jeudi 16 novembre 2006

Trois lignes aheurtées pour mettre en lumière un ouvrage. Ce petit livre de philosophie rédigé par une spécialiste de l'époque médiévale, qui exerce à l'université de (ma chère et tendre) Venise, en tant que professeur de philosophie, m'a ravie.
Je n'y pas vraiment appris des choses neuves, mais j'ai aimé le ton de cet ouvrage qui, bien qu'érudit par certains aspects (le contraire serait un comble), ne méprise aucun genre littéraire (ce n'est pas si fréquent dans ce milieu, croyez-moi...) : la bande-dessinée y fraie avec Thomas d'Aquin, Kant, Augustin, Schopenhauer, Shakespeare, Aristote... L'auteur fait en effet référence, à titre d'exemple, à Dylan Dog (Cf. ici et ), un héros que j'aime particulièrement. Il est bien sûr question (trop rapidement, mais l'essentiel est dit) de l'opposition ultra-classique de Kant et de Benjamin Constant sur Un prétendu droit de mentir par humanité. L'argument est fort simple, je le rappelle vite pour ceux qui l'ignoreraient : selon Kant, nul n'a le droit de mentir, même dans les cas les plus extrêmes. Si quelqu'un vient tuer votre ami et qu'il se trouve chez vous, alors que l'assassin vous demande s'il est là, vous devez la vérité à cet assassin. Un mensonge, même dans un but moral, détruit la loi morale à jamais, car il crée une faille dans laquelle sombre tout l'édifice moral ; elle mine la confiance que l'homme porte à l'homme. Si tout le monde mentait, aucune relation ne serait plus possible entre les êtres humains. Mais n'en serait-il pas de même de la vérité, est-on tenté de demander ?
On peut à bon droit juger rigoriste ou limitée la position de Kant, voire la trouver absurde ou révoltante, il n'empêche que sa pensée est argumentée ; elle tient la route et se trouve moins rigide qu'il n'y paraît au premier abord. Il suffit de distinguer vérité [Warhrheit] et véracité [Wahraftigkeit] (et non pas "vérédicité" comme l'a écrit la traductrice du livre en question, entre autres petites maladresses) pour extraire le nerf de son raisonnement :

"On doit dire que l'homme a droit à sa propre véracité (veracitas), c'est-à-dire à la vérité subjective dans sa personne." "La véracité dans les déclarations que l'on ne peut pas éviter est un devoir formel de l'homme à l'égard de chacun, si grand soit le dommage qui peut en résulter pour lui ou pour un autre. Et bien que je ne commette pas d'injustice envers celui qui me contraint injustement à une déclaration quand je la falsifie, néanmoins, je commets par une telle falsification, qu'on peut aussi bien, pour cette raison, appeler mensonge (quoique ce ne soit pas dans le sens des juristes) une injustice dans la partie la plus essentielle du devoir en général : puisqu'en effet je fais en sorte qu'on ait aucune foi dans la parole (dans les déclarations) en général, et qu'ainsi tous les droits fondés sur les contrats soient également caducs et perdent leur force ; ce qui constitue une injustice infligée à l'humanité en général." "La vérité n'est pas un bien qu'on possède et sur lequel un droit serait reconnu à l'un tandis qu'il serait refusé à l'autre."

En résumé, Kant signifie ici que la véracité n'est pas quelque chose d'extérieur à l'homme, mais lui est consubstantielle, est comme un prolongement de son être. Mentir à l'autre est le déposséder de ce qui lui revient de droit et ne dépend pas de notre bon vouloir. La véracité est la vérité subjective ; la vérité est objective, conçue comme une sorte d'objet détaché de celui qui la dit et la reçoit, tandis que la véracité connecte les deux sujets dans un échange. La vérité ne peut dépendre de la volonté d'untel ou d'untel. Elle s'appartient à elle seule. La nouvelle éponyme du recueil Le mur de Jean-Paul Sartre
évoque une situation où le mensonge se retourne de manière tragique contre le menteur. Un résistant est arrêté et ses tortionnaires le forcent à dire, faute de quoi ils le tueront, où sont cachés ses amis. Le résistant donne une fausse adresse. Par malheur, entretemps ses amis ont changé de cachette et se trouvent hélas, par une cruelle ironie du sort, à l'adresse donnée aux bourreaux. Ils sont arrêtés. Aurait-il dit la vérité, ce qu'il croyait être la vérité, qu'il aurait paradoxalement sauvé la vie de ses amis... Sartre illustre ici le propos de Kant. Jankélévitch, dont nous nous réclamons plus volontiers, sur ce point, comme souvent, défend une position opposée à celle de Kant et affirme que, dans la situation évoquée plus haut, on doit mentir à l'assassin et que ce mensonge n'en est pas un. C'est ce que l'auteur du livre qui ouvre ce billet nomme la "réserve mentale" qui "permet d'affirmer le faux, en le sachant faux, mais en ayant à l'esprit une signification de ce que l'on dit (par les gestes et les paroles) différente et vraie." Le mensonge jankélévitchien devient en quelque sorte vérité par un tour de passe-passe psychique... J'approuve Jankélévitch en pratique, en actes, mais d'un point de vue purement théorique je sais bien que Kant a raison. Dieu merci, l'homme n'est pas simplement un être qui se nourrit exclusivement d'abstraction, même si elle lui est nécessaire pour se recueillir en lui-même. Ces quelques idées que je malmène ici tentent d'exprimer la difficulté de penser, objectivement, avec cohérence, avec honnêteté peut-être aussi, une notion aussi contradictoire que le mensonge. Car le menteur, comme chacun de nous, ne ment que pour se débarrasser de la vérité (qui seule existe - car le non-être est-il ? Il faudrait rameuter le Sophiste et le Parménide de Platon en renfort !- et le tient au cou, tel le vieil homme de la mer) et espère pourtant d'autrui, à chaque instant, la vérité (bien que menteur, il n'aime pas le mensonge dès lors qu'il lui est adressé et qu'il ne le réclame pas). [ Digression : tout lecteur de Kant, néophyte ou éclairé, trouvera profit à acquérir ceci :
C'est mon compagnon depuis au moins dix ans et l'une de mes chiennes en a grignoté la couverture... 1100 pages environ, qui replacent chaque terme de l'oeuvre kantienne dans son contexte avec une précision extrême. Dois-je préciser que Kant est un des philosophes qui me tient le plus à coeur ? Pour finir cette digression, je renvoie tout un chacun à ce petit ouvrage :
On peut lire le texte en ligne ici. Il s'agit de la description minitieuse de la décrépitude d'un grand homme.] Nous survolons dans ce livre les grandes conceptions du mensonge à travers les siècles mais on regrettera un peu que l'auteur n'ait pas donné une dimension plus psychologique à son propos, car le mensonge est certainement ce qui peut nous questionner le plus brutalement quant à nous-mêmes et à nos relations avec les autres. Je retiendrai, pour finir, une définition que l'auteur rapporte et qui est celle d'Umberto Eco - pour qui j'ai un immense respect et qui est un modèle absolu à mes yeux de l'écrivain complet et du gentilhomme littéraire, de l'honnête homme de lettres : "si quelque chose ne peut être employé pour mentir, alors il ne peut pas être employé non plus pour dire la vérité : de fait il ne peut pas être employé pour dire quoi que ce soit." (Trattato di semiotica generale, Bompiani, Milan, 1975).

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