lundi 21 août 2006
Les fictions ne servent à rien si l’on considère l’utilité effective qui est la transformation, la modification de la réalité ; mais leur inutilité apparente est peut-être ce qui fait leur valeur et leur sens. En outre, l’utilité des fictions réside peut-être dans l’influence invisible et souterraine qu’elles ont sur nous, sur notre esprit, notre intelligence, notre imagination… et de ce fait participent, bien qu'indirectement, à la réalité.
Nous aimerions citer ce texte de Freud extrait des « Principes du cours des événements psychiques » in Résultats, idées, problèmes (vol. I) :
« L’art accomplit par un moyen particulier une réconciliation des deux principes [le principe de plaisir et le principe de réalité]. A l’origine, l’artiste est un homme qui, ne pouvant s’accommoder du renoncement à la satisfaction pulsionnelle qu’exige d’abord la réalité, se détourne de celle-ci et laisse libre cours dans sa vie fantasmatique à ses désirs érotiques et ambitieux. Mais il trouve la voie qui ramène de ce monde du fantasme vers la réalité : grâce à ses dons particuliers il donne forme à ses fantasmes pour en faire des réalités d’une nouvelle sorte, qui ont cours auprès des hommes comme des images très précieuses de la réalité. C’est ainsi que, d’une certaine manière, il devient réellement le héros, le roi, le créateur, le bien-aimé qu’il voulait devenir, sans avoir à passer par l’énorme détour qui consiste à transformer réellement le monde extérieur. Mais il ne peut y parvenir que parce que les autres hommes ressentent la même insatisfaction que lui à l’égard du renoncement exigé dans le réel et parce que cette insatisfaction qui résulte de la substitution du principe de réalité au principe de plaisir est elle-même un fragment de la réalité. »

Le principe de plaisir nous conduit là où nos pulsions et nos désirs pourront être satisfaits. Or, on ne peut compter sur le réel, qui n’est pas fait pour nous et qui s’accorde rarement avec nos exigences. Le principe de réalité est le principe de plaisir en tant qu’il tient compte des possibilités que lui offre ou non la réalité, c’est un principe de plaisir raisonnable qui sait différer ou renoncer à ses jouissances. Ce qui le fait agir, c’est le souci de notre conservation, de notre bien être, donc le principe de plaisir. L’art semblerait pour Freud être ce qui nous permet d’atténuer la douleur et les frustrations consécutives à nos sacrifices et à nos échecs. Non que l’art nous fasse échapper au réel par une substitution d’un autre réel fantasmatique, illusoire, ou par le divertissement qu’il occasionne. L’art produit des œuvres qui sont réelles même si elles ne sont qu’une image de cet autre réel.
Le mot « fragment » est un mot (et l’idée qui lui est associée) qui revient sans cesse dans les écrits de Freud lorsqu’il parle de la réalité. La réalité n’est pas un bloc incassable. Le regard lui-même détaille le monde. Que dire de la pensée qui n’agit que par découpage ?
La fiction a une fonction talismanique, c’est pourquoi les images qu’elle nous offre nous sont si «précieuses».
Sir Arthur Quiller-Couch était un écrivain et un professeur renommé de Cambridge. Dans son On the Art of Writing (non traduit en France), celui-ci expose ce qu’est pour lui la littérature. Nous traduisons d’une manière hâtive, mais espérons-le fidèle :
«(...) ainsi que Johnson l’a affirmé de l’Elégie de Gray : "elle regorge d’images qui trouvent un miroir dans chaque esprit, ainsi que de sentiments auxquels chaque cœur renvoie un écho". Quand George Eliot dit : "Je n’ai jamais trouvé autant de mes propres sentiments exprimés de la manière dont j’aurais aimé qu’ils le fussent", elle ne faisait que dire de Wordsworth (dans une langue plus simple, plus familière) ce que Johnson disait de Gray ; le même témoignage repose dans cette fine remarque d’Emerson : "L’histoire universelle, les poètes, les romanciers" - tous les bons écrivains, en somme - "ne doivent en aucun endroit nous faire sentir que nous dérangeons, que ces mots s’adressent à des êtres meilleurs que nous. Plutôt doivent-ils, en vérité, nous laisser penser que c’est dans leurs mots que nous nous sentons le mieux chez nous." Il existe moult preuves, dont ces extraits sont des exemples, qui expriment une théorie qui pourrait être résumée comme il suit : nous demeurons ici entre deux mystères, celui d’une âme fermée de l’intérieur et celui d’un univers extérieur ordonné [qui manque à cette âme et auquel probablement cette âme manque également ; « without » semble indiquer deux choses : l’extériorité et le manque], alors il est accordé à certains hommes parmi nous de parler. [les deux sens du mot « dwell » sont utilisés dans la même phrase et cette connivence entre le verbe « demeurer » et « parler » n’est pas rendue par la traduction]. Ces hommes ont une fibre intellectuelle plus délicate que leurs contemporains ; leur esprit est ainsi fait qu’il semble posséder des filaments pour intercepter appréhender, conduire et ramener chez nous des messages perdus entre ces deux mystères, de même qu’un télégraphe moderne a appris à chercher, à saisir et à relier entre eux des messages humains égarés parmi les vastes étendues d’eau de l’océan. De cette manière, le poète peut rendre ce service à l’homme ordinaire, afin que ce dernier (ainsi que le professeur Johnson le déclarait) "sente ce qu’il se rappelle avoir déjà ressenti auparavant, mais qu’il le sente avec une sensibilité plus grande" ; ou bien, même si le message ne lui est pas familier, qu’il nous suggère alors (...) de "sentir que nous sommes plus nobles que nous ne le pensions". »
La littérature est pour Quiller-Couch
« une nourrice pour les natures nobles et le bien lire fait de l’homme un être entier ».
Contre Platon, Quiller-Couch affirme que
« les hommes n’ont jamais pu se débarrasser de la littérature depuis son invention, ne serait-ce que pour un moment. »


On ne peut que se réjouir de cette impossibilité...
Lier ce mini-billet à celui-ci et à celui-là.



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