jeudi 6 avril 2006


Petit extrait audio de la pièce de Julia Roberts.

Il faut toujours se méfier du sac à main des filles : le mien cachait un dictaphone en parfait état de marche ...


Barrie, quant à lui, pensait qu'il fallait être mis en garde contre le manchon des femmes :


"Nous ayant donc brièvement présenté, il détourna son attention vers le commutateur électrique, puis l’abaissa et le remonta si rapidement qu’il est approprié de dire que, Mary et moi, nous nous étions rencontrés pour la première fois à la faveur d’un coup de foudre. Je crois qu’elle revêtait un ensemble fait de petites plumes bleues. Mais, si un tel costume n’est pas convenable, je jure qu’il y avait au moins des petites plumes bleues dans son bonnet trop coquet et qu’elle portait un manchon assorti. Aucune partie de la femme n’est plus dangereuse que son manchon. Comme les manchons ne sont pas portés au début de l’automne - même par les malades -, je compris, en un éclair, qu’elle avait mis toutes ces jolies choses pour m’amadouer." (Le Petit Oiseau blanc)




La webcam déforme le son, hélas, qui demeure très acceptable sur mon dictaphone.
Ancienne réflexion d'un petite fille. La mémé du troisième étage est probablement couchée. Son voisin de pallier, celui de gauche, rumine Kant ; il prépare l’agrégation de philosophie, un pauvre type qui a les moyens de ses ambitions. Je n’ai envie de rien. Celui de droite est avec sa fiancée, une de plus, et les sous-vêtements de la demoiselle pendent à la fenêtre – c’est un code entre nous, une sorte de plaisanterie aussi, afin que je sache qu’il est en bonne voie et que nos habituelles causeries sont remises à une autre heure. La voix de Brel fait vibrer les cloisons en feuille de papier à cigarette. Au loin, des enfants se disputent. Ils ne connaissent pas leur bonheur. Des odeurs de soupe de légumes, épaisse, et enrichie de vermicelles me chatouillent la mémoire. Si, en vérité, j’ai envie de quelque chose, quelque chose de simple, de banal. J’ai envie d’un foyer, d’être pendant ce week-end une petite fille choyée par des parents modèles. J’ai envie d’un arbre de Noël ventripotent et bariolé jusqu’à l’écoeurement. J’ai envie d’une bûche au grand-marnier, de marrons glacés et de cadeaux. J’ai envie d’être heureuse jusqu’à la nausée. J’ai envie de mourir. Rien ne la distrait de cette vilaine sensation qui gargouille dans son ventre. ELLE est là, qui la déguste goulûment. Une méchante bête, évadée de l’enfance, le pays d’où l’on ne revient pas, qui la dépossède de sa raison ; ELLE alourdit ses gestes, les drape dans du plomb. ELLE attend toujours le crépuscule pour la tourmenter. Oui, elle le sait : ELLE est là, dans le clair-obscur. Accoudée au creux de son estomac. ELLE s’éveille, se débat, s’infiltre dans le corps inerte, paralysé par son venin glacé, remonte le long de la gorge et l’étouffe délicatement, avec précision. L’ANGOISSE la tord à la manière dont parfois le plaisir la contraint, mais il n’y a pas dans cet état de brusque montée ou d’abrupte descente. L’Angoisse est un orgasme sans pallier, une gifle, un coup brusque et circonstancié. Brel s’éteint dans un cri, le sien. Il est six heures du soir. Le front appuyé contre la vitre, dans le silence qui est le lot de tous les exilés, elle surveille le spectacle de la ville qui disparaît. Des lumières s’allument ; des îlots de solitude desquels les êtres s’interpellent et se répondent par le va-et-vient des commutateurs. Elle a froid, Elle déroule le store de fer, comme elle enfilerait un gros pull côtelé, et se rencogne dans sa boîte de sardines. Elle entend cette vie intérieure qui grouille en elle, indépendamment d’elle-même, indifférente à cet inadmissible abandon. Le glouglou placide des boyaux, le mouvement lent de la vie à travers les veines et les artères qui charrient des litres de sang, ces à-coups des organes, des muscles et des nerfs m’abasourdissent. Je voudrais parler à un être humain. Je me sens indécente. Parfois, je sors faire des courses pour entendre la boulangère ou la caissière me parler, afin de me persuader que je suis encore vivante et pas seulement un demi-rêve pour moi-même. Cela m’apaise un instant, mais ce n’est pas suffisant. Sur son bureau s’amoncèlent des dizaines de livres, entamés, jamais achevés, à l’image de sa vie : un beau fruit mûr que l’on grignote sans faim. Le chat somnolant, la regarde d’un œil béat. Elle s’approche de lui, le caresse. Il joue l’indifférent, s’étire, se pelotonne, camoufle ses yeux alanguis derrière une patte agressive. Vaincue devant tant de désaffection, sa main retombe. Elle quitte la pièce, se dirige vers l’armoire à pharmacie, s’attarde dans la salle de bains, regagne le chambre, choisit un disque qui s’engouffre dans la chaîne, et finalement s’allonge sur la banquette. C’est un vendredi de décembre et demain commence le week-end, deux jours de diète sentimentale. Elle pense à la mort et cette idée la réconforte. Dimanche, c’est Noël. Elle repense à Sacha numéro un. Elle va se tuer, et de cette idée naît un sourire immobile, un sourire sans dents, un sourire sans appétit. Si les suppliques l’ont laissé indifférent, il ne sera pas insensible à la vue du corps froid, bleuté et dépenaillé. On a peur de la mort parce qu’on y pense. Mais, c’est comme tout, comme tout se qui se trame et se ligue contre nous, on ne sent rien quand ça arrive, les choses les plus importantes passent inaperçues et explosent, un beau matin ou un soir, sans que l’on sache pourquoi. La vieillesse est un grain que l’on porte en soi et qui accomplit son labeur clandestin de manière imperceptible et qui éclate au grand jour, déraisonnablement. Il a d’abord la vieillesse sereine des choses. La vieillesse évitable, la décrépitude due à l’usure qu’on leur inflige. Puis celle, sinistre, des lieux. La vieillesse causée par notre inattention, par notre défaut de savoir et de tendresse. La vieillesse de l’insouciance. Celle, plus triste encore, des bêtes. Une préfiguration de la nôtre. Vieillesse naturelle. Et enfin, celle, insoutenable, des hommes et des femmes. Cette vieillesse-là participe des trois premières à la fois. Ce matin, j’ai remarqué pour la première fois sur ma joue droite les débuts d’une fine toile d’araignée rouge, un lacis de vaisseaux minuscules qui se ramifie au coin de la bouche et qui remonte vers la tempe, une guipure rosée et patiente que le temps brode sur mon visage et mes cuisses. Ailleurs, sur mon corps et à l’intérieur, à l’abri de mes regards curieux, se préparent d’autres deuils, d’autres offenses, d’autres peines. A quoi bon mourir, sinon pour le cruel et exigu plaisir de blesser quelqu’un ?
[Dois-je préciser que ceci n'est qu'un exercice de style ou, plus exactement, d'écriture automatique, et n'implique rien de réel ? De toute façon, Berkeley, en passant sur le corps de Locke, vous dirait que le réel, c'est le perçu et /ou le percevoir... On ne va pas chipoter. Je ne suis pas d'humeur. Je ne suis pas désespérée, je suis bien trop conne pour l'être tout à fait, et ces lignes sont des phrases en l'air. Je trouvais le ton de mes derniers billets trop béats. Je réhausse le niveau. Paraît que je suis une "grande littéraire", alors je vais gerber quelques mots gandiloquents. Histoire de casser mon image de petite pouf(f)iasse* grand public... ] La pute, la sorcière, le croquemitaine, l’absent et la souillon : sous-titre commode Rien à faire ! Essayez donc d’en faire autant ! La pourriture, pour ça, a l’avantage : elle ne peut qu’être meilleure avec le temps qui lui donne toujours raison et la rend plus délectable au goût et à l’odorat. Plus la pourriture pourrit, mieux elle vaut. Loi de poubelle, loi universelle. Causons pas de traviole : la pute en question n’était même pas à la hauteur de cette ambition. Famille en toc ! Reprenons au début du cantique. C’était une petite pourriture, qui puait bien de la fosse septique qu’elle avait entre les jambes, mais une pourriture par accident quand même. Non pas qu’elle ne le faille pas exprès d’être vache, la salope. Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas : je suppose qu’elle se savait dégueulasse. Seulement, elle n’était pas orfèvre pour de bon. J’étais le déchet de ma mère. Pourtant il y a de jolies fleurs qui naissent sur le fumier. Je n’ai rien de commun avec ces dernières. Ma véritable mère était une pute à deux francs six sous et ma grand-mère une sorcière. Cette dernière aurait été une mère d’occasion tout à fait acceptable si elle n’avait eu dans l’idée de faire de moi l’esclave de ses pensées. Passe encore si ses idées avaient été belles ou originales, mais non, il ne s’agissait pour moi que d’être aussi malheureuse qu’elle l’était depuis ma naissance, et certainement depuis toujours. Il ne s’avérait pas très difficile de consentir à ses lubies, car trouver le bonheur, dans cette écurie, me paraissait encore plus insurmontable que de dénicher une once de tendresse dans l’œil chassieux de sa seconde fille. J’étais donc une enfant passable et, au demeurant, fort convenable pour tout le monde. Surtout pour les étrangers. J’étais très douée pour faire semblant d’être exempte de rêves et de désirs. Je songeais pourtant souvent à les tuer tous les quatre, la pute, la sorcière, le croquemitaine et l’absente. Par déduction, le lecteur aura compris que je m’étais attribué le titre peu glorieux de souillon. Qu’il n’aille pas s’imaginer que je manquais d’ambition et que je me résignais à ce statut. La suite lui apprendra que je les ai effectivement tués. A ma manière. La pire qui soit. Par la pensée. Par l’oubli. Je suis un être anonyme. Pas de père. Pas de patronyme et pas d’emmerdes non plus. Je connais ma chance. La vieillesse est une puissance souterraine, un tohu-bohu intérieur. Chronique de l’araignée Chronos Pattes Venin Fil Tisser Soie Collant Sensations Poils Mon cerveau est vorace. Je le comparerais volontiers à un poêle à charbon, réclamant sa dose de matière à brûler. Chronique de l’araignée Ce soir, je me suis réveillée et j’ai compris que j’étais devenue Dieu. Acte de succession en bonne et due forme. Je suis Dieu. Je l’ai toujours su, en vérité, mais je n’étais pas convaincue ; il fut un temps où la femme que j’étais n’aurait pas risqué un centime sans preuves. Je suis Dieu. La belle affaire ! Qu’est-ce que cela change ? Mes perspectives sur le monde et les hommes. Ne plus regarder en face, mais en biais. Normal, pour un être oblique. Soudain, les gens et les choses sont pourvus d’arêtes. Ça leur va bien d’être coupants. Je les préfère ainsi. La cruauté est la beauté inopinée de la laideur. Ils ont perdu leur platitude, malheureusement pas leur fadeur. Pas assez cruels. Manque de profondeur dans le geste qui taillade. Ils se contentent de blesser quand ils pourraient tuer. J’ai tous les droits. N’allez pas vous imaginer si vite que je croie en quelque chose, car croire, même en rien, est déjà une forme de perdition. Croire est au-dessous de mes ambitions. J’ai mis trop de temps pour parvenir jusqu’à cette décision pour tout gâcher. Je suis Dieu. Or, Dieu ne croit pas. Quand il le voudrait il ne le pourrait. Je ne serai plus jamais faible ni fidèle. Je suis à l’aise. Aucun être ou circonstance ne me ploiera. L’humanité est constituée de quatre-vingt quinze pour cent d’imbéciles, de deux pour cent d’idéalistes et de trois pour cent de faibles, et Dieu ne fraye pas avec les blattes. Les idéalistes n’aiment pas la vie et confondent toujours l’envers et l’endroit. Des insignifiants. Les imbéciles ne sont pas les faibles. Je vous parle de l’authentique faiblesse : l’impuissance de l’âme dont l’intelligence se fait la complice. Ce sont les faibles qui mènent le monde depuis que l’homme est en âge de penser et de tuer. Si vous voulez mon avis, il pense trop et ne tue pas assez, mais il pue convenablement. Je vais remédier sans contredit à ses faiblesses. Et Dieu dans tout ça ? Une victime consentante. Dorénavant, attendez-vous à des changements. Je vais oser au-delà de l’imaginable. Lorsque j’aurai tout dit, le monde sera mort, et moi avec. De ma belle mort. Enfin… pas tout à fait. J’ai été faible, voire molle, jusqu’à mes dix-huit ans révolus. Je ne dois ma conversion ni à ma brillante intelligence ni à mes qualités, mais à une circonstance heureuse : la grand-mère est morte en emportant avec elle le monde qu’elle entretenait, briquait, cajolait et remplissait d’épingles pour moi. Ironie de ne devoir sa force qu’à une marque d’inattention de sa part. Elle, qui était si concentrée. Elle a donc débarrassé le plancher et, en même temps, elle m’a appris à mes dépens qu’il ne faut jamais confier aux autres le soin de son imagination et de ses plaisirs. Je la remercie de cette éducation particulière qui fut la mienne. A mon tour de faire les comptes et de régler sa note. Comme il est commode d’être mort ! Les gens défilent devant vous. Par où commencer ? Par la fin. Un peu d’imprévu n’est pas néfaste. Je suis morte le 27 mars 1993. Un samedi, il n’était pas midi. J’avais faim. Une femme glapissait. J’étais une enfant terne, pleurnicheuse, laide et lucide. Je ne me rappelle rien du ventre de ma mère sinon qu’il était boursouflé et veiné de filaments transparents et brillants. Il y a longtemps. Son sexe, lui, m’était interdit. Il aurait dû l’être encore davantage. La grand-mère ne dormait que d’un œil. Le grand-père buvait. L’araignée noire courait. L’autre geignait avec des mines de chien triste. Et moi, moi, moi, c’était une autre histoire : je me lamentais en profondeur. Je braillais et personne ne m’écoutait. Je vais me tuer dès que j’aurais fini et on n’en parlera plus. J’ai hâte, si vous saviez. Il est déjà trop tard. Prendre son temps ne modifiera rien à ma décision. Elle n’en sera que plus parfaite ou raisonnable. Agir à la va-vite gâte la solennité de l’acte. Je veux sentir ma liberté dans chacune de mes cellules. Je suis bien élevée et soigneuse ; je ne laisserai pas de traces inopportunes. Je ne suis pas de ces hommes ou femmes-limaces qui barbouillent le monde de leur saloperies. Pas de traînées, seulement un fil. Je le coupe avec les dents. C’est propre et net. Se tuer avec la délicatesse d’une déclaration d’amour. Le dire, c’est déjà passer à l’acte, anticiper le plaisir de son propre néant. Le défunt, selon l’étymologie consacrée, est celui qui a accompli ce qu’il devait. Qu’ai-je donc fait pour mériter cette déchéance de l'exprimé ? Pour certains, je crois bien que passer le chenal du parler ou de l’écrit est une manière de se rassurer. Dire dispense souvent de faire. Je hais ces coquetteries de vieilles filles. Je ne suis plus vierge de rien d’important. Le contraire m’étonnerait en tout cas. J’ai goûté à tout ce qui pique et brûle. J’ai digéré. Maintenant, je recrache la pelote. Je me vide au fil de la plume. Je parie que personne d’autre, en ce monde, n’est aussi capable que moi d’inventer la meilleure façon de tuer. Tuer en général. Moi et les autres. Le mépris, la haine ne font pas le poids face aux poisons que je couve dans ma tête. Je tiens pour l’heure en équilibre sur les lignes délavées d’un cahier Clairefontaine petits carreaux. La grand-mère consentait ordinairement à ce luxe et à cette débauche. J’ai toujours aimé les cahiers Clairefontaine. Voilà un début satisfaisant, petite araignée. Ne dirait-on pas une comptine anglaise ? Tiens voilà un mot qui m’entraîne dans une contrée où les attaches parisiennes et les gommettes multicolores ont la vie dure : celle de la deuxième année de maternelle. Une des pires années de ma vie. Mon idée de tuer ne date pas d’hier. Enfant, j’étais soit disant perturbée. Poursuivons. La vie ne tient qu’à un fil. Il existe des tas de fils, vous en conviendrez facilement. De toutes les consistances. Pour tous les usages. De toutes les couleurs. Fil à pêche, fil d’Ariane, fil des Moires ou des Parques (selon que vous soyez latinistes ou hellénistes distingués), fil rouge, fil de soie, fil à couper le beurre, fil électrique, fil de mes pensées, fil du haricot vert, fil dentaire, fil de laine, fil de nylon, fil du funambule, fil du rasoir, fil de téléphone, fil ombilical, fil imaginaire, fil de lumière ou de poussière, fil à linge, fil à rôti, fil dans tes cheveux, fil de vermicelle chinois… Le fil prend vie et devient ver de terre, serpent ou corde pour te pendre. Enumération à la Prévert. J’aime ce poète, pas toi ? Fil-à-fil ; elle et moi. Le mien est de sang. Un sang corrompu, celui de la grand-mère, mon ogre préféré. Un petit fil si fin et anodin qu’il ressemble à du fil à coudre. Il est à peine aussi long que la demi aiguillée nécessaire pour remettre sur pied un minuscule bouton de chemise ou de robe de poupée. Il est sorti, un matin, discret, de la peau de la grand-mère. Là, dans l’intérieur fragile, frémissant, de sa cheville, un rien qui dépassait. Alors, elle a tiré dessus. Elle croyait, vieille insouciante, s’en débarrasser, sans faire plus de manières que ça, comme on souffle sur une poussière qui importune un meuble, ou sur une plume en équilibre dans l’atmosphère. A sa grande surprise, le reste est venu avec ce bout de fil. Le reste ? Oui, tout le reste. L’univers. Sa vie. A une exception près : moi. Des litres de sang qui glougloutent sous elle. Elle s’est saignée comme les cochons qu’elle égorgeait autrefois. Elle a failli y passer. Elle m’a dit plus tard de me méfier de tous les bouts de fil qui dépassent de nos existences. Donc, je n’effiloche pas les choses, et encore moins les vivants. Je suis innocente. Je suis pourtant devenue circonspecte. Prudente, est un synonyme qui me va. C’était il y a trente ans. Je ne me souviens pas, nécessairement. A deux ans, on est moins qu’un chien ou un chat au même âge. A propos… La durée de l’avortement ne pourrait-elle pas être prolongée au-delà des douze semaines ? Pourquoi pas jusqu’à trois ans ou, mieux, quinze ans ? Etre sûr que l’enfant convient à nos goûts, à nos humeurs, à nos attentes. Quand même, c’est la moindre des choses ! S’engager à l’aveuglette est un risque que je refuse de prendre. « Infanticide ! » Vous y allez tout de suite avec vos grands mots ! Rabat-joie ! Très bien, j’acquiesce, j’accepte de ne pas reparler de cette hypothèse. Pour le moment. Un médecin est venu, très vite, et il a fait un garrot. Heureusement, la voisine avait un téléphone. Sur la peau de sa cheville, pendant des années, une crasse maronnasse et indélébile qui masque le cratère. L’ulcère est dessous. Elle précise qu’elle n’est pas sale. J’en ferais autant à sa place. Du jus s’écoule aussi de ses orifices mal torchés. On peut confondre. Sa cheville a une couleur de merde fraîche étalée. Je ne vois pas comment exprimer autrement cet état de fait. Contrairement aux apparences, je n’ai pas le désir de choquer. J’ai compris que, maintenant, la provocation, le véritable défi serait de se taire. Durablement, j’entends. Je n’en suis pas capable. Ni de ça ni du reste. Au début, je m’enthousiasme. Trop et trop vite. Et puis c’est la panne sèche. J’attends d’autres idées excellentes et je repars vers un nouvel échec. Je ne puis finir, ni mes livres ni mes enfants. Je suis filandreuse moi aussi. Je t’assure. Dévide-moi. Je suis à nouveau bobine entre tes mains. Je pends, marionnette déglinguée, ricanante, au bout de ce cordon ombilical improvisé. Pendule, je suis, et elle me tiraille, et elle me lâche dans le vide. A sa convenance. De fil en aiguille, je me suis retrouvée nue. La vie ne tient qu’à un fil, celui que je tiens, sans y tenir particulièrement, mais il n’y a personne à l’autre bout du fil, tu vois, c’est le drame. La même histoire qui recommence. Le monde tient dans un mouchoir de poche. Une petite vieille dans la vitrine d’un magasin vide reconverti en salon. Elle lit son journal, allongée sur un divan, le corps recouvert d’une couverture usée. Mon âme est esquintée comme le patchwork de sa couverture. Cette image m’est apparue ce matin et m’a bouleversée par sa beauté, sa poésie pathétique et chaloupée, et le sens que je lui ai attribué. La grand-mère est aussi folle que je suis désespérée. Toujours mal fagotée, son sourire est indécent. La main droite à demi cachée dans ses vêtements, en embuscade, à la Napoléon ; on dirait qu’elle est amputée de tous ses doigts. J’aimerais tant que ce soit le cas ! Lorsqu’elle tapote le rebord de la table, j’ai la chair de poule, l’onde se propage à travers le meuble et passe dans mon corps. Elle s’infiltre en moi. J’ai pensé à toutes les manières possibles de se tuer. Il a toujours été évident pour moi que je mourrais de ma main. Je veux un suicide à la mesure de mes ambitions, en représailles ou en compensation de ma vie ratée. La grand-mère m’a fait promettre de mourir avec elle. Je suis en retard. Les gens normaux ne vivent pas en permanence avec l’idée de la mort. La grand-mère avait cinquante-huit ans de plus que moi. Autant dire que je vivais dès le début avec la demi-ombre d’un cadavre. Elle me promettait la mort ; il me suffisait de la regarder à chaque instant pour en être convaincue. Je suis une goutte d’eau de javel pure et ma vie sera conforme aux propriétés de ce désinfectant : propre et sans bavure. Ne pas perdre le fil du récit. Pas de respiration. Parier sur le souffle. Pas de paragraphe. Le bloc. Pas de fioriture. Garder l’envie de l’essentiel. Juste la chair et la pourriture. Se tuer au dernier mot écrit ; interdiction de se relire. Deux balles dans ma boîte a pépins, qui traverseront les deux tempes ; deux flingues à chaque mains ; deux coups simultanés. Je ne veux pas m’échapper. Les suicides ratés sont l’œuvre de gens qui manquent de foi et d’esprit, des œuvres de femmes en général. A un bout du fil, j’ai huit ans et une tête aigue de souris. Je m’applique, sans en être réellement consciente, à la perfection de ma tâche : être une enfant docile et reptilienne. La grand-mère me surveille du coin de ses binocles à bords circoncis par l’usure. Elle ne frappe pas, mais elle tempête et se met à grêler, pour un oui et pour un non, lorsque le monde ne tourne pas à sa convenance. Cela arrive souvent : tous les jours. Elle est douce et incisive comme un grain de verre rabougri et gelé sur une langue sèche. Elle est une exagération de la nature humaine. Je l’ai aimée jusqu’à la haine. Tandis que l’autre, ma mère, je l’ai haïe jusqu’à l’amour. Je ne me doutais pas que je finirais ainsi : apaisée, dans la reconnaissance de ces deux extrêmes. Je manque de générosité, peut-être, pour être aussi longue à la détente. Un chevalière en or jaune avec un J en or gris incrusté, sans un doigt à l’intérieur, à moins que ce ne soit un doigt de fantôme, voilà ce qui me reste d’elle. Un rêve. Sens caché. Je hais les souvenirs. J’ai le sentiment à chaque fois d’être prise en embuscade. Les souvenirs me poursuivent jusque dans mes rêves. Les gens de mes nuits sont gris, en papier mâché ou chiffonnés, ou encore découpés dans de la matière rêche, le genre tampon à récurer. Pas étonnant. Chez nous, tout était toujours sale et détérioré. J’étais entourée de vieilles gens et de vieilles choses. J’étais, moi aussi, à leur image : esquintée et insoucieuse de cette détérioration. La vieille était ronde et cabossée comme un petit pois desséché. Le bourdon Maurice était une porte qui ne fermait plus, inutile et vermoulue, sortie de ses gonds, qui ne donnait sur rien. Ma mère était un mur effrité et sale. L’autre était rugueuse comme ses draps d’épais coton jauni. J’étais le joint.
*pouffiasse ou poufiasse [pufjas] n. f. ÉTYM. 1874; pouffiace, 1859, in D. D. L.; de 1. pouf. v ¨ Vulg. Prostituée. ¨ Par ext. (sans péjoration de nature sexuelle). Femme, fille épaisse, vulgaire ou ridicule. Une grosse pouffiasse. è Grognasse, pétasse (→ Femme, cit. 73). 1 Il avait à son bras une énorme pouffiasse, outrageusement décolletée (…) Gide, Journal, 3 août 1930. 2 Si c'était une poule ordinaire, ou une pouffiasse quelconque, j'aurais pu me laisser aller. Mais elle ? J. Romains, les Hommes de bonne volonté, t. II, v, p. 50. 3 Je l'ai vue comme je vous vois, cette poufiasse enrubannée, mais si, elle est très simple. Comme vous et moi. Geneviève Dormann, le Chemin des dames, p. 94. ¨ Terme d'injure. Sale pouffiasse ! — Abrév. fam. : pouffe [puf]. Source : Grant Robert

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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