dimanche 17 septembre 2006

Ginette Michaud, Essais sur la schizophrénie et le traitement des psychoses, Ed. Eres, Paris, 2004.
« Chez les obsessionnels, on trouve aussi cette forme d’impossibilité de choix entre deux pensées ou deux sentiments. Il n’y a pas de choix possible, parce que dans un choix, il faut que l’objet choisi dévalorise l’objet non choisi – ou la pensée non choisie – pour envahir tout le champ de la conscience et devenir la pensée dominante, ce qui est impossible à l’obsessionnel.» (89)
Ce qu’il faut comprendre, semble-t-il, est le paradoxe sur lequel se construit la pensée de l’obsessionnel. Le choix est impossible car choisir implique une action volontaire qui exclut une part du réel au profit d’une autre, et ce de manière volontaire, ce qui implique la responsabilité de ce choix pour le sujet – ce que l’obsessionnel cherche précisément à éviter. Toutefois, on pourrait rétorquer que ce refus d’une idée dominante et organisatrice dans la pensée de l’obsessionnel est pourtant mis en échec. En effet, tout obsessionnel n’a-t-il pas toute sa pensée et ses actes dirigés par une pensée unique, celle de l’évitement du choix, c’est-à-dire du réel ? Lorsque nous parlons de paradoxe, nous voulons signifier que l’obsessionnel refuse le choix qui fixe le réel – le « plus rien n’est possible » -, afin de laisser tous les possibles ouverts, mais en même temps rien ne l’effraie plus que le possible - le « tout est possible » - qu’il combat par la contrainte qu’il s’impose et qui consiste en une annulation permanente de sa pensée et de son acte …
Ginette Michaud met en exergue la réalité psychologique du doute cartésien qu’elle place à l’endroit même où s’exerce la contrainte (Zwang) chez le névrosé obsessionnel.
« Du doute, Descartes fit une méthode philosophique, mais cela pourrait être considéré comme un symptôme.
Que se passe-t-il dans le doute ? Le sujet se trouve devant l’impossibilité de lâcher une proposition comme étant fausse ou n’étant pas "convéniente". L’obsédé, c’est l’âne de Buridan entre un seau d’eau et un seau d’avoine. Lorsqu’il va vers l’un, il regrette déjà l’autre. L’obsédé est toujours clivé ; une partie de son être reste attachée à autre partie de lui-même qui résiste et l’empêche de faire un choix. Un choix engage la totalité du sujet. Dans l’obsession, il y a toujours une partie qui fait que le choix n’est jamais un vrai choix. (…) Entre le savoir et le sujet, il y a le doute et l’obsession, le fait de ne rien vouloir abandonner. » (131)
Représentations de mots et représentations de choses :
Le schizophrène a un rapport personnel, pour ne pas dire poétique, avec le langage : un mot peut être pris pour un autre, il y a des créations de néologismes, etc. Parfois, cela induit chez les malades ce que Ginette Michaud appelle une « logolâtrie », un culte des mots et il se produit une fixation sur un mot et celui-ci devient un « mot-chose » (Freud). Le mot est pris pour la chose ou bien la chose est le mot. Le détournement du langage sert la jouissance du sujet et son autisme. Cette distorsion du langage s’accompagne également d’une distorsion de la logique caractérisée par ce qu’elle nomme « une irréversibilité des propositions dans le discours où l’expérience ne fait pas trace. » (108) Ceci signifie que, pour un sujet sain, si a = b et b =c alors a = c, mais pour un psychotique, ce n’est pas nécessairement le cas, et ce à aucune des étapes de cette courte démonstration d’arithmétique. En effet, s’il reconnaît, par exemple, que a = b, il ne reconnaîtra pas nécessairement que b = a. Là où nous reconnaissons sans peine des équivalences, sans l’aide de l’expérience, le psychotique, lui, a des difficultés à se représenter des équivalences abstraites.
« Il y a une absence de dialectique, une imperméabilité à l’expérience. Tout se passe comme si l’expérience ne laissait pas d’empreinte ; il faut toujours recommencer, redémontrer, réexpliquer. » (108)
Ce qui est très remarquable chez le psychotique est la rationalité du système de pensée qu’il met en place, à quelques détails près. Exemple qui nous a été offert par un médecin qui a œuvré dans un centre psychiatrique : un malade prétendait qu’il suffisait chaque jour de tirer au fusil autant d’oiseaux qu’il était nécessaire afin de nourrir tout l’hôpital. Il établissait un calcul précis du nombre d’oiseaux par personne avec la valeur énergétique requise, le nombre de fusils nécessaire, les heures de chasse rapportées au nombre de chasseurs, etc. Tout semble rationnel de son point de vue. Mieux, la logique qu’il déploie est sans failles tant qu’elle ne concerne que le monde qu’il habite (seul). Mais ce qui ne l’est pas, rationnel, saute aux yeux, mais uniquement pour n’importe quel observateur qui voit la réalité d’un point de vue extérieur à celui du malade. Quel sujet porte alors un jugement sain ? Un jugement en terme d’impossibilité (il n’y a pas assez d’oiseaux) et d’inadéquation entre la fin et les moyens (cette chasse et l’objet de cette chasse ne sont pas le moyen le plus raisonnable et le plus pratique pour nourrir les habitants de l’hôpital). Il y a toujours une sensation de saugrenu dans le discours du psychotique, d’absurde, de non sens, voire d’humour (1) – mais involontaire de la part de celui qui profère de telles billevesées.
Le mot (signifiant / signifié) qui ne fait qu’un chez le sujet sain est éclaté et tordu par la pensée du psychotique. Le problème du psychotique est celui de la représentation. Or toute représentation concerne à la fois un concept et une image, de l’abstrait et du concret, de la pensée désincarnée et du réel singulier. On retiendra à ce sujet ces quelques mots qui condensent parfaitement le problème du psychotique, en son délire, écrits par le Professeur Frogé dans sa thèse pour le doctorat de médecine : « Le délire dissout en représentations plastiques concrètes la pensée conceptuelle. La pensée affective détache le sujet du réel et impose une nouvelle logique où le vouloir l’emporte sur le pouvoir. » (55) Bien sûr qu’il y a une poétique des maladies mentales, et ce n’est ni naïf ni indécent de vouloir souligner ce fait, et cette poésie des fous se présente comme un retour au monde magique de l’enfance. Jung écrit ceci à propos de la schizophrénie : « Une compensation de l’inadaptation aux exigences réelles par un retour définitif et total à la vie sentimentale de l’enfance. » (cité par Frogé p. 51) L’enfant est par excellence un être qui sait jouer de manière innée et inventer une autre réalité, dans laquelle peut s’exercer son jeu. La vie intérieure de l’enfant est souvent plus riche que celle de l’adulte et l’enfant partage cette hypertrophie avec le psychotique. L'acte d'imagination est un acte d'essence magique, explique J.-P. Sartre dans L'Imaginaire. La séparation d’avec le monde réel correspond à une fragmentation du sujet, mais cette dislocation a bien lieu à l’intérieur du sujet et le sujet ne perd pas contact avec le monde extérieur, il le rompt, ce qui est très différent.

(1) On peut aussi construire une esthétique du pathologique, c’est une tentation facile, comme dans le cas d’Antonin Artaud, auquel Frogé consacra sa thèse.

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