dimanche 25 juin 2006
« Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre… » Cette mystérieuse citation extraite du film de l’admirable Murnau, d'un intertitre, est célèbre pour être devenue le mot de passe des surréalistes en leur temps, grâce à Breton.
Histoire d’une descente aux enfers, dans les limbes* (j'emploie à dessein ce terme de théologie) mais sur la terre, au creux d’un château ou d’un cauchemar (Max Schreck sublime et incomparable vampire).

Lotte Eisner dira de ce film qu’il est « parcouru par des courants d’air glaciaux de l’au-delà ». Je les ai sentis claquer dans mon dos et mes os. La proximité de l’œuvre de Freud est évidente, d’une part dans l’opposition des forces binaires et ternaires, sur laquelle est construite l’œuvre, d’autre part dans la sexualité diffuse dans le traitement du thème. Ellen et Thomas n’ont pas consommé leur relation mais la femme offre son sang à Nosferatu ; elle se donne à lui en sacrifice. Thomas et le comte ont une relation ambiguë, une homosexualité latente se dessine, un rapport de quasi séduction s'affirme quelques instants et s'achève dans la consommation par l'un du sang de l'autre. La sexualité est une forme de dévoration d'autrui, aussi bien physique que psychologique, quand bien même (surtout dans ce cas) l'union est harmonieuse. Le roman de Stoker est traversé par des frissons ô combien érotiques. Ceux-ci sont atténués ici et peut-être davantage incrustés dans la pensée du cinéaste sans pour autant apparaître de manière aussi flagrante à l'écran. Là où les épigones de Murnau produiront des films d'horreur, ne s'adressant qu'à l'épiderme, aux réactions physiques d'effroi et de dégoût, Murnau parle aussi bien au corps et à l'esprit, sans jamais les dissocier. Son film possède une indéniable profondeur métaphysique et projette des scories d'inquiétante étrangeté dans l'âme du spectateur.
Henrik Galeen écrivit le scénario d'après Dracula de Bram Stoker : hormis les noms et certains éléments modifiés pour des raisons de droits (quoi qu’il en soit, l’épouse de Stoker, Florence, intentera un procès à Murnau ; elle exigea la destruction des négatifs du film, mais certaines copies furent heureusement sauvées), ce film est peut-être l’adaptation la plus fidèle du roman. Je n’en parlerai pas car Gaëlle l’a fait mieux que moi. Ce minuscule billet n’est qu’un timide clin d’œil à son travail, qui force mon respect. Je ne suis qu'un être du fragment...
Dracula fut peut-être inspiré par Sir Richard Francis Burton. Il était explorateur et Stoker le rencontra lors d’une soirée. L’homme raconta à l’écrivain des histoires de vampires, notamment dans des récits arabes. Et plus précisément dans Les mille et une nuits qu’il avait traduites…Etonnante généalogie s'il en est de différentes.
Le film de Murnau s'expose ainsi : un jeune homme, Thomas Hutter, est envoyé par son employeur, l'agent immobilier Knock, hors et loin de sa contrée. Il est chargé de conclure la vente d’une demeure avec le comte Orlock, qui n’est autre que Nosferatu le vampire. A son arrivée, des villageois le mettent en garde… Un livre dévoile la nature de l’innommable péril : le vampirisme. Hutter décide malgré tout de rendre visite au comte. Etrangement, celui-ci ne reçoit qu’à la tombée de la nuit. Installé chez le propriétaire, Hutter est assiégé par des cauchemars et des visions effroyables. Il a été mordu pendant son sommeil. Orlock quitte son château car la vision d’un portrait, celui d’Ellen, l’épouse de Hutter, le trouble. Il sème la maladie le long de ses pas. Il s’installe en face de l’immeuble où demeure Ellen. Cette dernière a des pouvoirs médiumniques et sait intuitivement ce qui est advenu à son mari. Elle n'ignore pas qu’Orlock est présent, non loin d’elle. Elle se perd en lui pour sauver la ville de la peste et du vampirisme. Aux premières lueurs du jour, le vampire s’évanouit et la femme meurt dans les bras de Hutter.
Nosferatu ne signifie pas « vampire » ou «non-mort », bien que la seconde dénomination ait des prolongements intéressants pour la pensée psychanalytique ou philosophique. L'entre-deux symbolisé par le vampire dit notre impossible appartenance au monde sensible et intelligible, une faille entre conscience et inconscient, un no man's land de l'esprit. Le nom provient de l’ancien slave : nosufur-atu, dérivé lui-même probablement du grec nosofÒroj (nosophoros, littéralement celui qui ap-porte la maladie, à savoir ici la peste). Rien d’étonnant à cette étymologie, entreprise en coup de vent, si l’on songe que « vampire» est le nom qu'on donne en Allemagne et en Hongrie (et dans d’autres pays européens) à des êtres chimériques, à des cadavres qui, suivant la superstition populaire, sucent le sang des personnes qu'on voit tomber en phtisie. Le nosferat(u) est aussi le vampire de la mythologie romaine. Ils sont les enfants morts-nés des couples illégitimes. Naître coiffé (comme David Copperfield par exemple), par exemple, peut être un presage d’une renaissance après le décès sous la forme d’un vampire, surtout si la coiffe est rouge sang ! Stoker écrit ceci : “(…) le nosferatu ne meurt pas, comme l’abeille, dès qu’il a frappé. Bien au contraire, son forfait accompli, il est plus fort encore, dispose d’une puissance accrue pour perpétuer le mal (…)” La mort qui devrait ouvrir la rédemption engendre un cycle qu'il faut briser.
Le mot est enfin prononcé : le vampire est une incarnation possible du mal, une façon de poser la question sans réponse définitive à une divinité qui n’existe peut-être pas. Paradoxalement, le vampire dit l’existence du mal suprême, ce qui impose la question inversée et implicite de l'existence de son contraire.
Le souci de la damnation éternelle (d'où l'évocation précédente des limbes) est une constante dans l’histoire de l’humanité. Il suffit , par exemple, de se souvenir à quel point les égyptiens étaient soucieux de la conservation des corps. Le corps doit être en repos afin que l'âme s'en détache et puisse voguer ailleurs.
Ailleurs.
Celui qui ne meurt pas et qui n'appartient ni à la vie ni à la mort bouleverse l'ordre du monde.
L’affiche représente un rat (uni à des ailes de chauve-souris),
une créature ambiguë, qui symbolise la peste, transmise par l’animal et suggère la monstruosité à l’œuvre dans le thème. Le vampirisme (le mal) est une contagion. Ce rat trône sur des cercueils empilés et annonce l’horreur. Nosferatu, eine Symphonie des Grauens. Une symphonie de l’horreur. Et non un drame romantique, bien que l'expressionnisme allemand soit lié à ce courant.
Cette peste est aussi celle que Camus mettra en scène avec moins d’hystérie et plus de réalisme apaprent. Pourtant, le vampirisme dont s’est emparée la littérature et le cinéma populaires est un choix plus équivoque et subtil qu’il n’y paraît, à l’instar de la lycantropie*. Ce n’est pas un hasard si le thème s’épanouit à l’époque victorienne, corsetée par des bienséances strictes, soucieuse de masquer ces bas-fonds peu reluisants et de les reléguer en arrière-plan. Le vampire est un aisé retour du refoulé, si je puis m'exprimer ainsi.
De Murnau, qui a adopté avec humanité et compassion tant de thèmes différents, qui aurait attendu ce choix ? Peut-être ceux qui savent que la monstruosité n’est jamais que l’homme et la femme qui a l’audace de (se) regarder dans son abîme quotidien. Nul besoin de rechercher un chaînon manquant entre l'humain et l'inhumain pour expliquer ce surgissement. La bête immonde loge dans le creux de nos reins. Nous nous accouplons avec elle à chaque heure du jour et de la nuit. Rappelons que Murnau avait déjà adapté le Docteur Jekyll et Mister Hyde sous le titre Le crime du docteur Warren. Il semble donc qu'il ait été frappé en continu et criblé par ce questionnement.
Au départ l’expressionnisme allemand est né des difficultés économiques que la première guerre mondiale avait fait naître. Le symbolisme et la création d’une atmosphère via une mise en scène qui privilégiait l’expression d’une humeur, d’un ressenti, devaient pallier le manque de ressources pour filmer dans des décors intérieurs, limités. Comme souvent, c’est l’exiguïté des moyens matériels d’expression qui enlève l’imagination et qui permet le surgissement d’artifices audacieux et riches en connotations. Suggérer est le maître mot de ce film et de l’expressionnisme en général. Ce genre procède par réverbération. Une pensée se frotte à une autre et en fait surgir une troisième qui dépasse les deux précédentes et ouvre une autre voie. Ceci ressemble un peu à l’analyse.
L'expressionnisme cinématographique est né en 1919 avec Le Cabinet du docteur Caligari, de Robert Wiene. Nosferatu. de F. W. Murnau (1888-1931) est une autre étape. Il n'est plus seulement question d'un esthétisme particulier qui emprunte sa noirceau à la littérature gothique. Se creuse ici une véritable dimension métaphysique qui s'exprime par l'intuition qu'engendrent les images. La Lumière et les Ténèbres se donnent corps à corps, l'un contre l'autre, dans un troublant face à face. L’expressionnisme allemand est un courant très important dans le cinéma muet des années 20 (et dans la littérature, premièrement). Metropolis, Les trois lumières (Der Müde Tod), la série des Mabuse de Fritz Lang ou encore les films de Murnau sont les fleurons du genre. Ce choix cinématographique se traduit par sa capacité de suggestion d’«émotions métaphysiques» transmises par la production d’images étranges, souvent peintes, et par un usage très maîtrisé de la lumière et des ombres. L’expressionnisme produit un décalage entre le réel du sens commun et celui qui est donné à percevoir, dans un halo d’étrangeté et de symbolisme. Alors que Le Cabinet du docteur Caligari se donnait à éprouver comme un "théâtre mental", le film de Murnau est tourné en décors "naturels" et sa puissance provient de cette différence ; il y a une inquiétante étrangeté qui sourd d'une fissure au sein du réel tandis que le fantastique incline au surréalisme... Le film paraît vampiriser la nature par le biais de procédés techniques spécifiques - accéléré ou images en négatif. Illégalement adapté d'un classique du genre, le Dracula de Bram Stoker, Nosferatu est le parangon de la longue série à venir des Dracula, de Tod Browning (1931) à Francis Ford Coppola (1992).
La relation commune entre ces divers films allemands est l’exploitation morbide et fascinante du thème de la folie, de l’esprit en proie à des tourments divers. La langue allemande désigne ces films sous le terme kammerspielfilm (le film en chambre, à cause de l’espace cloisonné dans lequel se déroule l’action).
Ce film est une des adaptations du thème du vampire que je préfère sans occulter celle de mon réalisateur fétiche Tod Browning. La version de 1931 est devenue peut-être la plus fameuse version du thème et est considérée comme un classique du film d’horreur. Bela Lugosi trouvait alors son incarnation éternelle, pour le meilleur et pour le pire, bien entendu. J'eus préféré Lon Chaney, mais il mourut.
Dans le prolongement de ces quelques lignes, peut-être n’est-il pas sans bonheur de lire le génial livre de Matheson (conteur hors pair même si l'histoire prend les devants face à la possibilité d'un style sans cesse ajournée par l'urgence de raconter), de regarder Le bal des vampires (version satirique du sujet) par Polanski et de confronter tout ceci au troublant Carnival of souls de Herk Harvey disponible, libre de droits ici.
La pièce radiophonique de et avec Orson Welles
sur une musique de Bernard Hermann est une curiosité digne de ce nom. http://www.radiowork.com/projects/draculascript.html
Tranposer plusieurs centaines de pages en une heure de programme est un exploit et Orson est un ami fidèle de votre MélancHollyque...
* Lieu destiné à recevoir les ames des enfants morts sans Baptême ; qui n'ont point merité l'Enfer, à cause qu'ils sont morts dans l'estat d'innocence, & qui ne peuvent pas entrer en Paradis, à cause du peché originel.
* * « Espèce de maladie mentale dans laquelle le malade s'imagine être changé en loup. Êtes-vous travaillé de la lycanthropie ? Par extension, la maladie de ceux qui se croient métamorphosés en quelque autre animal. » (Littré).

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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