mardi 31 octobre 2006
Souvenez-vous, fidèle lecteur !
J'avais entrepris d'apprendre le chinois, seule. Je suis une autodidacte, une dilettante et un ours polaire. Tout ceci est normal. Retour en janvier dernier.
Vous pourriez me demander : pourquoi le chinois ?
La curiosité a tué le chat, comme disent nos voisins d'outre-Manche ! Mais je suis dans d'excellentes dispositions, donc je vais vous répondre.
En débutant dans le travail de traduction, je me suis rendue compte, avec une acuité nouvelle, des difficultés qui existaient dans l'expression d'une idée d'une langue à l'autre, et des richesses et limites propres à une langue ou à l'autre. J'ai décidé d'étudier un idiome aussi éloigné que possible de ceux que je connaissais plus ou moins, afin d'en apprendre davantage sur eux, de saisir leurs écueils ou leurs potentialités cachées par opposition et contraste. Le relativisme est ma croyance première. Il n'y a pas d'autres moyens pour améliorer et augmenter sa vision globale que d'élargir son champ de vision. Passé ce truisme, je me suis retroussé les manches.
Le chinois présente aussi un défi en soi pour un locuteur occidental. Je suis convaincue que le chinois m'aidera à progresser dans d'autres matières, de même que le grec m'a permis d'améliorer un sens de la logique déficient.
Force est de constater que je n'avais pas choisi la meilleure des méthodes qui existaient sur le marché et que travailler en autodidacte la prononciation n'est pas une bonne idée, malgré la présence de CD. En effet, si le chinois est une langue qui me paraît aisée à apprendre (il suffit d'avoir une bonne mémoire et de travailler un minimum, il n'y a pas d'autres secrets), la phonétique quant à elle demeure mon angoisse principale, car un son ne signifie pas la même chose selon le ton employé et il en existe quatre (plus un neutre) ! Ainsi, le son [ma] peut indiquer une question ou un cheval ! C'est infernal.
Je me suis donc inscrite à un cours afin de ne pas prendre de mauvaises habitudes et de progresser à un rythme raisonnable. Mon professeur est une chinoise de naissance, ancienne journaliste, qui est arrivée en France il y a quelques années.

J'ai la chance d'avoir rencontré un excellent pédagogue, une femme compétente et adepte d'un humour imperturbable, qui est en train de m'ouvrir un nouvel univers, car la langue chinoise n'est en rien comparable aux langues auxquelles je suis habituée (le français, l'anglais, l'allemand, le grec, le latin ou même l'italien, dont je connais trois mots mais pas assez pour discuter avec ce monsieur qui m'a mise en lien). Nous travaillons avec l'une des trois méthodes les plus connues, celle du professeur Bellassen :
Je la recommande vivement à tous. Le chinois ne possède pas de grammaire ou de conjugaison véritables et sa syntaxe n'est en rien comparable à la nôtre.
Chaque sinogramme contient en soi un univers. Certains signes distillent une réelle poésie. Par exemple, celui qui désigne le "je" et dont le tracé représente les lignes de la main.
J'aime comparer cette langue à un vaste jeu de Lego, où chaque pièce peut s'emboîter avec une autre et créer un autre sens. Certains caractères sont des clefs, qui vous permettent d'ouvrir le sens de nouveaux signes, sans même en connaître la signification.

Exemple :

J'ai découvert un excellent logiciel, qui se nomme Wenlin, et qui donne la possibilité de chercher des mots en chinois, écrits en Pinyin (une transcription dans notre alphabet de la prononciation des sinogrammes et qui permet de reproduire les signes chinois dans divers logiciels) ou en anglais (car le logiciel est conçu dans cette langue). En passant devant chaque caractère avec sa souris, on obtient sa sonorité, ce qui est très utile pour le débutant ou celui se trouve au milieu du chemin. Ce logiciel, qui est davantage qu'un banal dictionnaire, est devenu pour moi une drogue ! Il y aussi la calligraphie à apprendre. Je ne suis pas au bout de mes peines. Un petit échantillon de mes débuts :
J'écrivais très gros et la main tremblait. Maintenant, je sais écrire dans les petites cases. A ce propos, chez Gibert Joseph (à Paris), dans le rayon idoine, au quatrième étage, ils vendent des cahiers de chinois bien pratiques ! Sinon, vous pouvez télécharger des grilles vierges ici. J'ai le sentiment d'être un enfant qui apprend à lire et à écrire. C'est assez troublant comme sensation. Mieux vaut cela que d'être victime d'une aphasie ! Bien que l'un n'empêche pas l'autre...
Catégorie :
  • Camus n'était pas un philosophe adepte du système carcéral, celui qui décapite l'émotion et emprisonne la pensée dans les cellules étroites de la logique, c'est peut-être pour cette raison qu'il n'est pas considéré comme un philosophe par les "hommes du métier" mais comme un simple écrivain. J'ai souvent été mise à mal par mes maîtres lorsque je citais Camus et affirmais que son discours était philosophique ou appartenait réellement à ce registre. Le fait est que Camus n'est pas un homme du concept sec (je ne nie pas sa nécessité pour penser droit) et que son discours est impressionniste, ce qui est le péché capital de l'écriture qui se veut philosophique, donc rigoureuse. Je compile quelques citations qui me semblent dignes du plus grand intérêt et qui se déploient dans ce style délicat et élégant qui est le sien, un style d'humaniste en somme. Si Camus se refuse existentialiste, c'est peut-être un peu par aveuglement, à mon sens en tout cas. Voir mes notes sur Sartre ici : http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-1.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-2.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-3.html http://rosesdedecembre.blogspot.com/2006/03/le-sursis-4.html [Pardon. Mes notes de bas de page n'apparaissent pas correctement avec Internet Explorer !] --------------------------------------------------------
    "Une histoire de grandeur racontée par des corps, voilà le théâtre."[1]
    "N'est-ce pas la définition même de l'art ? Non pas le réel tout seul, ni l'imagination toute seule, mais l'imagination à partir du réel." [2]
    "(...) la scène est l'endroit de la vérité"[3]
    "Je suis pour la tragédie et non pour le mélodrame, pour la participation totale et non pour l'attitude critique. Pour Shakespeare et le théâtre espagnol. Et non pour Brecht."[4]
    "(…) j'ai compris qu'à cause de ses difficultés mêmes, le théâtre est le plus haut des genres littéraires. Je ne voulais rien exprimer, mais créer des personnages, et l'émotion, et le tragique. (…) Le Malentendu, l'Etat de siège, les Justes sont des tentatives, dans des voies chaque fois différentes et des styles dissemblables, pour approcher de cette tragédie moderne." [5]
    "Notre époque a sa grandeur qui peut être celle de notre théâtre. Mais à la condition que nous mettions sur scène de grandes actions où tous puissent se retrouver, que la générosité[6] y soit en lutte avec le désespoir, que s'y affrontent, comme dans toute vraie tragédie, des forces égales en raison et en malheur, que batte enfin sur nos scènes le vrai cœur de l'époque, espérant et déchiré."[7]
    "(…) retrouver la "démesure proportionnelle" qui caractérise, selon moi, la vérité de l'attitude et de l'émotion dramatiques."[8]
    "(…) le théâtre est un lieu de vérité. (…) Oui, les feux de la scène sont impitoyables et tous les trucages du monde n'empêcheront jamais que l'homme, ou la femme, qui marche ou parle sur ces soixante mètres carrés se confesse à sa manière et décline, malgré les déguisements et les costumes, sa véritable identité. (…) Ceux qui aiment le mystère des cœurs et la vérité cachée des êtres, c'est ici qu'ils doivent venir et que leur curiosité insatiable risque d'être en partie comblée."[9]
    "(…) pour moi le théâtre est justement le plus haut des genres littéraires et en tout cas le plus universel."[10]
    A propos de Caligula : "Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. (…) Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes.
    Il s'agit donc d'une tragédie de l'intelligence. D'où l'on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette œuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes."[11]
    Camus dit du Malentendu qu'il est "une tentative pour créer une tragédie moderne."[12] Et à propos de l'Etat de siège, il dit que cette pièce "avec tous ses défauts, est peut-être celui de mes écrits qui me ressemble le plus."[13] "Mon but avoué était d'arracher le théâtre aux spéculations psychologiques et de faire retentir sur nos scènes murmurantes les grands cris qui courbent ou libèrent aujourd'hui des foules d'hommes."[14]
    "Bien que j'aie du théâtre le goût le plus passionné, j'ai le malheur de n'aimer qu'une seule sorte de pièces, qu'elles soient comiques ou tragiques. Après une assez longue expérience de metteur en scène, d'acteur et d'auteur dramatique, il me semble qu'il n'est pas de vrai théâtre sans langage et sans style, ni d'œuvre dramatique qui, à l'exemple de notre théâtre classique et des tragiques grecs, ne mette en jeu le destin humain tout entier dans ce qu'il a de simple et de grand. Sans prétendre les égaler, ce sont là, du moins, les modèles qu'il faut se proposer. La psychologie, les anecdotes ingénieuses et les situations piquantes, si elles peuvent m'amuser en tant que spectateur, me laissent indifférent en tant qu'auteur."[15]
    Camus dans un article (1938) à propos de La nausée de Sartre :
    "Un roman n'est jamais qu'une philosophie mise en images. Et dans un bon roman, toute la philosophie est passée dans les images. Mais il suffit qu'elle déborde les personnages et les actions, qu'elle apparaisse comme une étiquette sur l'œuvre, pour que l'intrigue perde son authenticité et le roman sa vie. (…) Et cette fusion secrète de l'expérience et de la pensée, de la vie et de la réflexion sur son sens, c'est elle qui fait le grand romancier (…) "[16]
    "Et vivre en jugeant que cela est vain, voilà qui crée l'angoisse. A force de vivre à contre-courant, un dégoût, une révolte transporte tout l'être, et la révolte du corps, cela s'appelle la nausée."[17]
    "Car l'erreur d'une certaine littérature, c'est de croire que la vie est tragqiue parce qu'elle est misérable.
    Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l'amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. Et le héros de M. Sartre n'a peut-être pas fourni le vrai sens de son angoisse lorsqu'il insiste sur ce qui lui répugne dans l'homme, au lieu de se fonder sur certaines de ses grandeurs des raisons de désespérer.
    Constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement."[18]
    Article (1939) de Camus à propos du Mur de Sartre :
    "(…) des personnages arrivés aux confins d'eux-mêmes et trébuchant contre une absurdité qu'ils ne peuvent dépasser. C'est contre leur propre vie qu'ils butent, et, si j'ose dire, par excès de liberté."[19]
    Lettre à Pierre Bonnel (1943) à propos du Mythe de Sisyphe :
    "C'est qu'il y a dans l'attitude absurde une contradiction fondamentale. Elle donne un minimum de cohérence à l'incohérence."[20]
    "L'absurde, apparemment, pousse à vivre sans jugements de valeur et vivre, c'est toujours, de façon plus ou moins élémentaire, juger."[21]
    "Et la pensée profonde de ce livre, c'est que le pessimisme métaphysique n'entraîne nullement qu'il faille désespérer de l'homme - au contraire."[22]
    "(…) Héraclite et Nietzsche, tous les deux persuadés que la vie est un jeu. Mais qu'il est difficile d'en connaître la règle !"[23]
    Extraits d'interviews :
    "Non je ne suis pas existentialiste. (…) Sartre est existentialiste, et le seul livre d'idées que j'ai publié : le Mythe de Sisyphe était dirigé contre les philosophes dits existentialistes."[24]
    "Accepter l'absurdité de tout ce qui nous entoure est une étape, une expérience nécessaire : ce ne doit pas devenir une impasse. Elle suscite une révolte qui peut devenir féconde. Une analyse de la notion de révolte pourrait aider à découvrir des notions capables de redonner à l'existence un sens relatif, quoique toujours menacé."
    "1° - Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment il faut se conduire. Et précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison.
    2° - L'existentialisme a deux formes : l'une avec Kierkegaard et Jaspers débouche dans la divinité par la critique de la raison, l'autre, que j'appellerais l'existentialisme athée, avec Husserl, Heidegger et bientôt Sartre, se termine aussi par une divination, mais qui est simplement celle de l'histoire, considérée comme le seul absolu. On ne croit plus en Dieu, mais on croit à l'histoire. (…) Mais je ne crois ni à l'une ni à l'autre, au sens absolu. (…) J'ai l'impression qu'il doit y avoir une vérité supportable entre les deux."[25]
    "Quand j'analysais le sentiment de l'Absurde dans le Mythe de Sisyphe, j'étais à la recherche d'une méthode et non d'une doctrine. Je pratiquais le doute méthodique. Je cherchais à faire cette "table rase" à partir de laquelle on peut commencer à construire.
    Si on pose que rien n'a de sens, alors il faut conclure à l'absurdité du monde. Mais rien n'a-t-il de sens ? Je n'ai jamais pensé qu'on puisse rester sur cette position. Déjà, quand j'écrivais le Mythe, je songeais à l'essai sur la révolte que j'écrirais plus tard, et où je tenterais, après la description des divers aspects du sentiment de l'Absurde, celle des diverses attitudes de l'Homme révolté." [26]
    "L'existentialisme aboutit chez nous à une théologie sans Dieu (…)"[27]
    "Si les prémisses de l'existentialisme se trouvent, comme je le crois, chez Pascal, Nietzsche, Kierkegaard ou Chestov, alors je suis d'accord avec elles. Si ses conclusions sont celles de nos existentialistes, je ne suis pas d'accord, car elles sont contradictoires aux prémisses."[28]
    "On n'accepte pas la philosophie existentialiste parce qu'on dit que le monde est absurde. A ce compte 80% des passagers du métro, si j'en crois les conversations que j'y entends, sont existentialistes. Vraiment, je ne puis le croire. L'existentialisme est une philosophie complète, une vision du monde qui suppose une métaphysique et une morale. Bien que j'aperçoive l'importance historique de ce mouvement, je n'ai pas assez confiance dans la raison pour entrer dans ce système."[29]


    [1] Pléiade, P.1718
    [2] 1725
    [3] Maria Casarès, Pléiade, p. 1695.
    [4] Camus, I, p. 1712-1713.
    [5] Ibidem, p. 1715.
    [6] Cf. la notion de générosité, de don de l'écrivain selon Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ?
    [7] Camus, I, p. 1719, je souligne.
    [8] Ibidem.
    [9] PJFDT ? p. 1725-1726.
    [10] Ibidem, p. 1726.
    [11] Ibidem, p. 1729-1730.
    [12] Ibidem, p. 1731.
    [13] Ibidem, p. 1732.
    [14] Ibidem.
    [15] Ibidem, p. 1733-1734.
    [16] Camus, Essais, Pléiade, p.1417.
    [17] Ibidem, p. 1418.
    [18] Ibidem, p. 1418-1419.
    [19] Ibidem, p. 1420.
    [20] Ibidem, p. 1422.
    [21] Ibidem, p. 1423.
    [22] Ibidem.
    [23] Ibidem, p. 1424.
    [24] Ibidem, p. 1425.
    [25] Ibidem, p. 1426.-1428
    [26] Ibidem, p. 1343.
    [27] Camus, Essais, Pléiade, Interviews, p. 1926.
    [28] Ibidem, p. 1926-1927.
    [29] Camus, Pléiade, Théâtre, récits, nouvelles, Lettre au directeur de la NRF, à propos d'un article de Troyat qui disait que Caligula était une illustration des principes existentialistes de Sartre, p. 1746.
    Catégorie :

  • A l'occasion de la réédition en Pléiade des oeuvres de Camus, dans une version différente de celle qui était autrefois proposée (qui se découpait en deux volumes "Théâtre, récits et nouvelles" et "Essais", alors que désormais l'édition se présente en quatre volumes et s'annonce chronologique ; cette dernière intégre des textes qui étaient jusques alors absents), je laisse quelques notes concernant le rapport de la philosophie et du tragique, sujet cher à Camus, à la fois romancier, philosophe et homme de théâtre.

    "Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris." (1)
    *******
    "Le théâtre n'est pas un jeu, c'est là ma conviction."
    On apprend grâce à Roger Quilliot - qui a largement participé à l'élaboration des deux précédents volumes de La Pléiade consacrés à Camus - que le philosophe avait prévu d'écrire un essai sur la tragédie, ce qui laisse supposer qu'il avait l'intention de théoriser, de justifier sa prédilection pour le théâtre, et donc de rendre raison par la philosophie, ou disons plus simplement par la réflexion, de sa volonté d'écrire et d'adapter des pièces de théâtre. Il avait le projet, en somme, de justifier son "infidélité" à la philosophie (ou à la pensée abstraite) par la philosophie.
    Plusieurs textes sont intéressants pour comprendre le rapport entretenu par Camus au théâtre, et plus particulièrement à la tragédie. L'un d'entre eux est la Conférence prononcée à Athènes sur l'avenir de la tragédie (désigné par les lettres A.T., la pagination renvoie à l'édition de la Pléiade).

    On pourrait ramener les observations de Camus sur de nombreux points à celles de Jean-Marie Domenach dans Le retour du tragique.
    En effet, ils s'accordent tous les deux à dire que l'apparition de la tragédie n'est pas innocente et qu'elle est liée à un certain contexte, à un certain état de l'histoire. Ainsi Domenach écrit à la suite de Camus : "S'il ne peut exister de tragédie chrétienne, la tragédie reparaît cependant par deux fois dans le monde chrétien : au XVIe siècle anglais et au XVIIe siècle français. Dans les deux cas, elle semble correspondre à un ébranlement dans l'édifice de solides certitudes, comme si la représentation tragique avait pour fonction d'annoncer les conflits alors qu'ils ne sont encore que doute latent, frémissement imperceptible de la conscience de l'époque."(2)
    La tragédie semble donc être liée à une prise de conscience quoique inconsciente d'un changement dans le monde, et dans ce cas elle exprime une inquiétude quant à l'incertitude du devenir. La tragédie peut être perçue comme un symptôme d'une crise à venir. La tragédie naît à chaque fois que les valeurs dominantes d'une société s'effondrent et ne sont pas encore remplacées par d'autres, c'est pourquoi Camus, à son tour, écrit : " La première raison est que les grandes périodes de l'art tragique se placent dans l'histoire, à des périodes charnières, à des moments où la vie des peuples est lourde à la fois de gloire et de menaces, où l'avenir est incertain et le présent dramatique. Après tout , Eschyle est le combattant des deux guerres et Shakespeare le contemporain d'une assez belle suite d'horreurs. En outre ils se tiennent tous deux à une sorte de tournant dangereux dans l'histoire de leur civilisation." (3)
    La tragédie est donc ancrée dans la réalité et se présente donc en quelque sorte comme une réaction à une situation donnée que l'on pourrait étudier d'un point de vue psychiatrique et psychanalytique. Camus différencie deux périodes tragiques : la période grecque (d'Eschyle à Euripide) et la Renaissance (période élargie jusqu'au XVIIe siècle français), qui comprend à la fois le théâtre élisabéthain (Shakespeare), le théâtre espagnol (Lope de Vega) et la tragédie française de Corneille et de Racine. On pourrait se demander alors, pour prolonger l'hypothèse de Camus, si les deux guerres mondiales, et surtout la seconde, n'ont pas donné naissance à une autre forme de tragédie qui serait, pour nous, ce que l'on a coutume d'appeler le "théâtre de l'absurde", et qui correspond schématiquement au théâtre des années cinquante à soixante en Europe, même si la structure et les conditions de ce succédané de tragédie sont différents. Camus semble sceptique quant à l'apparition d'une nouvelle tragédie ou plus exactement à sa renaissance (nous sommes en 1955). Ces deux "moments" découpés par Camus ont en commun de marquer "une transition entre les formes de pensée cosmique, toutes imprégnées par la notion du divin et du sacré et d'autres formes animées au contraire par la réflexion individuelle et rationaliste." (4)
    Par la tragédie, l'homme apprendrait à s'émanciper, à se libérer d'un monde globalisant. Et par cette libération produite par la tragédie, la tragédie meurt. La tragédie produit un passage : d'un l'homme, qui est à la périphérie d'un monde duquel il dépend, et avec qui il est en interaction, à un homme désentravé et qui apprend la responsabilité ; nous pouvons parler de catharsis - de purgation et de purification - et d'abréaction. La tragédie produit un mouvement qui va de l'extérieur à l'intérieur de l'homme. Avant la tragédie, le monde porte en lui l'homme ; après la tragédie, l'homme porte en lui ce même monde. "Chaque fois, dans l'histoire des idées, l'individu se dégage peu à peu d'un corps sacré et se dresse face au monde ancien de la terreur et de la dévotion. Chaque fois, dans les œuvres, nous passons de la tragédie rituelle et de la célébration quasi religieuse, à la tragédie psychologique. Et chaque fois le triomphe définitif de la raison individuelle, au IVe siècle en Grèce, au XVIIIe siècle en Europe, tarit pour de longs siècles la production tragique." (5)
    L'homme est responsable face à lui-même de ses propres actes ; il n'est plus le jouet d'une fatalité extérieure, ce qui ne signifie que cette fatalité n'existe pas en l'homme, ni non plus que le tragique ait disparu, mais peut-être se vit-il différemment et se présente-t-il sous d'autres formes. Quoi qu'il en soit 'élément important qu'il faut garder présent à l'esprit, l'indice, ou le symptôme qui annonce la naissance de la tragédie est cet état de fait suivant :"(…) l'âge tragique semble coïncider chaque fois avec une évolution où l'homme, consciemment ou non, se détache d'une forme ancienne de civilisation et se trouve devant elle en état de rupture sans, pour autant, avoir trouvé une nouvelle forme qui le satisfasse." (6)
    Domenach renchérit : "L'homme réel renie les valeurs que la société continue de révérer, et cette contradiction trouve naturellement sa première expression dans l'ambiguïté tragique." (7) L'ambiguïté tragique, c'est prosaïquement (pardonnez-moi) l'homme qui a "le cul entre deux chaises" et qui souffre de cette cassure entre un monde qu'il récuse, et qui n'existe déjà plus pour lui, et un autre monde auquel il aspire, mais qui n'existe pas encore ; l'ambiguïté, c'est aussi la division entre l'homme et la divinité, deux forces également légitimes qui s'affrontent.

    Il n'y a pas de tragédie religieuse, car "Le christianisme plonge tout l'univers, l'homme et le monde, dans l'ordre divin." (8) La tragédie est tension entre deux forces, or le christianisme abolit la tension, la raison et la justification sont du côté du divin et l'homme n'a que le choix de reconnaître sa faute. Il n'y a pas comme dans la tragédie coexistence de deux ordres. De même, un ordre purement humain qui engloberait l'univers entier et dicterait sa loi, rendrait toute tragédie impossible, pour les mêmes raisons. C'est pourquoi le mystère chrétien et la raison philosophique se présentent comme les deux extrêmes qui s'opposent à la tragédie. En somme, "Il faut une révolte et un ordre, l'un s'arc-boutant à l'autre et chacun renforçant l'autre de sa propre force." (9) "Certes la tragédie, nous l'avons dit, se joue entre Dieu et les hommes, mais dans un jeu mêlé dont l'origine et l'issue sont incertaines." (10) Or, dans le drame religieux - ou athée, puisque cela revient au même du point de vue de la tragédie - l'issue est connue d'avance, puisqu'un seul des deux ordres (le divin ou l'humain) en question a raison et s'impose à l'autre. En résumé, il faut avouer qu' "Il semble en effet que la tragédie naisse en Occident chaque fois que le pendule de la civilisation se trouve à égale distance d'une société sacrée et d'une société bâtie autour de l'homme." (11) Pour que la tragédie renaisse il faudrait, selon Camus, que l'homme reconnaisse ses limites : "L'homme d'aujourd'hui qui crie sa révolte en sachant que cette révolte a des limites, qui exige la liberté et subit la nécessité, cet homme contradictoire, déchiré, désormais conscient de l'ambiguïté de l'homme et de son histoire, cet homme est l'homme tragique par excellence. Il marche peut-être vers la formulation de sa propre tragédie qui sera obtenue le jour du Tout est bien (12)" (13) L'homme exige la liberté et subit la nécessité, mais peut-être subit-il également sa propre liberté. Sartre a exprimé ce paradoxe. Peut-on dire que le Tout est bien correspond au théâtre de l'absurde, ou au théâtre cruel
    (Cf. Artaud) ?
    Camus sépare le drame et la tragédie : "(…) la tragédie diffère du drame ou du mélodrame. Voici quelle me paraît être la différence : les forces qui s'affrontent dans la tragédie sont également légitimes, également armées en raison. Dans le mélodrame ou le drame, au contraire, l'une seulement est légitime. Autrement dit, la tragédie est ambiguë, le drame simpliste. Dans la première, chaque force est en même temps bonne et mauvaise. Dans le second, l'une est le bien, l'autre le mal (…) La formule du mélodrame serait en somme : "Un seul est juste et justifiable" et la formule tragique par excellence : "Tous sont justifiables, personne n'est juste." (…) En conséquence, tout ce qui, à l'intérieur de la tragédie, tend à rompre cet équilibre détruit la tragédie elle-même." (14) Domenach est finalement assez d'accord avec Camus sur ce point, notant au passage que Corneille, et plus encore Racine, ont perdu le véritable sens de la tragédie grecque, qui avait l'inconvénient d'être "apparue parfaite à son commencement" (15), telle Athéna sortant de la tête de son père, et qui ne pouvait donc que se détériorer avec le temps. Mais l'interrogation de Domenach va plus loin que Camus dans sa réflexion sur l'équilibre des valeurs et des raison, équilibre qui doit être rompu pour que la tragédie s'achève : "Mais si tous sont justifiables, d'où vient la justification finale, celle qui fera inexorablement basculer le plateau de la balance ? La valeur qui l'emporte doit-elle forcément son triomphe à une sanction céleste, à une intervention surhumaine ? " (16) Peut-être est-ce temps de parler de la transcendance, de cette métalogique, qui surplombe le déroulement du tragique, de cet ordre métaphysique qui rigidifie le cours des choses. "(…) un certain ordre métaphysique est toujours supposé par le tragique ; qu'il soit localisé au ciel ou sur la terre, peu importe, c'est un ordre qui est ailleurs, et que l'action humaine dérange, que le héros tragique déchire ; par là nous sommes invités à penser à un ciel - ou à un enfer- où toute l'histoire et l amorale se trouvent déjà comme emboîtées ; l'action et le langage humains ont pouvoir d'y déplacer les pièces, mais comme dans ces jeux de construction où après avoir retiré un cube il devient impossible de remettre l'ensemble en état, et il s'effondre." (17) En outre, Domenach établit d'autres différences entre "tragédie" et "drame" : "La tragédie s'est beaucoup éloignée de cet enthousiasme dionysiaque qui entoure sa naissance, mais elle reste un spectacle qui, à la différence du drame qui n'excite que la sensibilité, s'adresse à notre volonté, ou plus exactement à ce noyau éthique de notre personnalité où s'ajustent les valeurs, les vouloirs et les forces vives du corps et du cœur ; si, du moins, on ne se borne pas à cette participation pitoyable et terrifiée qui est celle du spectacle de tragédie selon Aristote, si, à cette "débâcle véhémente" succède une méditation qui, en même temps qu'elle refuse le scandale cherche à le comprendre et à le surmonter. (...) Ainsi le drame nous présente-t-il des contrastes tranchés qui sont le régal des sentimentaux et des moralistes ; mais la tragédie nous avertit que notre condition est de choisir non seulement de travers, mais à travers le Bien et le Mal, parmi les morceaux d'une totalité détruite qu'il est impossible de recomposer et dont la signification morale n'apparaît que péniblement et bien tard, trop tard en général." (18) [A suivre...] (1) Le mythe de Sisyphe.
    (2) Jean-Marie Domenach, Le retour du tragique, Ed. du Seuil, Paris, 1999, p.59-60, je souligne.
    (3)Camus, AT, p. 1701.
    (4) Ibidem, p. 1702.
    (5) Ibidem, p. 1703.
    (6) Ibidem, p. 1703.
    (7) Domenach, Op. cit., p. 60.
    (8) Camus, AT, p. 1706.
    (9) Ibidem, p. 1707.
    (10) Domenach, Op. cit., p. 57.
    (11) Camus, AT, p. 1708.
    (12) Mot de Kirilov, personnage des Possédés de Dostoïevski et aussi d'Oedipe.
    (13) Camus, A.T., p. 1709.
    (14) Ibidem, p. 1705-1706.
    (15) Domenach, Op. cit., p. 23.
    (16) Ibidem, p. 51.
    (17) Ibidem, p. 52-53.
    (18) Ibidem, p.42.
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  • lundi 30 octobre 2006

    Je n'ai vraiment pas le temps. Je jette trois méchants mots ici, afin de vous convaincre, si vous habitez Paris ou si vous avez moyen de vous y arrêter bientôt, de sacrifier à une représentation théâtrale de grande qualité. J'aime beaucoup le théâtre. Je m'y rends en moyenne une fois par mois. Je n'en parle quasiment jamais dans mon JIACO, mais il est impossible d'épingler chacun de mes vices : ils sont trop nombreux. Il me fallait une excellente raison pour réparer cet oubli. Autrefois, j'y allais toutes les semaines. A Paris. Au théâtre. J'avais une fringale de théâtre comparable à ma boulimie livresque. Un doux enfer !

    Avec le temps, je suis aussi devenue plus exigeante (je n'ai jamais pu me remettre du tripotage de Phèdre par Luc Bondy, par exemple, ou bien des pâmoisons boursoufflées de collagène de Mademoiselle Adjani dans la triste Dame aux camélias - et encore je ne me suis pas frottée à sa Mary Stuart, mais il semblerait qu'elle soit à la hauteur cette fois-ci !) et le cinéma a dévoré une grande partie de ce temps, précisément, qui me fait toujours défaut. Mais le théâtre fut, avec la littérature, mon premier grand amour. Alors...
    Je ne pouvais manquer la mise sur scène des pièces en un acte de Woody Allen autour du thème dans lequel il est passé maître : l'adultère, qui semble cristalliser tous les gauchissements de l'homme, ses impossibilités, son désespoir mais aussi son salut, le rire, et ce depuis très longtemps dans la grande tradition théâtrale.
    On peut trouver les textes de ces pièces en 10/18 (j'avais déjà cité ici même cette publication) :
    Trois pièces en un acte sont données à l'Atelier dans une distribution étincelante, qui rend hommage à la verve allenienne et à l'ardeur théâtrale de mise en cette occasion. Quoi qu'en dise Rousseau, je me range du côté d'Aristote et j'apprécie cette "purgation" de l'âme par les mots et les maux des autres.

    Qui aime Woody Allen adorera ses pièces traduites. J'avais un peu d'appréhension, je l'avoue, à l'idée de cette francisation (un comble ou le summun de la lucidité pour une apprentie traductrice !), moi qui n'aime ses films qu'en version originale. Mais j'avais tort. Je suis éblouie, épatée, ravie, transportée ! Nous assistons à un jeu de massacre verbal et à une réjouissante introspection de l'âme de la bourgeoisie new yorkaise. Mais je suppose qu'il ne s'agit pas d'un problème de classe social, car la corruption des âmes n'épargne personne. Elle est simplement d'apparence plus propre dans certains milieux. Et encore ce n'est guère prouvé, ici comme chez Edward Albee.
    Mais, pour ce dernier, le rire racle la gorge, tandis que l'explosion des zygomatiques chez Allen est de bon augure. La tragédie est affirmée chez le premier et évitée, bien que de justesse, chez le second. Rire est une question de survie et d'éducation. Le happy end est toujours tordu et biaisé chez Allen, si bien que l'on finit par se demander à quel moment précis nous nous sommes faits avoir, lorsque nous avons accepté son dénouement. Tout le monde dupe tout le monde et les relations humaines ne sont que des trompe-l'oeil. Les liens sociaux sont ainsi faits que l'on ne reçoit, finalement, que ce que l'on offre. Ce n'est que justice, n'est-ce pas ? Dois-je avouer que je suis une créature asociale et que je me gausse de ce dont je me crois, à tort ou raison, préservée ? On a le conjoint et les amis que l'on mérite. Les miens sont parfaits. Je n'en dirai pas autant des personnages de ces trois pièces. Inutile de préciser que, dans le cas présent, tous ces gens sont plutôt infréquentables, hormis peut-être cette psychanalyste pitoyable, aveugle à son propre drame domestique. Je ne l'avais jamais réellement remarqué mais Woody Allen est parfois un Ibsen - mais un Ibsen qui se fend toujours la poire !
    On retrouva ce soir-là les grandes obsessions qui sont celles de son oeuvre, depuis toujours : l'amour, le sexe, la fidélité, la tromperie, l'usure du désir, la mauvaise foi, la lâcheté, l'absence de Dieu... et la psychanalyse (dont le besoin s'explique par tout ce qui précède !).
    Toute ma vie j'ai tourné autour de la psychanalyse et joué avec son idée, des deux côtés du divan, cela s'entend. Mais jamais je n'ai franchi le pas, bien trop méfiante à l'idée que l'on fouille dans mes entrailles psychiques. Et puis à quoi cela servirait ? Je suis une névrosée, mais j'aime mes penchants troubles, et je ne vais pas payer pour que l'on m'autorise à choyer mes travers pervers. Je n'ai, de plus, aucune envie de guérir. Et il n'existe aucun remède au fait de vivre, hormis la mort et le rire sincère. Le reste n'est que trituration de nos petits bobos, thésaurisation de nos gros chagrins. Il n'y a rien à comprendre. Il suffit de se moucher un bon coup et essayer d'accepter que rien n'a de sens, sauf peut-être celui que l'on a envie de créer. Ma réalité est peut-être autre, moins franche : la philosophie est en soi une psychanalyse permanente. Donc, je suis possiblement en analyse depuis quatorze ans ! On l'a oublié mais la psychologie n'est au départ qu'un rejeton de sa mère philosophe... Freud m'a toujours apparu bien plus intéressant en tant que philosophe que psychanalyste - heureusement pour lui, car on ne peut pas dire qu'il ait guéri beaucoup de patients ! Les plus sains d'entre nous sont des névrosés, n'est-ce pas ? C'est peut-être pour cette simple raison que les personnages de Woody Allen nous sont infiniment proches, même si l'on ne partage pas leurs ennuis. Woody Allen serait un très bon psychanalyste ou philosophe, au choix. Qui mieux que lui peut résumer l'enjeu et le problème de la psychanalyse : "Mais je ne suis pas perspicace... Simplemenent psychanalyste." ? Boutade, peut-être, mais pas seulement. Je pense que Freud lui-même, qui était un homme d'humour, apprécierait.
    On rit beaucoup. J'ai aussi entendu des dents grincer, car M. Allen a le chic pour mettre mal à l'aise nos états d'âme. Il ne manquerait plus que cela qu'il soit complaisant !
    Woody A., comme Lubitsch ou Sacha Guitry, appartient à une même lignée, celle des esprits qui pensent que l'on peut rire de tout car rien n'a d'importance en ce bas monde, puisque l'univers est un chaos, probablement sans Dieu... Ou alors un Dieu ironique, cruel et peau de vache. Pour notre bien. Evidemment !
    "Le doute me ronge. Et si tout n'était qu'illusion ? Si rien n'existait ? Dans ce cas, j'aurais payé ma moquette trop chère." (Dieu, Shakespeare et moi, opus I)
    Derrière la drôlerie et l'absurdité de cette déclaration, qui pourrait aisément résumer la philosophie de Woody Allen
    se dissimule une réelle profondeur philosophique, mais je ne tiens pas spécialement, aujourd'hui, à disserter avec vous de Kant, de Locke ou de Berkeley, car finalement M. Allen résume parfaitement la complexité de notre situation dans le monde. Nous sommes dotés d'un entendement imparfait, d'une morale trouble et de pouvoirs de très petite portée. Et il nous transmet cette sagesse avec un humour que, malheureusement, je suis loin de posséder. Après plus d'une décennie d'étude de la philosophie, j'en suis arrivée à concevoir que la sagesse était davantage du côté des Marx Brothers, de Buster Keaton ou bien chez Woody Allen, que chez mes compagnons de galère métaphyique. Croyez-moi : le rire est la seule échappatoire. A condition de ne pas oublier de respirer - c'est le même problème avec les baisers...
    Sont au programme
    Riverside Drive (une pièce déjantée) à 19 h et Central Park puis Old Saybrook à 21 h (ces deux pièces-ci s'enchaînent sans entracte). Vous pouvez choisir de ne voir que la première - ce qui serait dommage, car à mon sens c'est la plus faible, malgré une incontestable réussite - ou simplement les deux suivantes. A cause d'un couac de programmation, j'ai vu ces trois pièces en deux fois, à un mois d'intervalle. Ce ne fut pas plus mal, car j'ai pu ainsi bénéficier d'une injection retard de prozac littéraire.
    La mise en scène de Benoît Lavigne est pleine de classe et de rythme. J'ai aussi apprécié la traduction de Jean-Pierre Richard : audacieuse et fidèle. Les acteurs sont parfaits. Pascale Arbillot en tête et Xavier Gallais (époustouflant, toujours au bord, sur le point de sombrer dans un registre opposé). Mais les autres ne sont pas en reste : Dominique Daguier en auteur paumé, qui laisse moisir ses personnages dans un tiroir - il me rappelle quelqu'un mais je n'arrive pas à mettre le doigt sur cette familiarité ! - emprunte à Guitry et à Woody Allen. La ressemblance avec le premier est flagrante lorsque le décor se déchire et qu'on le découvre dans la pause de celui qui est crucifié face à la machine à écrire, soudain muette.
    Il faudrait faire preuve d'une singulière humeur noire pour ne pas adorer se délecter des malheurs des divers protagonistes. Hors de question de les plaindre !
    Il ne reste que deux jours pour découvrir son dernier film, Scoop. Tic tac !
    J'ai entrevu quelques extraits et l'histoire me semble très proche de celle de La malédiction du scorpion de jade. Sûrement un film un ou deux crans en-dessous de Match point. Mais je me trompe peut-être. Tous les espoirs sont permis avec Woody Allen. Je reviendrai vous en parler cette semaine, je vous le promets. Il me faudra aussi vous faire partager mon enthousiasme quant au dernier film de Clint Eastwood, que j'ai également découvert ce week-end et qui m'a laminée.
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    Lors de mes périples parisiens, il est un endroit où j'aime me promener et butiner délicatement la poussière des fées. Je vous livre ce petit secret, en espérant que vous en ferez bon usage. Il me fut découvert par mon grand ami David, expert ès féeries.
    Imaginez une petite boutique, grande comme un mouchoir de poche, remplie du sol au plafond par une myriades de fées, d'elfes, de sorcières, de lutins... Avancez de quelques pas et descendez un rude escalier et vous vous retrouvez soudain au pays de Noël. Toute l'année, les anges frémissent, les sapins sont recouverts de neige et les chants de circonstance résonnent discrètement. Oui, un tel endroit existe, et pas seulement dans mes rêves. Il s'agit de la boutique Il était une fois, 6 rue Ferdinand Duval, à Paris. Son propriétaire est un homme charmant, fort bon conseiller et amoureux des jolies choses.

    Il est l'une des rares personnes en France à vendre des maisons Dickens en porcelaine (très célèbres pièces de collection, qui vous permettent de reconstituer les décors d'Un conte de Noël ou du Magasin d'antiquités, par exemple, que je glane aussi sur internet, mais rien ne vaut le plaisir de les voir dans le décor de cette boutique hors du commun). Quelques images de ma collection :
    ou des fées en pots (freshly caught fairies), un autre de mes péchés...

    Vous y trouverez également les délicieuses créations de Cicely Mary Baker, les flower fairies (fées des fleurs). Il existe, en traduction française, cet ouvrage délicieux, qui vous permettra de faire connaissance avec cette femme. Pierre Dubois n'est plus à présenter, car on lui doit un nombre conséquent d'ouvrages remarquables traitant de l'elficologie chez Hoëbeke.
    Cicely Mary Baker (1895-1973)
    fait partie de ces peintres et illustrateurs de l'époque victorienne qui me sont si chers et dont je vous reparlerai prochainement. Elle est l'un des artistes qui me procurent le plus de joie, avec John Anster Fitzgerald
    ou John Atkinson Grimshaw.

    Elle est l'héritière de Kate Greenaway
    et s'inspire des préraphaélites, mais aussi de Beatrix Potter.
    A l'époque victorienne, les fées avaient meilleure réputation qu'à la nôtre.
    En tout cas, dans les pays anglo-saxons, elles n'ont jamais connu l'ostracisme que notre beau pays leur inflige. Hormis Nodier, Théophile Gautier, Maupassant et quelques autres égarés, qui s'est jamais soucié de l'autre monde ?

    "Il est absurde de conclure que les idées manquent de sens et de lucidité parce qu'elles appartiennent à un ordre de sensations et de raisonnements qui est tout à fait inacessibles à notre éducation et à nos habitudes." La fée aux miettes

    Chez tous ces artistes, le culte naïf mais plein de fraîcheur de la nature incite au vagabondage de l'esprit, à un repos de l'esprit rationnel et froid. Tout ceci n'est nullement incompatible avec une réflexion vive et coupante, comprenez-le bien. Je soupçonne même les hommes et les femmes trop liés avec le monde où la Reine Mab donne sa loi d'être des rescapés de la philosophie, de l'abîme de la raison... Quelques-unes de mes fées inspirées du travail de Miss Baker... Un elfe s'est penché sur le portrait de Barrie. Il m'est apparu que cela plaisait au fantôme de Jaimie.
    Un autre descend du ciel et voltige dans les airs de mon musée Barrie (à l'aide d'un fil de nylon invisible mais je ne suis pas obligée de l'avouer) :
    Inutile de vous dire que je ne repars jamais les mains vides ! La preuve :
    Une flower fairy (The scilla fairy) en porcelaine (il en existe en résine, avec ou sans socle). Rendez visite au propriétaire des lieux. Il vous fera bon accueil.
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  • lundi 23 octobre 2006
    Par où commencer ?
    Ce monde-là, son monde, est si vaste ! Non, ce n'est pas un monde, mais un univers !
    Il est impossible de dire ce qui a une réelle importance. Cela ne se pense pas, ça se vit, ça se sent, ça ne s'apprend pas avec des mots, mais ça s'expérimente à travers les mots quand ils pèsent lourd et marchent droit.
    "Nous sommes tous des incurables."
    Oui, c'est un bon début. Peu importe la nature du mal, peut importe si c'est de la vie en général dont nous sommes malades, nous sommes incurables, et c'est très bien ainsi. Imaginez que l'on puisse s'en sortir ! La vie perdrait son goût. Au lieu d'être des jean-foutre, nous serions peut-être des héros ou des saints, des gens puants la bonté d'âme.
    John Irving est quelqu'un dont j'ai le plus grand mal à parler, car je suis incapable de lui rendre justice. Je l'aime.
    C'est tout ce que je puis dire.
    Affreusement banal, presque trivial, n'est-ce pas ? Un peu court aussi.
    Il m'a sauvée autrefois, car je suis quelqu'un qui a régulièrement besoin de l'être ; je suis en sursis, comme chacun d'entre nous, oui, mais je le sais et n'oublie jamais cette connaissance empoisonnée. Sans lui, je serais probablement professeur de philosophie ou pire. Il est l'un des deux seuls écrivains au monde que j'aimerais rencontrer, vers qui je viendrais demander secours et protection, comme lorsque l'on quémande une absolution pour ce péché qu'est l'écriture naïve et avortée, la mienne.
    Alors, j'ai décidé de lui laisser la parole, en le citant, pour une fois, sans le disséquer - ce qui est mon fait, car hélas la médecine (l'écriture) légale est mon péché mignon. En revanche, j'ai habitude, depuis des années, de souligner et de cocher les pages que j'aime dans les livres (sauf mes Pléiades) qui m'ont fait impression. Ainsi, je retrouve en un instant les passages que j'ai aimés - ce qui ne me dispense en rien de les inscrire sur mes Moleskine, mais c'est moins efficace, car les carnets noirs passent mais les livres demeurent.
    John Irving est l'un des rares écrivains vivants, avec Auster, qui aient une réelle importance dans ma vie de lectrice et de scribouillarde. Si l'un ou l'autre mourait avant moi, je porterais le deuil.
    Tous les deux, dans des voies (et des voix) différentes, me sont essentiels. Je les lis et les relis. Je les sais presque par cœur. Avec Auster, j'ai appris que l'exigence n'était pas incompatible avec l'espoir d'être lu et compris. Avec Irving, j'ai appris que l'on peut oser lâcher la bride à son imaginaire et que l'on ne risque, finalement, que la délivrance de monstres bien inoffensifs, qui ne sont prédateurs que lorsqu'on les autorise à l'être, en ne les reconnaissant pas. Je l'ai su confusément et ce n'est que récemment que ce fait a pu être verbalisé. Je sais désormais de manière certaine pourquoi John Irving est le passeur de l'enfance de mon écriture vers sa possible maturité, un jour, je l'espère.
    Tout est là : le problème de la reconnaissance. Moins celle de la mère, dont on ne peut guère douter, comme l'explique Marthe Robert après Freud, dans sa situation comme dans la mienne, que du père, car il s'agit bien de ce manque qui gouverne toute son œuvre. Il nous révèle ce secret, pourtant éventé pour qui savait lire les romans précédents, dans son dernier roman (un de ses meilleurs livres).
    Le premier livre d'Irving qui croisa ma route fut Une prière pour Owen, son chef-d'œuvre. Que l'on pût, de nos jours, avoir encore une telle puissance romanesque me redonna foi en cette fiction, en laquelle je crois de toute mon âme de lectrice et d'apprenti écrivain. Il faut bien avouer que le paysage français est morose et que ce n'est pas les jeunes loups aux dents cassées ou les donzelles à la mode, voire les déjà vieilles peaux - qui se croient novatrices, parce que la syntaxe est disloquée et que le récit se limite à une virée chez Castel et à un coup de bite dans les chiottes d'une grande boutique rue Montaigne, quand elles ne savent simplement pas écrire ! - qui peuvent prétendre au titre de romancier. Le fiction française n'est plus, depuis fort longtemps, dans la "littérature générale" mais dans ses sous-genres que sont la science-fiction, la "phantasie", les littéraires de l'imaginaire. Certes, il y a des exceptions, mais elles n'en sont que plus remarquables dans cette société consumériste.
    Irving se veut à juste titre l'héritier de Dickens - ce qui prouve bien qu'il a tout compris. Dickens est le Roman. Je me damnerais davantage pour ce Dieu plutôt que pour l'Autre, qui me paraît moins digne de confiance et moins bon architecte... John Irving n'a peur de rien ni de personne et il le prouve dans ce dernier roman, qui est l'un de ses cinq meilleurs livres (les autres étant, excepté Owen déjà cité, L'oeuvre de Dieu, la part du Diable, Une veuve de Papier et Le monde selon Garp). Un seul de ses livres m'a déplu, Liberté pour les ours ! bien que je reconnaissance dans d'autres romans une faiblesse, somme toute relative car Irving nous habitue au meilleur. Voir Un mariage poids moyen ou L'hôtel New Hampshire, par exemple. Liberté pour les ours ! était son premier livre publié et, bien que l'on retrouvât en sommeil certains des thèmes appelés à grandir et à prendre toutes leurs dimensions dans les suivants, il manque à ce premier roman le souffle et la cohérence d'Irving le lutteur.
    John Irving, c'est la passion romanesque portée à son acmé. La plupart de ses livres parlent de ce don et de ce travail, de ce combat également qu'est l'écriture. John Irving est un lutteur-écrivain, au propre et au figuré ; son écriture est physique et tous les sens du lecteur sont, en retour, sollicités. Il en faut de la force physique, pour se tenir des heures derrière son écran, son Underwood ou sa feuille blanche. Derrière cette inertie apparente, cet échec couvé, jour après jour, contre lequel on lutte pour tirer de soi un misérable éclat et des tonnes de gangue inutile, on s'étiole, on se perd, on crève de désespoir chaque jour davantage. On est seuls. On l'est toujours mais, là, cette conscience vous éclate à la gueule comme jamais. Le pire, songez-y, est que l'on a dégoupillé de plein gré cette grenade.
    Songez à ce destin épouvantable, quand le besoin d'écrire vous tenaille, comme une vache qu'il faut traire de temps à autre, et que rien ne sort, rien de beau ou de valable. C'est l'enfer que l'on se construit, sans pouvoir le changer.
    John Irving a mis sept ans pour écrire son dernier roman. Sept ans. Une petite vie, un âge de raison possible. Qu'est-ce que cela peut signifier pour des gens qui n'écrivent pas, qui ne remettent pas, chaque jour, leur peau sur la table et ne se saignent pas aux quatre veines, et pour qui la lecture n'est qu'un anodin divertissement ? Qu'est-ce que cela vaut pour ces cancrelats germanopratins, dont les livres ne sont pas assez bons pour servir de papier toilette ? Rien, probablement. Pourtant, c'est une existence entière qui se joue. Et, à ce jeu dangereux, Irving ne triche jamais.
    Son avant-dernier roman, La quatrième main,
    qui n'était pas des plus aboutis (en général, Irving a besoin d'espace, au bas mot de 700 à 800 pages, pour donner sa pleine force, et ses romans les plus courts sont souvent les moins bons), avait un peu déçu (lecteur, tu es ingrat !) mais il contenait pourtant deux ou trois très belles scènes et il a servi d'interlude dans la construction de ce roman-ci, qui délivre le secret de l'auteur. Pour autant, il ne s'agit pas d'autobiographie, car Irving est un romancier, un vrai, et ne pratique pas la masturbation du nombril. Suivez mon regard.
    Sa perception de son art est extrêmement intelligente et saine. Nous sommes face à un artisan, dans le sens le plus noble de ce mot, avant d'avoir affaire à un artiste. Lire Irving revient, au bout du compte, à prendre une leçon magistrale d'écriture et à faire de son sursis personnel une dernière chance.
    "(...) Jenny Garp, qui aimait donner d'elle-même la définition que son père avait un jour donnée du romancier: "Un médecin qui ne s'occupe que des incurables."
    Dans le monde selon son père, comme le savait Jenny Garp, il faut avoir de l'énergie. Sa célèbre grand-mère, Jenny Fields, nous voyait naguère comme appartenant à diverses catégories, les Externes, les Organes vitaux, les Absents et les Foutus. Mais, dans le monde selon Garp, nous sommes tous des incurables."
    (Le monde selon Garp)
    Nous sommes tous irrécupérables. Parce que nous avons, dès le premier jour de notre existence, perdu quelque chose d'extrêmement précieux : la vie. Nous sommes déjà entortillés par ce vers destructeur qu'est le destin, et celui-ci est l'un des personnages principaux de tous les romans d'Irving, une sorte de passager clandestin qui habite les héros, à leur insu... M. Fatum revendique, à chaque instant, "sa livre de chair" et ce n'est pas un simple hasard ou une coquette obsession que cette présence quasi-systématique de la mutilation comme thème récurrent dans l'œuvre d'Irving. Cette mutilation peut être physique (Cf. Le monde selon Garp ou Une prière pour Owen, par exemple) ou bien psychologique (la mémoire amputée dans Je te retrouverai).

    "Quand il fit descendre la roue diamantée dans ses rainures, j’essayai de chasser son vrombissement de mon esprit. Avant d’éprouver quoi que ce soit, je vis le sang éclabousser les verres des lunettes protectrices, au travers desquelles les yeux d’Owen ne cillèrent pas, tant il était expert à manier son outil." (Une prière pour Owen)

    (Owen ampute son ami pour lui éviter le Vietnam)

    Cette part d'homme arrachée pour les besoins de telle ou telle histoire est symbolique d'une béance dans l'existence de l'auteur. Les romanciers véritables sont tous des orphelins. De père, de mère, d'enfance, de vérité ou de mémoire. Il leur manque quelque chose qui leur a été volée ou que l'on a empêché de naître. Ecrire permet peut-être d'être indemnisé. Faire subir une mutilation à un personnage devient une façon de se reconstituer. Le raisonnement est peut-être pervers, cependant il me paraît juste lorsque l'on prend connaissance de l'oeuvre tout entière d'Irving et que l'on devine son passé.

    "La vie, écrivit Garp, n'est pas tristement structurée comme un de ces bons vieux romans d'autrefois. Au contraire, le dénouement survient lorsque tous ceux qui étaient destinés à s'éteindre se sont éteints. Rien ne reste, sinon la mémoire. Mais même un nihiliste a une mémoire." (Le monde selon Garp)
    La mémoire, le thème sous-jacent de son oeuvre tout entière et, très fortement, le sujet du dernier roman en date.
    Les romans auxquels fait référence ici Irving sont ceux des victoriens ; en première ligne Dickens, Hardy et Charlotte Brontë, qui sont les auteurs qu'il cite le plus et fait intervenir dans la trame d'une grande partie de ses histoires. A croire que David Copperfield, Jane Eyre et Tess d'Urberville sont les dédicataires plus ou moins secrets de son écriture. Quelques grandes figures romanesques de cette époque sont immanentes à son oeuvre, à l'instar de génies tutélaires que l'auteur ne quitterait jamais du regard et qui le guideraient.
    Souvenez-vous des orphelins de L'oeuvre de Dieu, la part du diable :
    "Princes du Maine, Rois de la Nouvelle-Orleans".
    Comme cette sentence résonne à mes oreilles ! J'avais le sentiment de l'avoir entendue plutôt que lue, et ce, bien avant de voir le beau (mais tronqué) film de Hallström.
    Aucun passage n'est davantage hommage à Charles Dickens, si ce n'est certain Conte de Noël revécu par Owen et son ami, le temps d'une pièce. On retrouvera ce procédé de la lecture mise en scène dans son dernier roman, lorsque le jeune Jack Burns, encore enfant, fera ses débuts d'acteur à l'école. Il faut vivre les livres, devenir soi-même le livre, comme ces personnages du film de Truffaut (d'après le superbe roman de Ray Bradbury), Fahrenheit 451.
    Des victoriens, il a conservé le sens de la destinée, le noble mouvement vers un épilogue fermé. Mais, si Irving sait finir ses histoires, il n'oublie pas que chaque conclusion porte en soi un autre monde, peut-être le nôtre.
    "Un épilogue, écrivit un jour Garp, est bien davantage qu'un simple bilan des pertes. Un épilogue, sous couvert de boucler le passe, est en réalité une façon de nous mettre en garde contre l'avenir."
    (Le monde selon Garp)
    En ceci, Irving est très victorien. On pourrait tirer cette conclusion d'une grande majorité des romans anglais du XIXe siècle.
    Il précise davantage sa pensée ici :
    "(...) Garp répondait que la base autobiographique - en admettant qu'elle existât - était, de tous les niveaux, le moins intéressant pour aborder la lecture d'un roman. Comme il l'affirmait toujours, l'art du romancier est la capacité d'imaginer de façon vraie - c'est, comme dans toute forme d'art, un processus de sélection. Les expériences et les souvenirs personnels - "les relents de tous les traumatismes de nos banales existences" - étaient, pour le romancier des modèles suspects, outenait Garp.
    "Il faut que la fiction soit mieux faite que la vie", écrivit Garp. Et il vouait une haine obstinée à ce qu'il appelait le "kilométrage bidon des épreuves personnelles", et à ces écrivains dont les oeuvres n'étaient "importantes" que parce que quelque chose d'important s'était passé dans leurs vies. La pire des raisons pour incorporer quelque chose à une oeuvre, soutint-il un jour, est que la chose en question soit authentique, qu'elle soit réellement arrivée. "Tout est réellement arrivé, un jour ou l'autre! vitupérait-il. La seule raison pour incorporer une chose à un roman est que ce soit la chose qu'il aurait été idéal de voir arriver à ce moment-là." " (Le monde selon Garp)
    Truffaut avait une vision assez comparable du travail de la fiction. Dans la fiction, il n'y a pas d'embouteillages et, si l'on rate un train, cela sert au mieux l'histoire. "Pas de temps morts" disait-il. Il en est de même dans un roman solide. Tout sert. Rien n'est accessoire.
    Imaginer vrai, c'est faire preuve de vraisemblance (qui diffère du réalisme, car aucune fiction ne l'est, pas même les romans qui s'en réclament ; ni Balzac ni Zola ne sont uniquement des chroniqueurs de leur société, sinon ils ne survivraient pas ; leurs romans ont de la valeur, parce qu'ils font naître des archétypes, parce que certains de leurs personnages sont plus vivants que les vivants, parce que leurs histoires nous obligent à tourner les pages ; la force romanesque nourrit tout autant la force vitale que la réciproque, mais la fiction, c'est la réalité comprise et transcendée au statut de modèle).
    "Dans la plupart des livres, on sait tout de suite qu'y se passera rien, expliqua Jillsy. Seigneur ! vous le savez bien, non ? Dans d'autres livres, y se passe quelque chose et on sait tout de suite quoi, ce qui fait que c'est pas la peine de les lire. Mais ce livre, il est si tordu qu'on sait qu'y va s'y passer quelque chose, mais on arrive pas à imaginer quoi. Faudrait être tordu soi-même pour imaginer ce qui se passe dans ce livre." (Le monde selon Garp)
    Je crois que l'on pourrait dire ceci des livres d'Irving. Et je dois être sacrément vicelarde parce que je les comprends intimement, même s'ils me surprennent souvent. Irving a longtemps caressé sa douleur de livre en livre et pourtant "(...) à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir." (Le monde selon Garp)
    Je n'avais pas compris, entre les lignes, cet abus qui fut le sien, que lui fit subir une femme plus âgée, lorsqu'il était un enfant, et qu'il raconte, sous couvert d'une fiction réelle, avec distance voire humour, dans Je te retrouverai - précisons que le titre original est littéralement Jusqu'à ce que je te retrouve, ce qui n'a pas tout à fait la même signification. Néanmoins, puisque j'ai lu le roman dans sa version originale et que mon mari l'a lu en français, j'ai comparé quelques passages et la traduction me paraît de bonne facture et fidèle. Je parlerai de ce roman, en particulier, dans un autre billet, car il mérite que l'on ne parle que de lui.
    Irving, comme tous les grands écrivains, possède une manière de regarder le monde qui n'appartient qu'à lui et qui éclaire notre propre vision. C'est un des sens qu'il sollicite le plus, peut-être, chez le lecteur, d'où le titre d'un de ses romans, qui est une Weltanschauung, une vision du monde, celle de Garp.
    "Garp regarda Helen ; il ne pouvait plus bouger que les yeux. Helen, il le voyait, tentait de lui rendre son sourire. Avec ses yeux, Garp essaya de la rassurer : Ne t'inquiète pas - quelle importance s'il n'y a pas de vie après la mort ? Il y a une vie après Garp, crois-moi. Même s'il n'y a que la mort après la mort, il faut avoir la reconnaissance des petits bienfaits - par exemple, parfois, une naissance après l'amour. Et, avec beaucoup de chance, parfois, l'amour après une naissance !" (Le monde selon Garp)
    Comment ne pas saisir dans ces quelques lignes le sens, voire la philosophie de l'homme et de l'écrivain ?
    John I. est un auteur cru. Mais il n'est jamais vulgaire, car le ton des histoires est toujours burlesque. Alors, oui, cet humour particulier lui permet une grande liberté dans le dire et le dit. Le contraire serait impensable venant d'un être aussi sensible aux mécanismes de notre existence. La mort
    ("Quand meurt, de façon inattendue, une personne aimée, on ne la perd pas tout en bloc; on la perd par petits morceaux, et ça peut durer très longtemps. Ses lettres qui n'arrivent plus, son parfum qui s'efface sur les oreillers et sur les vêtements. Progressivement, on additionne les pièces manquantes. Puis vient le jour où l'un de ces petits manques fait déborder la coupe du souvenir ; on comprend qu'on l'a perdue, pour toujours... Puis vient un autre jour, et une nouvelle petite pièce manquante." (Une prière pour Owen)
    le sexe (celui de Jack Burns est un des personnages les plus étonnants du dernier roman en date), l'amour, la trahison, et la force des rêves sont des constantes de son œuvre. Pour autant, Irving n'a rien d'un intellectuel. Son style et ses pensées sont simples ; il ne démontre rien mais il montre ; sa force est là. Il faut s'être essayé durement à l'écriture pour mesurer son intelligence, qui s'exerce principalement dans l'architecture romanesque.
    Oui, Irving n'est pas un styliste, au sens strict du terme. J'ai toujours fait la distinction entre les raconteurs d'histoires et les stylistes, les romanciers pur jus et les écrivains. Cela peut sembler arbitraire, mais je ne crois pas que cela le soit complètement. Je suis sûre que tout lecteur attentif peut comprendre d'instinct cette dichotomie que je pratique sans états d'âme. Louis-Ferdinand Céline, Proust, Joyce, Thomas Bernhard et plusieurs centaines d'autres racontent des histoires, bien sûr, mais ils sacrifient tout au style, qui est le gouvernail de leurs livres. D'autres n'ont que le mouvement de l'histoire en tête, dont Irving et, je le crois, Dickens (malgré la petite musique qu'il fait entendre, le style vient en second chez lui). D'autres encore, bénis des dieux, sont comme Peter Pan des Entre-Deux : ils ont l'histoire et le style. Thomas Hardy et George Eliot sont de cette catégorie, si je ne m'abuse. Ce ne sont que des exemples singuliers.
    Mais écrire est une question de foi. En soi, peut-être, un minimum certainement, mais davantage en une histoire, en des personnages. Irving, par l'intermédiaire d'Owen, fait cette déclaration, qui abolit presque ma distinction précédente :
    "NE CONSIDÈRE PAS HARDY COMME INTELLIGENT ; NE CONFONDS JAMAIS LA FOI AVEC QUOI QUE CE SOIT D'INTELLECTUEL, SI PEU QUE CE SOIT."
    (Une prière pour Owen)
    Je ne prétends donc pas que les raconteurs d'histoires ne possèdent pas de style et que leur écriture soit blanche ou impersonnelle, mais ce n'est visiblement pas la part la plus éblouissante de leur travail. Le souci du style pour Irving, comme chez Stephen King avec qui il a une parenté évidente, est secondaire. Il ne sert pas l'histoire, qui est le moteur de son écriture, mais l'inverse se produit. Ce qui n'empêche pas de belles envolées et une précision du langage.
    Une Prière pour Owen dit ce souci principal :
    "C'est Owen Meany qui m'apprit que tout bon livre évolue continuellement, du général au particulier, du détail à l'ensemble, et ainsi de suite. Une bonne lecture et une bonne interprétation de lecture doivent évoluer de façon identique. Prenant pour exemple Tess d'Urberville, il m'apprit à rédiger un exposé en reliant les incidents qui déterminent le destin de l'héroïne à l'étonnante phrase qui conclut le chapitre XXXVI : "De nouvelles végétations bourgeonnent insensiblement pour remplir les vides : des accidents imprévus contrarient les intentions, et tous les vieux projets sont oubliés. "
    Ce fut une révélation pour moi : en réussissant mon premier compte rendu de lecture, j'avais enfin appris à lire. Plus pragmatiquement, Owen améliora ma lecture par des moyens techniques ; il avait découvert que mes yeux ne pouvaient se poser sur une seule ligne à la fois, ce qui m'obligeait à suivre avec mon doigt ; il imagina de me faire lire à travers une feuille percée d'un trou, comme une petite fenêtre ne découvrant que deux ou trois lignes."
    Si l'on ignore qu'Irving fut dyslexique, on n'appréciera pas à sa juste valeur ce passage. On remarquera au moins cette ligne de conduite, presque morale, sur laquelle il s'appuie et qui pourrait être adoptée par tous les apprentis écrivains.
    Un bon romancier ne peut l'être que s'il est d'abord un bon lecteur :
    "- LIRE, C'EST UN DON.
    - C'est toi qui m'as appris.
    - PEU IMPORTE. C'EST UN DON, ET SI TU AIMES QUELQUE CHOSE, IL FAUT LE PRÉSERVER - SI TU AS LA CHANCE DE TROUVER LE MODE DE VIE QUE TU AIMES, TU DOIS TROUVER LE COURAGE DE LE VIVRE."
    Owen, si vous ne le savez pas, a pour caractéristique une voix singulière, rendue par les capitales d'imprimerie... Quand je disais qu'Irving était un romancier sensuel, je ne livrais qu'une vérité très évidente. Par lui, nous voyons le monde à travers les yeux de Garp et nous entendons des bruits de l'enfance, ceux des monstres qui se tapissent dans les replis de la demi-veille :

    « - Papa, répéta-t-elle, j’ai fait un rêve, j’ai entendu un bruit.

    - Un bruit comment, Ruthie ?

    Son père n’avait pas bougé, mais il était réveillé.

    - Il est entré dans la maison.

    - Qui ça ? Le bruit ?

    - Il est dans la maison, mais il essaie de ne pas faire de bruit.

    - Alors on va aller le chercher. Un bruit qui essaie de ne pas faire

    de bruit, il faut que je voie ça, moi. »

    (Une veuve de papier)

    Ce roman-ci était déjà un roman archéologique, comme tous les livres d'Irving. Et je crois qu'il est, avec L'oeuvre de Dieu, la part du diable, celui qui permet de mieux comprendre Je te retrouverai. Tous ses romans parlent du souvenir et de la mémoire, que ce soit flagrant ou discret, mais ce roman-ci est ouvertement un livre qui raconte le vol d'une enfance et la manipulation de la mémoire par une mère à l'encontre de son fils.

    Qu'est-ce qu'un romancier sinon un dieu qui possède la mémoire de son univers et de ses personnages ? Qu'est-ce qu'un romancier sinon quelqu'un qui est attentif à la perte de l'invisible et qui le traque inlassablement ?

    "Il sentit quelque chose lui échapper. S'il avait essayé de décrire le phénomène au Fantôme gris, elle lui aurait sans doute dit qu'il avait perdu son âme. Quelque chose d'essentiel venait de disparaître, dont la fuite passait presque inaperçue, comme celle de l'enfance." (Je te retrouverai)

    [Toutes les traductions citées sont celles publiées par les éditions du Seuil.]

    *******************

    John Irving parle de son dernier roman, et du tatouage qui l'a inspiré :

    Quelques mots sur son artisanat (il explique qu'il se perçoit comme un artisan et non comme un artiste ; ce qui importe à ses yeux est la démonstration d'une vérité psychologique et émotionnelle, par le fait d'une histoire palpitante, non pas un travail intellectuel) :

    Ici, il parle de son père véritable, qui est mort, avant qu'il ne le retrouve. C'est un de ses demi-frères qui s'est présenté à lui. Cela a modifié le processus du roman qu'il était en train d'écrire. Il est passé du Je à la troisième personne, car il était trop proche de son héros, Jack Burns.
    Une présentation très intéressante d'Until I find you. Une mère ment à son enfant. Un gosse qui invente des fragments de son passé qui lui manquent. Sa relation à Dickens, en tant que romancier.
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