesque photographie collée sur un mur, un trompe-l'oeil qu'un ongle pourrait en trois secs gratter et rouler en boule. Mais l'endroit existe pourtant. Je suis sûre que vous le connaissez mieux que moi. Je n'y suis pas allée très souvent autrefois. Je ne me rappelle que d'une fois. Je ne me sentais pas digne de ce lieu qui est davantage un objet qu'une place. Maintenant, je suis grande (ne vous moquez pas), je parle mieux l'anglais et je commence à être moins timide en divers domaines. Je me sens légitimitée à caresser les contours de cet antre. Je me fais féline et je rivalise avec le mouser (souricier), bien présent, quelque part. Je ne me sens plus autant déplacée. Je fais un pas de côté, histoire de devancer mon ombre, j'effleure mon humanité. Je souris. Ce petit Paradis est situé dans Paris, non loin des quais, un peu en retrait. Il existe depuis 1951 et a été créé par George Withman, un américain sûrement un brin excentrique pour pas mal de gens, et pour moi et bien d'autres encore une sorte de dandy des cieux descendu. On peut d'ailleurs encore apercevoir cette figure extraordinaire que Mervyn Peake aurait croquée avec gourmandise hanter les lieux, en pyjamas à rayures rouges (!), les cheveux ébouriffés et la démarche solide, malgré ses 90 ans passés. Il habite au troisième étage. Pour monter et descendre l'improbable escalier rouge, plus ou moins bricolé, il vaut mieux être sûr de soi. Une pancarte vous met en garde contre le danger. Sûre de soi ? Je ne l'étais pas tant que cela ce week-end lorsque je me rendis au premier étage pour m'installer lire un petit moment dans la partie library (bibliothèque) de cette boutique-appartement. En effet, des gens y dorment et y lisent. Que demander de plus hormis y faire l'amour ? Il y a tout ce qu'il faut pour s'y installer... Quelques livres serviront aisément de pillows (oreillers). Tout est permis ici. L'étranger sans feu ni lieu y est accueilli. Une bouilloire et une théière font des ronrons et hoquètent joyeusement, sans discontinuer. J'y ai croisé Dickens et Sylvia Plath. On perd notion du temps et de l'espace. Le sortilège agit. De jolies et prudentes recommandations ornent les lieux. C'est aussi la morale ou la philosophie humaniste du maître de céans.


Vous pouvez y déposer votre propre photographie ou un message destiné à Maître Hasard.




Et pourquoi ne pas y faire réellement la sieste ? Plusieurs lits sont cachés parmi les livres ! Si j'étais romancière, si j'étais réellement une raconteuse d'histoires, j'aurais inventé un lieu semblable. Lorsque vous manquez de foi en l'humanité, venez ici, vous reprendrez courage. Promis !


[Cliquez sur les photographies pour les agrandir (très grand format).]


Il s'agit d'une librairie à nulle autre pareille. Vous l'avez compris. Si vous achetez un des milliers de livres neufs et d'occasion de la boutique, vous serez gratifiés d'un coup de tampon, le fameux sigle.


Vous repartirez avec un sac ou un sachet en papier brun estampillé d'une façon semblable.



Pour ma part, j'ai acheté un recueil de poèmes des préraphaélites  et une édition intégrale des poèmes de ma chère Emily Dickinson. Pendant ce temps, mon amie Claire, bientôt experte en japonais et en coréen, imprimait sa silhouette sur les murs du lieu à la recherche d'un livre fantôme. Elle reviendra et moi aussi.



Si vous désirez voyager virtuellement dans cette librairie, visitez ce site-ci et lisez cet article. Wictoria, je crois que tu adorerais cet endroit ! Mais peut-être es-tu déjà une habituée ?



Il fut ensuite temps pour moi d'arpenter mes librairies préférées, plus classiques et monotones, et de ramener quelques ouvrages qui donnent un meilleur indice de mon état d'euphorie que n'importe quel autre baromètre.

La Chine occupe plus que jamais mes pensées : deux Découvertes Gallimard, une "grammaire" de Bellasen (grand professeur et référence en la matière), un petit usuel pour apprendre et me remémorer les sinogrammes, ainsi qu'un livre-bloc-notes plus ludique pour m'exercer. Je poursuis mon exploration de l'univers de Tournier et je me remets à lire en allemand. Le choix de mon livre n'est pas anodin puisque c'est une oeuvre de Robert Walser (dont j'ai déjà parlé ici) et que j'associe à Jean-Christophe, celui qui veille avec amitié et intelligence sur mon travail barrien.

Petit passage éclair à Ciné Reflet, la librairie du cinéma bien connue des cinéphiles du VIe arrondissement de Paris, qui déménage bientôt, un peu plus loin.



Mon mari y a trouvé un petit livre sur Kusturica, cinéaste que nous aimons à la folie tous les deux. La vie est un miracle est l'un de nos films préférés toutes époques et genres confondus. Après tout ceci, ne vous étonnez pas si je ne réponds ni aux lettres ni au téléphone. Et si vous croyez que ce billet n'a ni queue ni tête, c'est que vous n'êtes pas dans le secret de mes pensées.







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  • Eh non ! Ce n’est pas la charmante Miss Holly qui vous tiendra compagnie aujourd’hui. Ne m’en veuillez point, cette exception est entièrement de son fait. Enfin presque…
    Il y a plus d’années que Holly n’oserait l’avouer, j’ai incité la tenancière de ce journal à emprunter la route d’une charmante bourgade. Elle refusa. Je réitérai mon invitation. Elle refusa de nouveau. Malgré d’incalculables déconvenues, j’insistai. Et comme votre Holly est plus têtue qu’elle n’oserait l’avouer, elle campa sur ses positions. Mais je peux me montrer très patient. Je savais que ses pas finiraient par la mener, de gré ou de force, là où je l’attendais de pied ferme. Et comme votre Holly est plus rancunière qu’elle n’oserait l’avouer, elle décida, pour se venger, de m’obliger à vous servir de guide dans cette adorable ville, réputée pour ses délicieuses tartes et ses meurtres sanglants.

    Bienvenue à Twin Peaks, 51 201 habitants.


    Twin Peaks. Il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu ce nom. Il est malheureusement aussi fort probable que vous n’ayez pas suivi ce feuilleton méconnu du très grand public. Pour résumer, Twin Peaks était une expérience télévisuelle unique qui consistait à confier à un auteur iconoclaste et reconnu (David Lynch) la création d’une série novatrice de qualité alors que le genre était plutôt moribond. Lynch, associé à l’excellent Mark Frost (qui avait acquis une solide réputation avec Hill Street Blues), s’attela à la tâche. Ils définirent ensemble un concept génial : mêler les deux genres les plus appréciés du public que sont la série policière et le soap opera en les assaisonnant de thèmes subversifs. La sauce aurait pu tourner à l’aigre, le public aurait pu rejeter cet objet télévisuel non identifié ; ce fut tout le contraire qui se produisit : des millions Américains regardèrent, fascinés, leur petit écran pour tenter de découvrir qui avait assassiné la magnifique Laura Palmer. Pendant plusieurs semaines, la série devint un véritable phénomène de société. Enfin, le grand public et les intellectuels s’accordaient sur un feuilleton ! Enfin, on pouvait voir quelque chose d’intéressant à la télévision ! La fin apocalyptique de la première saison laissa l’Amérique hystérique, peu habituée à connaître des « cliffhangers » aussi insoutenables depuis que l’on avait tiré sur l’ignoble J.R. Après des mois d’attente, Lynch nous dévoilait enfin la suite de son étrange récit. Et ce que virent les spectateurs était aux antipodes de leurs attentes. Dans une succession de scènes aussi géniales qu’ésotériques, avec une lenteur délicieusement insupportable, Lynch apportait des réponses qui ne faisaient qu’accentuer le mystère. Décontenancée, l’Amérique des ménagères comprit qu’il ne s’agissait pas d’une simple enquête policière, que la série se révélait bien plus complexe qu’on ne pouvait l’imaginer. Une partie du public décrocha. Très vite, ABC qui avait "commandité" et qui diffusait Twin Peaks, fit pression sur Lynch et Frost pour qu’ils nous dévoilent la clé du mystère, pour qu’ils livrent enfin au public le nom de l’assassin. Le but des auteurs était de faire durer l’intrigue le plus longtemps possible. Malgré leurs protestations, ils durent se soumettre et révélèrent à la va-vite ce secret si bien gardé. Mais, déjà, le public, perturbé par un désastreux changement de programmation, se désintéressait de cette ville et des ses trop nombreuses énigmes. Privée de sa principale intrigue, Twin Peaks dut affronter une dernière épreuve qui lui fut fatale : l’éloignement de Lynch, retenu sur le tournage de Wild at heart. La série sombra alors dans une sinistre parodie de ce qui avait fait son génie. Malgré quelques scènes mémorables, le grotesque finit par dominer et la série qui aurait définitivement sombré dans l’oubli et le ridicule si Lynch n’était revenu à bord pour tourner le « finale » de la deuxième saison.

    Avec le talent qui le caractérise, il a su achever toutes les intrigues en cours pour mener Twin Peaks à de nouveaux sommets de créativité. Malgré un extraordinaire dernier épisode, ABC refusa à Lynch de poursuivre l’aventure. Certes, l’heure de gloire de la série était derrière elle mais les fidèles étaient suffisamment nombreux pour que survive un temps encore cet univers si particulier. Malheureusement, il n’y a pas que notre chère Holly qui soit obstinée. Les dirigeants d’ABC refusèrent de céder et Lynch renonça provisoirement à cette ville qui lui tint tant à cœur. Il y revint toutefois plus tard, le temps d’un long-métrage, mais ceci sera sans doute le sujet d’un autre billet.

    Twin Peaks n’a, à l’heure actuelle, aucun équivalent, même si elle a inspiré de nombreuses autres séries et ouvert au genre des perspectives inespérées que d’ingénieux scénaristes ont le bon goût d’explorer. Sa richesse inépuisable a permis à de nombreux journalistes, thésards ou passionnés de se livrer à des analyses souvent très pertinentes. Un trimestriel du nom de Wrapped in Plastic




    lui fut même consacré. Dans ses pages, les fans pouvaient y découvrir, plus de dix ans après la diffusion du dernier épisode, de nouveaux essais extrêmement documentés détaillant des aspects insoupçonnés de la série, des indices ou des interprétations de nombreuses phrases ou symboles qui jalonnent la série, apportant chaque fois une lumière différente sur ce bijou aux innombrables reflets.


    Il n’est pas mon intention de vous livrer dans les lignes suivantes une synthèse ou une resucée de ce qui a déjà été écrit ailleurs. Non, je vais simplement vous raconter ce que Twin Peaks représente pour moi, comment et pourquoi cette ville est devenue mienne, comment je me suis perdu et retrouvé. Regarder cette série est une expérience très personnelle, une plongée sans retour dans son inconscient.



    Car on trouve avant tout dans cette ville ce qui on y apporte.
    A suivre…


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    Comme pour presque toutes les séries, c’est par le générique que l’on entre dans la bourgade de Twin Peaks. Un panneau à l’entrée de la ville annonce fièrement 51 201 habitants, avant que ne défilent devant nos yeux de douces images d’une ville perdue dans la forêt, et qui vit de l’exploitation du bois. Mais ce ne sont pas ces quelques clichés qui attirent notre attention mais la mélodie qui les accompagne. Un air envoûtant nous apaise, nous enveloppe confortablement. Par instant, une pointe de tristesse, peut-être de nostalgie, transparaît dans cette mélodie mais si légèrement qu’elle n’altère en rien la sérénité dans laquelle vous voilà plongée. Oui, la musique d’Angelo Badalamenti, vieux comparse de Lynch, est indissociable de son œuvre. Cette introduction musicale est un piège.
    tp


    En vous berçant de d’un rythme lent, elle vous donne une fausse impression de sécurité. Ce qui suit n’a vraiment rien de rassurant. Pourtant, nous restons dans cette impression de calme. Les images se succèdent lentement, comme l’eau des petites rivières, comme les légères rides que la brise forme sur un lac immobile. C’est justement par l’eau, le plus apaisant des éléments, que le malheur arrive. La musique, toujours aussi douce, devient pesante. Un sac en plastique s’est échoué sur la rive. Pollution malvenue dans un si beau paysage. Un vieil homme s’en approche.


    Il y découvre un corps bleui à l’intérieur. Le ravissant visage du cadavre de Laura Palmer enveloppé dans ce sac s’imprime dans la rétine du spectateur et y laisse un souvenir qui ne s’effacera jamais.


    Cette vision morbide et séduisante reflète parfaitement ce qui nous attend par la suite. La musique devient plus intense, plus déchirante. La nouvelle de la mort de Laura se répand dans la petite ville. On découvre une succession de visages qu’on devine être des proches de Laura. Impuissants, nous ne pouvons que les regarder pleurer sans connaître la nature des liens qui les unissaient à la pauvre défunte. L’émotion monte en violence, devient gênante et même insupportable lorsque Lynch s’attarde avec pudeur et cruauté sur les insoutenables hurlements de la mère de Laura.

    Nous demeurons sous le choc.

    A travers la souffrance des habitants, nous découvrons une petite ville comme il en existe tant d’autres. Un lycée, un restaurant pour routier, une station service, un hôtel, un bureau de police. Une petite ville hors du temps, perdue dans cette immense forêt près de la frontière canadienne. Une petite ville où l’on doit s’ennuyer lorsqu’on est jeune. Une petite ville où les personnes âgées pourraient rêver d’une retraite au calme s’il ne faisait pas si froid en hiver. Une petite ville où l’on a l’impression d’avoir vécu son enfance avant de partir pour la grande ville à l’âge adulte. Une ville rassurante par sa monotonie. Une ville où la surface cache d’insondables abîmes et des secrets plus noirs que les ongles du cadavre de Laura Palmer.
    L’ambiance oppressante est légèrement atténuée par l’arrivée de Dale Cooper,


    agent spécial du FBI chargé de l’enquête. Unique protagoniste extérieur à la ville, il est le seul à ne pas être a priori suspect. Tout comme nous, il ignore tout de cette ville et de ses mystères. Tout comme nous, il n’a qu’un but : les découvrir. Mais, rapidement, nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’un enquêteur comme les autres ; tout aussi rapidement, nous comprenons que nous ne serons pas soulagés par la possibilité de nous identifier à lui. Ses méthodes peu orthodoxes et sa détermination sans faille vont bientôt transformer celui qui était la seule bouffée de fraîcheur de ce pilote en une autre source de mystères et d’inquiétude. Ne laissant aucun répit au spectateur, Lynch poursuit l’enquête dans une ambiance oppressante. Suivant les pas de Cooper, nous découvrons les premiers suspects, les premières énigmes. Chaque révélation accentue le malaise. La jolie Laura n’était pas l’ange que sa figure de porcelaine enveloppée d’un halo bleu nous laissait deviner. Elle cachait de lourds secrets. Et elle n’était pas la seule. Où que l’on regarde, règnent le doute et le mensonge. Même les plus innocentes figures deviennent alors suspectes.

    Alors tombe la nuit sur la ville, au sens propre pour cette fois. Loin de permettre aux habitants un sommeil réparateur, elle sert à cacher de sombres desseins ou à avouer de terribles vérités que l’on n’oserait murmurer en plein jour. La forêt est là, omniprésente. Loin d’être amicale, elle nous étouffe comme elle étrangle les cris des victimes. On n’échappe pas à l’ombre de ses arbres majestueux. La forêt encercle la ville et ne lui propose aucune issue. Elle est prise au piège comme nous le sommes à notre tour. Ce sera un cri qui viendra nous délivrer. Un cri d’horreur, un cri à vous glacer le sang. Le paroxysme de cette journée d’angoisse. L’acmé de ce pilote. La dernière scène avant le générique.


    Les noms de David Lynch et de Mark Frost apparaissant à l’écran nous rappellent que ceci n’était qu’une fiction. Nous demeurons mal à l’aise face à notre télévision. Les lourds secrets de la ville continuent à peser sur nous. Nous devinons que ce que nous avons vu n’était que la partie émergée d’une horreur plus grande encore. Et alors que nous sommes exsangues, épuisés, nous mourrons d’envie d’en savoir plus. Voilà comment je suis entré dans la ville de Twin Peaks. Il serait inexact de dire que ma soirée s’est achevée avec le générique de l’épisode. Mais ce qui a suivi, je compte bien le garder secret. Ce fut pour moi aussi angoissant que ce que je venais de voir. Cette série en fut même directement la cause. Et lorsque la fiction rejoint la réalité, on se dit qu’il n’y a pas de coïncidence. Que l’œuvre est vérité.

    Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle ne fait que commencer. Ce n’est pas l’histoire de Twin Peaks que je compte vous dévoiler, mais les raisons qui m’ont fait y rester.
    A suivre…

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    Le récit du pilote a pu vous laisser penser que cette série était effrayante, malsaine, voyeuriste ou absconse. Pourtant, c’est avant tout une profonde joie qui m’envahit lorsque je pense à cette petite ville. Vous en déduirez peut-être que je suis un être pervers, malade, dangereux. Même si vous aviez raison, cela ne changerait rien au fait que cette ville peut vous rendre heureux. Twin Peaks est un foyer pour ceux qui décident de s’y rendre. On s’y sent protégé et aimé. L’environnement y est familier, rassurant. Mais ça peut aussi être le lieu des secrets de famille, des grandes peurs d’enfant, des pires cauchemars. Twin Peaks est tout cela à la fois pour le spectateur comme pour les personnages. Car n’allez pas croire que vous pourrez regarder cette série à distance. Non, Twin Peaks parle de vous. Regarder cette série est une coulée dans son propre inconscient.

    Toutes vos angoisses risquent de refaire surface. Car l’accueil chaleureux qu’on vous y réserve est un piège. Rassuré, vous abaissez vos barrières pour découvrir que ceux que vous aimez peuvent vous faire du mal. Vos amours, votre famille, vos amis, vos voisins, votre médecin, les représentants de l’autorité. Le danger peut surgir n’importe où. Mais Twin Peaks est également le lieu de tous vos fantasmes. Ici, il est plus facile de franchir la frontière entre le désir inavouable et la réalité. Parmi les dizaines de métaphores qui jalonnent la série, on pourra évoquer celle de la frontière entre la vie respectable et les pires débauches. Elle est ici matérialisée par la frontière qui sépare les Etats-Unis du Canada. Traversez-la, affranchissez-vous des règles de la morale ou de la loi des Etats-Unis et vous entrerez dans un territoire inconnu où un borgne vous aidera à assouvir tous vos fantasmes.

    Un borgne ai-je dit ? C’est intéressant. J’aurais pu tout aussi bien pu vous parler d’un nain.



    Ou d’un manchot.

    Lorsque l’on entre à Twin Peaks, on sort de la normalité.
    Comme dans les rêves, la réalité perd progressivement de sa substance. Et, lorsqu’on perd pied avec le réel, plus aucune règle ne s’applique, à part celles des séries télévisées. Mais, même ces règles-là sont détournées sans vergogne. Mieux, Lynch se moque ostensiblement d’elles par un soap dans le soap, Invitation à l’amour, feuilleton que les protagonistes regardent sans comprendre qu’il ne s’agit qu’une parodie de leurs propres mésaventures. Cette savoureuse mise en abyme n’est qu’un gadget au regard des innombrables niveaux de lecture de la série. En effet, chaque épisode est aussi riche et perturbant qu’un rêve. On peut décider d’ignorer ce qui nous a tourmenté avant notre réveil ou la fin du générique et laisser cette sensation d’inachevé peser sur nous ou, au contraire, chercher à comprendre et interpréter ce que l’on a vu ou vécu. Et c’est dans cet inconnu-là que se cachent les pires vérités. Ignorez votre inconscient si vous le souhaitez, lui ne vous ignorera pas.

    Pour affaiblir un peu plus la frontière entre le rêve et la réalité, Lynch inscrit dans chaque personnage, fût-il totalement secondaire, des éléments qui pourraient paraître incongrus ou surprenants au premier abord. Mais en rendant l’ensemble totalement cohérent, on finit par ne plus remarquer ces détails jusqu’à les intégrer dans l’ordre naturel et mental des choses. Et, imperceptiblement, ces éléments étranges vont prendre une place grandissante jusqu’à nous mener dans un monde inquiétant où tout semble désormais pouvoir se produire.

    Si les parallèles entre la structure de Twin Peaks et les diverses couches du rêve sont légion, le rôle des symboles est sans doute le plus visible. Lynch parsème son œuvre d’images déroutantes. Vous pouvez parfois passer des heures à chercher une signification à une scène revenant sans cesse (comme ces feux rouges se balançant au bout d’un fil et dont le seul but est de servir l’ambiance) et vous pouvez passez à côté d’un symbole tellement significatif que vous mourrez de honte de na pas l’avoir pas remarqué lorsqu’une bonne âme vous éclairera. Chaque image, chaque élément du décor, chaque prénom, chaque phrase peut revêtir une importance capitale, aussi bien pour dénouer les fils de l’intrigue que pour deviner ce qui animait l’auteur. Même la distribution est tout sauf innocente. Mais Lynch ne vous facilitera pas la tâche dans votre quête de la vérité car tout l’intérêt réside dans le mystère. Il est regrettable que les tâcherons qui lui ont succédé sur la série ne l’aient pas compris.
    Twin Peaks a pour but de poursuivre dans la durée l’expérience de Blue Velvet qui consistait à explorer avec un voyeurisme assumé (Twin Peeks) la vie d’une petite communauté. Se servant du meurtre de Laura Palmer comme prétexte, il va plus loin que la curiosité malsaine du spectateur pour le morbide ou les mensonges coupables, pour les adultères ou les trahisons. Il se propose en effet de révéler avec une exhaustivité fascinante les secrets de chacun des habitants. C’est d’ailleurs avec maestria qu’il arrive à nous faire découvrir, sans jamais nous lasser ou nous égarer, les vices et vertus d’une quarantaine de protagonistes qu’il nous présente dès le pilote. Mais si Lynch dissèque froidement l’humanité et ses turpitudes, il le fait également avec amour, s’attardant aussi longtemps sur ce qui fait de l’homme un monstre qu’un être digne de compassion. Faute de place, je ne développerai pas le thème du monstre dans la série, tout comme je ne parlerai pas de la gémellité (Twin Peaks) trop évident pour que je m’y attarde. Mais sachez que Twin Peaks est un éblouissant diamant aux mille facettes qu’il est impossible d’appréhender dans sa globalité.
    Vous l’aurez compris, rien n’est normal à Twin Peaks. Et même lorsque vous commencez à acquérir quelques certitudes, le sol se dérobe sous vos pieds et vous découvrez que rien n’est permanent ici, si ce n’est que, comme dans toutes les séries, les personnages sont pris dans une tourmente de rebondissements qui les ramènent toujours à leur point de départ. Car il n’y a pas d’issue à Twin Peaks. On n’en sort jamais. Chaque protagoniste qui a essayé d’en partir y est revenu de gré ou de force, aspiré par le tourbillon des événements. Même les rares étrangers à la ville n’en repartent jamais une fois qu’ils y ont mis les pieds. Vous ne ferez pas exception à la règle. La sensation d’éternel recommencement culmine avec le dernier épisode qui reprend des scènes, des personnages et même des répliques du premier épisode. Mais Lynch aime les paradoxes et joue avec le côté intemporel de la ville. Alors que tous les éléments, du relais routier tout droit sorti de Happy Days aux vêtements vieillots des habitants, évoquent les fifties, l’époque de l’American Dream idéal et éternel (encore un rêve), cette série est précisément située dans le temps. Comme le fait remarque l’excellent Guide du téléfan, le premier épisode se déroule le vendredi 24 février 1989 et chaque épisode dure très exactement une journée. Cette règle narrative, innocente au premier abord, pose un réel problème pour une série conçue pour durer éternellement : la chronologie de la série avance à un rythme beaucoup plus lent que le vieillissement des acteurs ne peut le permettre. Au lieu de s’en inquiéter, Lynch retournera deux ans plus tard dans le passé de la ville avec les mêmes acteurs en tournant Fire walk with me.
    A Twin Peaks, abandonnez la logique ou vous perdrez votre esprit.

    Mais comment peut-on alors se sentir heureux dans cette ville ? Tout simplement parce qu’on y trouve, comme dans son foyer, tout ce qui peut vous rendre heureux : un endroit convivial, des gens qu’on aime (car comment ne pas s’attacher à ces portraits truculents que Lynch nous brosse ?), un sens à notre vie (je reviendrai sur ce point un peu plus loin), l’amour (un thème forcément central dans une série qui prend modèle sur les soaps. D’ailleurs, avec toutes ces splendides actrices, cela aurait été dommage de ne pas exploiter cette ficelle. Et comme dans tous les bons soaps, l’amour ne peut être que contrarié) et même l’humour. Aussi étrange que cela puisse paraître, Twin Peaks arrive à nous faire rire. Cela n’a d’ailleurs en soi rien d’étrange que le rire vienne nous soulager dans les moments les plus tendus. Ce n’est donc pas innocemment que Lynch a glissé l’une des scènes les plus drôles de la série pendant l’enterrement de Laura Palmer. Non seulement Twin Peaks est follement drôle mais pourrait même passer pour loufoque tant les incongruités s’y accumulent. A ceux qui s’étonneraient de voir pareil mélange de genre, je citerais David Lynch qui ne comprend pas pourquoi on ne peut pas faire rire, pleurer et trembler les spectateurs dans un même film alors que l’on peut soi-même rire, pleurer et trembler dans la même journée. La vie est ainsi faite, pleine d’émotions contraires, de mystères insolubles, de fausses certitudes et de vrais bonheurs. Et il y a toujours cette musique dans l’air.


    Plus qu’à un simple divertissement, c’est à une véritable quête initiatique que nous invitent les auteurs. On ne trouve pas dans cette ville que des secrets bien cachés ou des cadavres enveloppés. Le bien équilibre toujours le mal, bien qu’il soit parfois difficile de distinguer l’un de l’autre. Pour chaque horreur commise un rayon d’espoir nous illumine. Tout comme Cooper y a découvert bien plus que l’identité d’un assassin, j’y ai trouvé bien plus qu’une série haletante : un modèle qui a guidé ma vie pendant les années qui ont marqué la fin de mon adolescence et mon entrée dans le monde adulte. Ce modèle s’appelle Cooper. Par son courage, son intégrité, sa compassion, sa philosophie, sa volonté sans faille mais aussi par ses faiblesses, ses doutes et même par son côté obscur, il m’a montré une voie originale, certes difficile et incertaine, qui pouvait m’amener à donner le meilleur de moi-même. Il m’a montré qu’il pouvait être beau d’être humain… et quel pouvait en être le prix à payer. Là encore, la réalité rejoint la fiction lorsque mon destin suit celui des personnages.

    Vous comprendrez sans doute pourquoi parler de cette série est un acte si personnel, si intime pour moi. J’aime cette série comme on aime son foyer, son pays. C’est le mien et cela peut devenir le vôtre. Si vous acceptez de vous glisser dans ce monde, si vous renoncez à toute rationalité pour vivre cette expérience, alors de nouvelles perspectives s’ouvriront à vous. Je ne vous promets pas que le voyage sera toujours plaisant ni que vous ne serez jamais déçu, mais je vous garantis une expérience qui ne ressemblera en rien à ce que vous avez pu connaître. Votre sac est prêt ? Alors suivez-moi. Je vous garantis que vous allez manger les meilleures tartes au monde.

    [Le texte est écrit par David aka Ombre. et toutes les captures d'écran et la mise en page ont été faites par Holly.]
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    Twin Peaks est pour moi d'abord la concordance et la dissonnance des visages.



    C'est la couleur rouge sang qui hante mon esprit et m'affecte du syndrome de Lady Macbeth, c'est un écho particulier entre l'univers de deux ausculteurs de l'Amérique profonde, Stephen King et David Lynch (vous verrez que leurs univers sont très proches et que je ne les associe pas en vain), c'est aussi l'idée que Twin Peaks reprend certains thèmes des tragédies antiques, sans mot dire. Laura est une victime sacrificielle, le bouc émissaire qui expurge et cristallise à la fois le mal dans la société. Twin Peaks est une impossibilité à dire mais je me dois de me prêter au plus tôt à l'exercice, pour répondre à mon ami David.
    David (qui porte joliment le prénom du frère de Barrie et de son héros) m'a connue au sortir de l'enfance, au lendemain d'un deuil. Il était très grand. J'étais petite et maigre, presque transparente, mais vive. J'avais 19 ans et j'étais maladroite, mais il me plut instantanément car il ne ressemblait pas à ces benêts, ces grandes tiges, ces garçons qui cherchent mauvaise aventure. Il était un rêveur, qui tétait tout autant que moi le lait de la fiction. Il me fut présenté par cet autre ami, qui compte tant pour moi, Olivier. Si j'évoquais Delphine, vous connaîtriez mes trois meilleurs amis, ceux de l'enfance qui demeure ; je les aime différemment, pour des raisons différentes, mais je les aime véritablement. L'amitié est un don. Seul l'ami véritable s'afflige de votre malheur et se réjouit de votre bonheur, sans arrière-pensées.Mais David est très particulier. Avec lui, je ne me suis jamais retenue. Il sait les pires choses de mon être que je ne dirai jamais à d'autres amis. Il connaît le pire et le meilleur, peut-être. Je sais qu'il goûte ma bizarrerie, qu'il attend de voir jusqu'où je pourrais aller dans ma folie. Notre relation est vacharde et tendre, mais toujours authentique. J'ai toute confiance en lui.
    Croyez-vous que je laisserais quelqu'un d'autre écrire dans mon JIACO ?
    Sans lui, je n'aurais jamais lu un comic book ni Stephen King et je n'aurais pas plus connu David Lynch, car ces deux-là attirent le lecteur et le spectateur au bord d'un abîme intérieur qui me faisait terriblement peur. Et pour cause. Certainement était-il plus inconscient que moi de ce danger ou mieux armé.
    David a mis au moins 10 ans à me convaincre de regarder Twin Peaks.
    Je m'y suis reprise à trois ou quatre fois avant de dépasser le troisième épisode. Non par manque d'intérêt, mais à cause d'une fascination que je jugeais malsaine et qui a ses raisons d'être. Le pire étant peut-être cette voie sanguine et cauchemardesque que l'oeuvre ouvrait en moi et qui me rappelle toutes les tentatives sérieuses d'écriture auxquelles je me suis livrée. Je m'apprête à vous dire les raisons de ce recul. Mais il vous faudra encore quelques jours de patience, le temps pour moi de me remettre d'aplomb.
    Twin Peaks est une série emblématique. Non, ce n'est pas une série ou un feuilleton, c'est une oeuvre d'art baroque, puissante, monstrueuse par bien des aspects et une énigme. C'est aussi l'une des pièces du puzzle Lynch. A condition de prendre ce dernier mot dans toutes ces acceptions : le puzzle est à la fois le mystère et la figure éclatée que l'on doit reconstituer à partir de pièces éparpillées. Le signifiant et le signifié, un contenu qui déborde de son contenant.

    La sortie en DVD zone 2 (et la seconde saison en zone 1) est annoncée et, cette fois-ci, ce serait la bonne, mais je n'y croirai que lorsque je tiendrai les coffrets entre mes mains. En attendant, je vais reprendre un café, saluer mentalement Cooper, puis songer à la pièce de Pinter à laquelle j'ai assisté ce week-end, à une belle rencontre d'amitié et aux Lettres d'Iwo Jima. De tout ceci, je vous parlerai ici.
    En attendant, vous pouvez lire les mots de Wictoria ici et .
    vendredi 23 février 2007
    Je vous parlerai de lui, un jour, très bientôt. Mais, en ce moment, Holly est ailleurs, calée dans son fauteuil de bureau, toujours en partance. De la vieillesse à l'enfance, de l'enfance à la vieillesse, je cherche une forme de vérité, qui dirait la raison ultime ou pénultième de notre étroite existence.
    Je reviendrai la semaine prochaine, probablement, quand mon hansom cab se sera arrêté ou lorsque le dirigeable se sera posé, non loin du Palais de Cristal. En attendant, je vous laisse avec lui, car ce billet était simplement pour donner des nouvelles de celle qui effeuille les roses de décembre et qui n'a pas envie ou moyen, en ce moment, de parler ou d'écrire, ailleurs que dans son histoire.

    C'est le philosophe contemporain le plus élégant et le plus subtil que je connaisse, celui qui a su analyser les intermittences psychiques et émotionnelles de l'homme, qui a su capter les moindres battements du papillon qui nous sert de coeur. Il faut le lire et le relire, s'enivrer de cette prose déliée, de cette composition pleine de classe, qui solidifie l'instant sans l'abîmer.
    La morale est la partie de la philosophie qui m'a toujours le plus intéressée, avant la métaphysique ou les problèmes logiques. Il n'y a guère que la pragmatique qui ait pu un jour me détourner, mais pas assez longtemps, de ce premier contact avec le ferment de ma propre pensée, si petite et médiocre fût-elle.
    Je reviens toujours à lui.

    "Oui, la curiosité s'oppose à la sympathie comme l'amateur à l'amant, comme la sélection à l'élection : l'amateur trie, range et détaille les individus à la manière d'un collectionneur qui classe des échantillons dans une série abstraite ou un genre impersonnel. L'amour, par contre, est indifférent aux menus détails et aux particularités matérielles ; c'est sa générosité même qui lui donne cette apparence évasive, négligente et parfois un peu approximative. L'amour ne sélectionne pas des caractères, il adopte la personne tout entière par une élection massive et indivise. L'amour ne veut rien savoir sur ce qu'il aime ; ce qu'il aime c'est le centre de la personne vivante, parce que cette personne est pour lui fin en soi, ipséité incomparable, mystère unique au monde. J'imagine un amant qui aurait vécu toute sa vie auprès d'une femme, qui l'aurait aimée passionnément, et ne lui aurait jamais rien demandé et mourrait sans rien savoir d'elle. Peut-être parce qu'il savait depuis le commencement tout ce qu'il y a à savoir."
    Quelque part dans l'inachevé

    "Et puisque la loi du temps est l'altérité perpétuelle, il nous faudra choisir entre la fidélité et la sincérité ; la cohérence imperturbable aux dépens de la sincérité qui nous ferait à toute minute contemporains de nous-mêmes, la sincérité au prix du démenti et de l'ingratitude. Vaut-il mieux rester fidèle sans sincérité ou demeurer sincère sans fidélité ? Soit que la volonté, décrivant lentement sa courbe, diverge peu à peu de sa première parole, soit qu'elle lui tourne le dos d'un seul coup, l'intention vraie, dans les deux cas, forme avec la ligne droite de la fidélité un angle plus ou moins ouvert : l'ouverture de cet angle mesure la marge que le fidèle, par attachement superstitieux à la lettre de sa promesse, laisse bailler entre sa vérité et son serment ; le fidèle, immobilisé dans sa constance misonéiste, est en retard sur lui-même (…)"

    Un extrait de sa Radioscopie, où Chancel me semble bien loin de comprendre le grand homme...

    Jankelevitch


    Son propos sur le mensonge ne peut qu'inciter à la réflexion. Force est de constater que les choses ont, malheureusement, beaucoup changé en médecine. Je suis mille fois d'accord avec cette vision de Jankélévitch alors que, pourtant, le mensonge est la chose que je déteste le plus au monde et je ne fais plus jamais confiance à qui m'a sérieusement menti une fois... Mais le mensonge vital qu'évoque Jankélévitch recèle une vérité plus grande que celle qu'il semble nier, tandis que les autres mensonges sont aux trois quarts, sinon plus, des mensonges de lâcheté.
    Vous pouvez, tout comme moi, acheter ce fichier et bien d'autres archives sur le site de l'I.N.A.

    [Crédit photographique : le site de la B.N.F., manuscrits de Jankélévitch.]



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    Une belle journée est une journée où l'on sent que le monde entier tient dans la main ou dans la pupille. J'ai lu mon amie Fauna et je me sens belle, éclaboussée par la grandeur de son univers. Alors, mon esprit se met en marche, j'écris quelques lignes et je pense à certaines images qui alimentent mon esprit et lui donnent du combustible. Je suis heureuse. Sinatra me susurre sa mélancolie à l'oreille et je viens déposer deux ou trois images que je porte en moi.

    Margaret Julia Cameron n'est pas absente de ce JIACO. Pour autant, l'importance qu'elle a dans mon existence est assez mal reflétée en ce lieu imaginaire et très victorien - plus que vous ne pourriez le penser. Je suis fascinée par son travail et par son existence. Je crois bien que c'est elle qui m'a ouvert l'appétit pour les images. Bien sûr, je n'aime pas que les photographes victoriens même si certains d'eux m'obsèdent : Lewis Carroll et Henry Peach Robinson


    [Elaine Watching the Shield of Lancelot - 1859. Première incursion de Robinson dans l'univers arthurien. En écho aux travaux de Rossetti à la même époque. ]



    [The Lady of Shalott, 1860-1861. Photographie composée de trois clichés. ]





    [Henry Peach Robinson (1830-1901) - Fading Away, sa photographie la plus célèbre peut-être, qui m' a toujours beaucoup troublée puisqu'il évoque ici la mort d'une jeune fille. Le personnage qui m'intrigue le plus est cet homme à la fenêtre, éternellement de dos, qui regarde peut-être la mort emporter l'enfance de sa fille pour lui laisser en échange ce corps blanchi par les fantômes du passé. La photographie est composée de cinq clichés réunis. C'est une composition au même titre qu'une peinture, selon sa perception de son art. On aperçoit même les "raccords" sur un grand modèle, mais cela ne constitue pas un défaut à mes yeux, au contraire. Une illusion ou un tour de magie expliqués sont incapables de me désenvoûter. Tel n'était pas l'avis du très bizarre Sir William Crookes, à la fois scientifique et spirite... Robinson était à sa manière un authentique préraphaélite, d'où mon attention exacerbée. On retrouve l'influence de Ruskin dans son oeuvre. Mais c'est surtout le suédois Oscar Gustav Rejlander qui fut en quelque sorte son maître. A 34 ans, il arrêta la photographie, intoxiqué par les produits chimiques.]

    puis quelques autres.

    Margaret Cameron a commencé sa carrière de photographe à l'âge de 49 ans ! Elle est née en 1815 à Calculta et a été élevée en France, à Versailles, avec ses nombreuses soeurs, après la mort de ses parents. Son autobiographie inachevée s'appelle Annals Of My Glass House. Elle y explique que son "âme entière est dévouée à [son] devoir envers les hommes qui se présentent devant son appareil, en enregistrant fidèlement la grandeur de leur intériorité aussi bien que les aspects extérieurs de leur être." Elle ajoute que "La photographie ainsi prise est presque l'incarnation d'une prière."
    Personne ne pourrait en douter en admirant son oeuvre.
    Premier-né. 1865. Archie Cameron, le premier petit-fils de Julia Margaret Cameron et le fils de son fils aîné, Eugene Hay Cameron, et de sa femme, Carolyn Catherine Browne. Cette photographie fait partie d'une série d'études, réalisée à l'île de Wight, la mystérieuse île de Wight. La femme qui se penche sur l'enfant est Mary Ryan, une servante de Madame Cameron. L'enfant lui servira de sujet, dans des mises en scène biblique par exemple. Mais ses parents ne l'inspireront guère.






    Un ange sans ailes (Le jeune Endymion). 1872. Endymion, célébré, ô combien, par Keats, est dans la mythologie grecque un homme, un mortel, qui tombe amoureux de Séléné, la déesse de la lune. Pour lui conserver sa jeunesse, Séléné, envoie un charme à Endymion qui le met dans un état de sommeil éternel... Je ne sais pas comment on doit interpréter cette perception de Cameron. Les ailes de l'enfant ont disparu mais leur présence est suggérée par cette bouffée de brume, un peu en retrait.


    A mettre, peut-être, en rapport avec la peinture de Girodet.



    Cameron a réalisé toute une série d'études mettant en scène des enfants, qui rappellent les anges dans la peinture de la Renaissance.


    Est-ce que ce cliché ne vous rappelle pas un détail de la Sistine Madonna de Raphaël ?





    Julia Margaret Cameron aime représenter des enfants ailés. Ils ont une allure d'enfer et de paradis, de bouderie et d'irréalité. Elle leur attachait des ailes de cygne dans le dos. C'est alors que me revient en mémoire un conte d'Andersen, mon adoré. Et puis je ne peux m'empêcher de songer à Barrie et aux enfants, qui furent d'abord des oiseaux. Un de ces enfants dit à ce sujet : " Nos rôles n'étaient ni plus ni moins que ceux des deux anges de la Nativité. Et, pour nous maintenir dans ces rôles, nous étions très peu vêtus et nous avions une paire de lourdes ailes fixée à nos épaules, pendant que Tante Julia , sans délicatesse, ébouriffait nos cheveux pour les débarrasser de leur aspect un peu guindé, celui de la nursery."



    (Trad. Holly aka C.-A. F.)


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    vendredi 16 février 2007


    [Photo extraite du film de Henry Koster, The Bishop's wife]

    A l'âge de soixante-deux ans, Cary Grant devient père, pour la première fois. Une petite Jennifer (qui a bien grandi depuis et qui n'a pas eu la carrière de son père) entre dans sa vie.





    En 1967, il enregistre deux titres pour Columbia, à New York, dédiés à sa fille. "Christmas Lullaby" and "Here's to You". Peggy Lee, une très bonne amie à lui, prêta sa voie pour les choeurs et écrivit les paroles de la première chanson.


    C'est grâce à Beverley Bare Buehrer que j'ai eu connaissance de l'existence de ce 45 tours, que l'on peut dénicher sur ebay ou ailleurs, pour un prix plus que raisonnable, de temps en temps (et avec un petit boîtier transformer les titres en MP3). Le titre aussi a été édité dans un CD intitulé Joyous Christmas, Volume 6 (Columbia Special Products) et on le retrouve dans plusieurs 33 tours qui compilent des chansons de Noël.

    Je ne sais pas pourquoi, mais lorsque j'écoute cette berceuse, j'ai des larmes dans mon sourire.

    Je vous offre ce matin la petite berceuse. L'autre titre est moins intéressant à mes yeux.


    Cary



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  • jeudi 15 février 2007
    Il me paraît évident, encore plus aujourd’hui que jamais, que les raisons de mon attachement extrême à Cary Grant, aussi bien qu’à James Matthew Barrie, tenaient autant à des faits d’abord inconscients qu’à la valeur intrinsèque de ces deux gentlemen d’exception.

    En effet, je les ai aimés, par leur œuvre respective, bien avant de connaître leur vie. Comme si j’avais trouvé, en eux, en aveugle, la source éternelle de leur sensibilité. Les enfants tristes sont mes petits frères, à défaut d'êtres mes enfants. Je déteste d'instinct les gâtés de la petite enfance, car je sais que la majorité d'entre eux seront des adultes sans états d'âme. Cary et Jamie. L’un et l’autre ont eu un rapport singulier - de manque - à leur mère. Tous deux ont également perdu un frère, ce qui causa une fêlure psychologique chez la femme auteur de leurs jours. Les coïncidences ne s’arrêtent pas là. More to come. To be continued… As soon as maybe… « Je ne me révélais pas être un petit garçon modèle. Cela me déprimait d’être sage, du moins selon la conception que les adultes se forgeaient d’un bon petit garçon. Et puis rien n’allait comme il fallait autour de moi. La première guerre mondiale était sur le point d’être déclarée et les relations entre mon père et ma mère semblaient se dégrader avec constance. Mon père, fatigué, ne rentrait à la maison, à la fin de sa journée de travail, que pour se mettre au lit de bonne heure. Puis, un week-end, alors que je rentrais de l’école, ma mère n’était plus là. Mes cousins me dirent – ou plus exactement une enquête me conduisit à le croire - qu’elle était partie dans un lieu de villégiature, au bord de la mer. Cela semblait plutôt inhabituel, mais j’acceptais ceci comme un exemple de ces trop nombreux comportements étranges que les adultes étaient enclins à adopter. Cependant, alors que les semaines passaient et que ma mère ne rentrait pas, il germa peu à peu en moi l’idée qu’elle ne reviendrait jamais. Mon père semblait entretenir une correspondance avec elle et, toujours, il me disait qu’elle m’adressait tout son amour. Bien sûr, je lui disais de lui envoyer le mien. Il y avait un vide dans ma vie, une tristesse dans mon esprit qui affectait chacune des activités quotidiennes auxquelles je me consacrais afin de la vaincre. Mais il n’eut pas de plus amples explications pour justifier l’absence de ma mère et, progressivement, je m’habituais à l’idée qu’elle ne serait pas à la maison quand je rentrerais. Rien ne semblait davantage laisser croire que son retour était attendu. Longtemps après, j’appris qu’une dépression nerveuse l’avait conduite dans une institution spécialisée, non loin de chez nous, dans un endroit calme, afin qu’elle se rétablît. Je ne devais pas revoir ma mère pendant plus de vingt ans. Mon nom avait changé, j’étais un adulte désormais, je vivais en Amérique, à des milliers de miles, en Californie. Les gens, dans le monde entier, connaissait mon nom et mon visage, mais pas ma mère. Ce n’est que récemment que j’eus un indice des raisons pour lesquelles ma mère s’était repliée sur elle-même. Quelques années avant ma naissance, mes parents avaient eu un autre enfant. Leur premier né. Un garçon qui, hélas, mourut de convulsions quelques mois seulement après sa naissance. Ma mère, appris-je, était assise près de son petit lit de bébé, de jour comme de nuit, l’aimant, prenant soin de lui et priant, jusqu’à l’épuisement. Une nuit, après que le docteur lui eut ordonné de se mettre au lit pour quelques heures, car elle était sur le point de s’effondrer, son bébé mourut pendant qu’elle dormait. Peut-être qu’un tel choc, le refoulement d’un tel souvenir, fut la cause de son retrait ultime du monde. » Cary Grant - Traduction Holly aka C.-A. F.
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  • mercredi 14 février 2007
    « Die Welt vom Leiden aus zu verstehen ist das Tragische in der Tragödie. »

    Nietzsche

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    J'éprouve l'envie de partager avec vous un peu du plaisir et de l'intérêt provoqué par ce disque, malgré un manque de temps et de disponibilité flagrant.
    Mon mari m'a offert, ce matin, un voyage ailleurs. Que serais-je sans lui, sinon une âme en perdition, un bateau sans sextant ? Je serai la Miranda de Waterhouse qui contemple un naufrage.
    Il aime à orienter et à infléchir mes goûts et à compléter mes intérêts. Lecteur enthousiaste de Tobie Nathan, il me l'avait déjà fait découvrir par certains ouvrages, afin de m'ouvrir à d'autres perspectives thérapeutiques et conceptuelles, car j'ai toujours été très intéressée par la psychiatrie mais aussi par l'ethnologie. J'avais un peu découvert cette dernière discipline lors de ma première année d'étude en philosophie. J'aime penser et savoir pourquoi je pense ainsi et pas autrement. J'ai depuis toujours considéré que la psychiatrie (la psychologie également, quand elle n'est pas vulgarisée pour les magazines féminins - j'exècre ces productions; il n'y a rien que je déteste plus que le magazine "Elle" ou les revues qui se réclament de la psychologie et dont la pauvreté est affligeante- ou télévisées dans des émissions infâmes) et l'ethnologie étaient des cousines germaines de la philosophie.
    Etrangement, en France, les études en philosophie ne pratiquent guère la différence. Il existe peu de professeurs et d'enseignement de la philosophie orientale ou extrême-orientale. Ce n'est en rien une obligation d'étudier ces autres pensées. Tout ce que je connais dans ce domaine (très peu, somme toute), je ne l'ai appris que par moi-même, plutôt freinée par mes rares maîtres dans cette volonté. Il est tout de même scandaleux que l'on puisse poursuivre un cursus entier, jusqu'au plus haut niveau, sans jamais parler des pensées chinoises, indiennes ou autres. Il n'est, dans notre pays, de philosophie que grecque et allemande (européenne). Heidegger, le responsable ? Je schématise mais j'exagère à peine. Bien sûr, on peut expliquer que cet ostracisme - voire ce racisme, le mot n'est pas trop fort - par l'idée que les autres philosophies ne sont pas construites sur le modèle qui nous est familier. On parle à l'égard de ces conceptions du monde de pensées plutôt que de philosophies. Ce choix lexical dit un mépris inacceptable et un manque de connaissance honteux.
    Pourtant, il existe de nombreux traités dialectiques. Qui oserait prétendre, par exemple, que Le traité du milieu de Nagarjuna n'est pas philosophique au sens occidental ?

    Nietzsche ou Schopenhauer (mes amis, comme vous le savez peut-être si vous me lisez un peu) sont difficilement compréhensibles - surtout Schopenhauer - si on ne repositionne pas leur pensée par rapport à certaine philosophie indienne. Cette voie du milieu, qui n'est pas celle du dilemme occidental, qui se situe à égale distance de la négation et de l'affirmation, permet de lui opposer le tétralemme dont Aristote avait eu l'intuition. Pour Nagarjuna, dire « il y a » ou « il n’y a pas » n’a pas de sens, car ce sont deux extrêmes qui ne sont pas réels. Nagarjuna, lui, propose la « voie du milieu » qui n’est ni une addition des deux (troisième proposition), mais elle passe entre les deux, elle est une soustraction des deux (quatrième proposition).
    La raison occidentale exerce principalement sa domination sur les esprits et le réel par l'intermédiaire des trois grands principes qu’elle sécrète : le principe de non-contradiction, le principe d’identité, et le principe du tiers exclu. Or, ces principes sont-ils aussi absolus ou inconditionnels qu’ils le paraissent ? La logique ne peut-elle s’exercer que binaire ? L’exemple de la philosophie de Nagarjuna en particulier, et de la pensée orientale en général, nous montre le contraire. Peut-on alors penser sans ces principes premiers, fondateurs de notre pensée, ou au-delà de leur sphère d’influence, sans sombrer dans la folie, sans s’exclure du monde des hommes et du sens commun ? La subjectivité, puisque l’irrationnel susnommé est son autre nom, est-elle inapte à s’exprimer de manière universelle ? La pensée doit-elle toujours être désincarnée ou vécue de l’extérieur ? Ce découpage – arbitraire ?- du réel ne laisse-t-il pas de côté une part importante de ce qui est, voire de ce qui pourrait être ?
    Le paradoxe est que ce dilemme évoqué à l’instant est mis en place par la raison même, ou plus précisément par sa « bonne à tout faire », la logique. Or comment penser sans raison ? Il ne s’agit pas de cela – l’homme est enfermé dans le cercle qu’elle dessine autour de lui et dont il est le centre – mais bien plutôt, peut-être, d’élargir ce cercle et d’y inclure ce que la raison a coutume de rejeter hors de lui : Chestov appelle cette « chose », le « résidu irrationnel ». Est-ce à dire qu’il faut apprendre à penser l’impensable ? Non, bien sûr, ce serait absurde, contradictoire dans les termes. L’irrationnel n’est pas tant l’impensable que l’autre ; il est plutôt ce que la raison refuse, car elle ne peut l’inclure dans son bel ordre sans menacer ce dernier, mais elle le fait sous le prétexte qu’il est incommunicable, dangereux : le vécu singulier est un animal sauvage qui a besoin d’identité, et de tous les autres concepts affiliés qui le rendent consommable ou fréquentable.
    Il est, en tout cas, impossible de ne pas se demander comment la logique (et le langage qui la véhicule) peut influer sur la construction de notre vision du monde (Weltanschauung), sur notre esthétique des êtres et des choses, sur notre morale. Et si la logique était un destin à elle seule ?
    La pensée est discriminatoire. Aujourd’hui, toutes les études des sciences cognitives et des neurosciences s’accordent à affirmer ce que remarquait Nagarjuna, penseur indien du deuxième et troisième siècle, à savoir que le concept découpe arbitrairement le réel (et ne retient de lui que ce qui sert ses plans), mais ce qu’elles ajoutent c’est la manière dont il découpe : en projetant notre manière, humaine de voir. La découpe est anthropomorphique. Et là où il y a de l’anthropomorphisme il n’y a pas très loin du religieux au sens large.
    Pour toutes ces questions, il faut lire le limpide ouvrage de M. Bugault, qui me paraît indispensable pour qui ignore tout de cette amnésie de la philosophie occidentale.
    Tout ceci avait conduit Roger-Pol Droit à écrire un livre essentiel au titre presque polémique.


    Il n'est que temps de réparer ces oublis, plus ou moins volontaires.

    Tobie Nathan, quant à lui, dans son domaine, est un éminent représentant de cette discipline qu'est l'ethnopyschiatrie. Son approche est très saine et fort simple ; elle est apparentée à ce que certains ont fait pour la reconnaissance de l'altérité en philosophie. Il considère qu'il n'existe pas une seule vérité (occidentale) en matière de compréhension et de traitements des maladies mentales et qu'il y a moyen, nécessité même, à confronter les diverses approches culturelles d'un symptôme.
    Une maladie existe dans un contexte qui lui donne sens et certaines thérapeutiques, que l'on peut juger irrationnelles car elles laissent entrer le surnaturel, sont peut-être, dans certaines circonstances, celles qui auront un réel pouvoir de guérir. Un symptôme est un signifiant et un signifié que l'on ne peut détacher de la page où il s'inscrit.
    Depuis quelques semaines, je m'accommode assez joyeusement de sonder les contes de fées, les légendes irlandaises et écossaises pour mon travail autour de Barrie. Je m'aperçois que les esprits (les djinns* comme celui d'Aladdin ou l'esprit de la nuit, Lilith

    John Collier - Lilith, 1892.)


    dont parle, dans ce disque, Tobie Nathan ont beaucoup en commun avec mon univers, même si les noms et les concepts peuvent changer. Oui, tout est histoire de concepts et, plus précisément, de ce que Tobie Nathan appelle "l'autonomie des concepts". A ses yeux, le concept n'est pas fabriqué mais découvert par notre entendement. Son acception du concept n'est pas celle des philosophes, mais l'on comprend l'idée sans peine.
    En tout cas, la réalité que l'homme détenteur du concept découvre préexiste à l'acte de nommer et d'encercler. Pour autant, ce qui n'est pas dit, ce qui demeure invisible ou non dit, a néanmoins une existence propre. Il donne l'exemple des microbes. Ils existaient et n'existaient pas à la fois avant le concept de microbes. Mais la construction conceptuelle les fait exister d'une autre manière. Elle les récupère pour les mettre dans un ordre, qui est celui institué par la raison.
    Pour les esprits, il en est de même.
    Ils apparaissent à l'occasion de failles dans l'existence humaine. Ils se faufilent par les interstices ou les pores de nos vies corrodées par la ruine psychologique ou autre. Les rituels qui servent à les faire fuir ou à établir un lien avec eux ont la même fonction que le concept : les rendre visibles. A partir de la pensée conceptuelle, on ne peut penser ce qui n'a pas d'existence. C'est l'évidence même. Penser l'altérité n'est pas penser mon semblable distant, c'est laisser la place à l'impensé, voire à l'impensable.

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    * Djinn : le mot provient et est lié à celui qui désigne la matrice. Certains esprits aiment se nourrir du sang des couches.

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