dimanche 13 août 2006
Le tour d’écrou (The Turn of the Screw), 1898
Henry JamesCe roman aux dimensions d’une longue nouvelle est un classique du genre et, peut-être, la meilleure histoire de fantômes jamais écrite à ce jour, bien qu’il ne s’agisse pas exactement de revenants. Ou, si tel est le cas, pas dans le sens où vous seriez susceptibles d’entendre immédiatement ce dernier terme. Les reliques de nos souvenirs et de nos inconscients peuvent donner naissance à des revenants, sans même oser parler du retour du refoulé – expression que l’on peut mettre au pluriel…

Amenabar s’en est inspiré pour son film Les autres,


bien que la filiation soit moins évidente que celle qui s’affirme dans le film de Clayton, œuvre plus littérale.




Le point commun entre Amenabar et James est l’étrangeté dissolue qui remue l’esprit des divers personnages. La grande réussite du cinéaste repose sur sa capacité à prendre à parti le spectateur et à l’obliger à un retournement sur lui-même à la fin de son film. De gré ou de force, nous participons au déroulement de l’histoire car nous sommes contraints d’y apposer fermement notre conscience, comme une loupe sur des mots écrits trop petit pour être déchiffrés de loin par les myopes que nous sommes tous. En ceci, Amenabar est fidèle aux exigences jamesiennes.

L’histoire se glisse dans ce que Henry James appelle « la chambre intérieure de [notre] épouvante. » Il existe, bien sûr, en chacun de nous, un compartiment où s’ébroue la peur, escortée des petites peurs fondatrices et destructrices de l’enfance, qui commencent avec celles du loup et des monstres qui se nourrissent de la nuit et des ombres. Voisine également en cet endroit souterrain la grande peur, celle qui danse la java dans notre crâne, lorsque l’on pense à la dame en noir. Il n’est pas si étonnant que, par contraste, les fantômes soient souvent représentés par le blanc. Sûrement une mesure d’apaisement, bien que le blanc désigne en divers endroits la mort. Ce qui est visible ne peut nuire autant que ce qui est celé à la vue, car il est un principe certain que l’on ne peut jamais prouver l’inexistence de quelque chose. Le (dernier) tour d'écrou n'est qu'une expression, parfaitement choisie, pour désigner ce qui visse notre angoisse au plus profond de notre esprit. Il suffit d'un petit rien pour que le doute oscille durablement vers la certitude déplaisante que nous sommes pris au piège. Il n'est pas sans importance que l'expression se trouve sous la plume de la gouvernante... Pourtant, n'est-ce pas une manière déguisée de la part de James afin de nous signifier notre perte ?

Ici, point de fantômes enrubannés dans des draps blancs. Il s’agit d’apparitions. Ce qui apparaît doit être perçu. Or, la perversité de cette histoire est de renvoyer la perception à la subjectivité des divers protagonistes. Puis, dans un dernier acte de sadisme littéraire, à celle du lecteur, qui est contraint d’inventer le fin mot de l’histoire. Si, comme le prétendait son frère, le grand William, neurasthénique à l'image de sa sœur Alice, trop peu connu en France, « Chacun est limité par ce qu’il peut imaginer. », on comprendra que Le tour d’écrou sera un émulsif différent pour chaque complexion. Je suis assez troublée par la concordance qui existe dans les écrits des deux frères, bien que l’un ait choisi la voie du roman et l’autre celle, plus aride, de la réflexion philosophique et psychologique pure. Chez les deux hommes, le flux de la conscience emporte dans ses flots jusqu’au moindre résidu de nos pensées, y compris les moins avouables.

On peut lire au-delà d’une histoire de fantômes, un récit plus complexe : celui des projections malsaines d’une gouvernante sur des enfants, peut-être (certainement !) pervertis. Mais rien n’est absolument certain sinon que l’enfance est le terreau des plantes vénéneuses. Tous les gosses sont des peaux de vache. On y lira aussi une métaphore du psychisme humain. L’œuvre est aussi riche que la compréhension éventuelle du lecteur l’autorise.

Henry James est un immense auteur. Proust fait figure de piètre phénoménologue à côté de lui ; la prose de James est encore plus exigeante que celle du dandy souffreteux susnommé, parce que plus sincère et gonflée d’une puissance inépuisable et inexplicable. Il exige beaucoup de ses lecteurs mais, en retour, il offre le centuple de votre don. Lire ne devrait jamais être un acte qui s’expose à la légère. Henry James n’a jamais galvaudé cet acte suprême qui, à mes yeux, a tout de la prière bien qu’elle s’adresse à un dieu invisible. Dans ce court roman, James ne donne pas la pleine mesure de son art, qui atteint sa perfection, selon moi, dans des romans tel que Les ailes de la colombe. Pourtant, la concision du propos et la gerbe d’interprétations provoquées prouvent la force de l’écrivain.


David Lodge, dans son sublime L’auteur ! L’auteur !, retrace la vie de Henry James. Rien de comparable, bien entendu, avec l’immense biographie de Leon Edel, mais Lodge fait preuve d'une admirable compréhension. Rien de tel qu'un écrivain pour en comprendre un autre. On retrouve une filiation avec son précédent roman, Pensées secrètes, qui était, somme toute, un roman éminemment jamesien, puisqu’il "s’attaquait" à l’objet adulé du grand romancier : la pensée intime, la pensée des autres, la sienne, les entrecroisements de pensées... et les expériences sur la pensée ! On y rencontre, entre autres, Sylvia Du Maurier, la dame des pensées de Barrie, son père George, grand ami de James et, si l'on pense très fort à lui, Barrie lui-même !
Bonheur de lire deux grands romanciers, qui ne sacrifient rien à l’intelligence mais n’en font pas pour autant, du moins explicitement, le sujet de leurs livres. La chair et le squelette, l’histoire et la réflexion. Trop souvent, les romanciers sacrifient à l’un ou l’autre pan de l’alternative, quand il ne faudrait jamais élire l’un ou l’autre. Il n’y a peut-être qu’un grand style qui soit capable d’unir ces deux exigences de l’art romanesque.

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Il est regrettable qu'aucune chaîne hertzienne ne se soit décidée à diffuser cette série, qui ne tint que deux saisons, malgré l'attachement de son public. Les lois de la divinité "Money Money" me sont incompréhensibles... Je regarde assez peu de séries, quoique je sois assez férue de ce genre de créations, si l'on me compare à certains de mes condisciples... et autres apprentis philosophes de bazar. Mais celle-ci a sans doute nourri quelque chose en moi qui se mourait de faim, car elle prit sa place dans mes attentes et jamais elle ne me lassa ou m'irrita. Le premier épisode me surprit, notamment à cause du physique atypique mais, néanmoins, charmant de l'héroïne, Ellen Muth. Sa moue boudeuse, qui s'apparente au rire désespéré (?) du bouledogue est assez sexy.
Cette très jeune fille, visiblement mal à l'aise dans son existence, à l'instar des êtres qui sortent un peu hagards de l'enfance, est mise en demeure par sa mère de trouver un emploi. George, puisque tel est son prénom (Georgia, en réalité), s'acquitte de mauvaise grâce de la tâche. Et, tout à coup, les toilettes de la station spatiale MIR lui tombent sur la tête et elle meurt dans la seconde. Quelle fin ridicule, n'est-ce pas ? Ne le sont-elles pas toutes ? Dommage de mourir si vite quand on a eu si peu de temps pour décevoir les autres - et soi-même ! Dommage de mourir sans avoir connu le goût fiévreux et amer de l'amour. Dommage de mourir sans l'espoir d'une rédemption, après avoir gâché sa vie sans même l'entamer. Elégance suprême ou absolue bêtise de partir sans mots dire. Personnellement, j'aimerais mettre à sac toutes mes possibilités et me casser la gueule sur les vitres des magasins, ceux qui exposent mes plus jolis songes. Je voudrais pas crever sans... Mais je ne suis pas George. Tant mieux. Elle est donc morte, mais son avantage est de le savoir, tandis qu'il en est qui gigotent encore, bien que tout crevés à l'intérieur. Pourtant, sa vie ne fait que commencer. Elle devient faucheuse d'âme, c'est-à-dire qu'elle recueille l'âme des futurs décédés en les touchant de la main, avant leur mort, qui n'emportera que le corps usagé des défunts. Elle devient, malgré elle, à son corps défendant, une autre personne, puisque son apparence physique n'est pas celle qui était la sienne de son vivant. Son rôle est défini. Elle trouve un sens à sa vie en trépassant. Jolie ironie. Elle n'est pas seule puisqu'elle oeuvre au sein d'une équipe. Chacun des protagonistes doit se débrouiller afin de vivre discrètement parmi les vivants, en exerçant une activité professionnelle. Tous ses comparses sont des personnages, notamment Mason drogué, désespéré, qui ne pense qu'au sexe. Sans oublier Daisy Adair, morte en 1938, sur le tournage d'Autant en emporte le vent, qui se vante sans cesse d'avoir fait quelques gâteries à Errol Flynn ! De loin, George observera les conséquences de sa mort sur sa famille, qui va éclater. Elle ne pourra pas les aider directement, mais prendra soin d'eux à distance. Et de mesurer l'espace qui sépare les pensées des uns et des autres de la parole qui ne fut pas prononcée à temps. Les dialogues sont brillants, l'ensemble est d'une drôlerie incroyable et l'on prend plaisir à coudoyer avec la faucheuse. Le dernier épisode ne livrera pas tous les secrets de cette histoire mais c'est peut-être aussi bien. Les deux saisons sont sorties en DVD zone 1. La première est d'ores et déjà disponible en zone 2. 
Extrait de la bande originale de la série : Metisse.  
"Boom Boom Ba" du groupe Metisse. 
Bien à vous, amis lecteurs ou gens de passage.

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