dimanche 28 mai 2006

J’ai dégusté, frustre gloutonne, avec l’appétit d’un cétacé ce trop court essai. Ne suis-je pas le ventre qui abrite Pinocchio et son vieux Gepetto ? Impressionniste, Tournier caresse et flatte quelques livres et auteurs qui ont décillé son existence. Le premier d'entre eux est le plus célèbre roman de Selma Lagerlöf. Il laisse entrevoir la croisée, mais le livre délaissé, on regrette que la percée ne soit pas plus grande, plus profonde, et l’on a envie de se substituer au maître de céans. Mais l’étincelle a allumé un incendie. Dans mon esprit. Le vôtre de même, très certainement. Le souffle de Tournier ranime mes amours parfois chétives. Peut-être est-ce l’ultime mérite de cet ouvrage, de cette déclaration d’amour - en bonne et due forme. En effet, Michel Tournier possède cette qualité rare, qui est générosité, vertu même (et mériterait de figurer aux côtés des exigeantes cardinales nommées prudence, justice, courage et tempérance). Il est un frère qui partage ce qu’il aime, ce qui lui fait vivre, le nourrit. Sa définition du bonheur est, de ce point de vue, radieuse et lucide :

« Le bonheur, c’est très simple. Il n’y a qu’une seule condition, mais alors absolument nécessaire : aimer passionnément quelque chose ou quelqu’un. Si vous n’aimez rien, ni personne, vous êtes perdu, votre vie est finie avant d’avoir commencé. Au contraire, si vous vous passionnez pour la botanique, la musique indienne, le rugby ou les timbres postes, si vous voulez absolument tout savoir sur l’Egypte des pharaons, si vous passez vos nuits l’œil collé à un télescope parce que les étoiles vous fascinent, si vous adorez par-dessus tout une femme, un homme ou un enfant (ou les trois à la fois), et si vous êtes prêt à tous les sacrifices qu’exigera votre passion… alors peut-être serez-vous un grand écrivain, un peintre célèbre ou un naturaliste de renommée mondiale, mais ce qui est sûr et certain, c’est que vous aurez une vie digne d’être vécue. »
Tournier sautille de l’amour à la passion, de la passion à l’adoration, sans distinction conceptuelle. Il faut bien comprendre qu’il parle d’intensité, de ce que Descartes appellerait la dévotion. Il n’est pas question de flammèche d’émotion, de sentiment qui s’éteint en un claquement de doigt, faute de soins et surtout de foi – ai-je déjà dit que ce qui m’attire chez Barrie est cette foi en l’impossible, moi qui n’en possède aucune lorsque s’agit de Foi ? Le feu de l’esprit et du cœur requiert l’ardeur, quelque chose qui s’apparente à la grandeur de l’âme, qui n’est pas seulement état mais complexion. A mort ceux qui n’ont que de petites passions ai-je souvent envie de hurler ! L’homme se mesure sur l’échelle de ses passions. L’amour est viscéral ou n’est que médiocre fantaisie, pitance pour l’estomac incommensurable de l’arracheur des heures et des minutes. Je ne lis pas pour passer le temps. Je hais cette expression. Ne courons-nous pas au coude à coude avec lui ? Je ne passe pas le temps : je le vole, je le dupe, je le (dé)double, je le fustige, mais je refuse de le perdre. Je lis pour m’enfler de ma propre vanité et de quelques autres sentiments plus précieux ceux-là. Puis, je m’envole. Je suis montgolfière quand je lis. Je suis. Tournier a raté l’agrégation de philosophie (par bonheur !) sinon il ne serait pas devenu le conteur, l’écrivain libre, qu’il est. Il a conservé la rigueur de l’exercice mais l’activité douloureuse de la pensée en exercice ne l’a pas excipé de sa fantaisie, de son imaginaire. Pourtant, il ne cesse de répéter - et je ne suis pas certaine qu’il ait toujours été pris au sérieux - que tous ses livres sont des traités de philosophie déguisés, surtout ceux destinés aux plus jeunes… Justement ! Il précise que son Vendredi ou la vie sauvage (destiné aux plus jeunes) est bien supérieur à son Vendredi ou les limbes du Pacifique (philosophiquement viable). Je ne résiste pas au bonheur de citer ce qu’il écrit au sujet du Tour du monde en quatre-vingts jours de Verne :
« Le caractère philosophique de ce roman d’aventures est couronné par un coup de théâtre qui sort tout droit de La critique de la raison pure de Kant. Le philosophe allemand nous explique en effet que le temps et l’espace, même réduits à leurs dimensions les plus purement théoriques, n’en sont pas moins des intuitions de la sensibilité qui ne peuvent se réduire aux concepts de la raison abstraite.* Le temps et l’espace, il faut les vivre avec nos yeux et nos muscles, aucune construction abstraite ne remplacera cela. Et il nous donne l’illustration saisissante de son propos : “ Si le monde entier se composait d’un seul gant encore faudrait-il que ce fût un gant droit ou un gant gauche, et cela la raison seule ne le comprendra jamais.”»
Ce livre vous fera gagner une ou deux heures de bonheur. * Puis-je ajouter que l’imagination est la fonction qui fait liaison entre les deux, ce que Kant nomme le schématisme ? Je pense déjà à des développements fructueux...

Les roses du Pays d'Hiver

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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