mercredi 31 mai 2006

Lorsque je traduisis Barrie, je constatai qu'il parlait du cimetière des chiens,
dans les Jardins de Kensington (à Hyde park en vérité, pour être tout à fait précis, car la Serpentine les coupe en deux), j'ignorais s'il s'agissait d'une invention ou d'un lieu réel. Me fait défaut un livre solide sur l'historique des Jardins. Je l'ai peut-être trouvé grâce au révérend W. J. Loftie... Après quelques recherches, j'ai découvert que ce cimetière avait bel et existé. J'ai trouvé un article dans des archives que je restitue dans une traduction rapide :

Les animaux enterrés dans les cimetières
On dit qu’un membre de la famille Champneys d’Orchardleigh, Somerset, fut sauvé de la noyade par un chien, sur les côtes du Danemark. Pendant la restauration de l’église d’Orchardleigh en 1879 et 1880, le squelette d’un chien fut trouvé dans la chapelle des Champneys. L’évêque de Bath et Wells ordonna que l’on retirât la dépouille du chien. Personne ne sait si la requête fut ou non suivie d’effets. Néanmoins, une pierre tombale fut érigée près du lac en mémoire du chien. Les derniers vestiges de cette pierre disparurent au cours de l'année 1942 mais le seul mot qui y avait été gravé était « Fidèle ».
Feu Sir Henry Newbolt (1862 - 1938) raconte cette histoire dans son poème Fidele’s grassy tomb, qui fut publié dans The Spectator, à Londres (vol. 80, p. 271, le 19 février 1898). Le poème apparaît dans le recueil de Newbolt intitulé Collected poems, 1897-1907.
Il y a plusieurs cimetières d’animaux en terre non consacrée, le plus connu est le Cimetière des chiens à Hyde Park. Ce cimetière fut créé en 1880 par le Duc de Cambridge, en souvenir d’un de ses chiens. Il y a environ deux cents tombes d’animaux de compagnie. Il est abandonné de nos jours.
A Oatlands (Weybridge), la Duchesse d’York a fait enterrer soixante ou soixante-dix chiens.
Dans son livre, Dogs and Men, l'épouse de Barrie, Mary, raconte des anecdotes très émouvantes sur les chiens (et sur Barrie et les chiens).
mardi 30 mai 2006

J’avais lu ce roman à sa sortie,
il y a déjà un moment [j’aime beaucoup la sonorité de métronome du mot moment et les possibilités de dérapage de la langue : môman, par exemple], à savoir quatre ans, si je ne m’abuse. Nous sommes en présence d’un roman animé et voluptueux. Une histoire d'amour violente et passionnée, écrite avec maîtrise et sensibilité. Difficile de ne pas appeler à la rescousse Autant en emporte le vent,
bien que les péripéties soient davantage quantifiées et l’ardeur hystérique moindre. Il s’agit d’un premier roman. Il mérite donc certains égards. Il faut célébrer les naissances, nous qui sommes en deuil si souvent de tant de choses... A l’époque, je m’étais demandée si la jeune personne qui en est l’auteur ferait carrière, aurait le souffle pour enfanter d’autres histoires. Force est de constater qu’elle n’a rien publié de neuf depuis ce premier essai. Je souhaite qu’elle n’ait pas renoncé. Comme le précise Tournier, dans l’essai chroniqué plus bas, la précocité est le fait de l’animal ; lui-même, il publia son premier roman à quarante-deux ans ; certains écrivains ont besoin de faire mûrir leurs livres ; personne ne vit sur un rythme unique ; il ne faut se comparer à personne d’autre qu’à soi-même. Je l’oublie souvent. Ce roman, ce baptême du feu, n’évite pas certains écueils (une légère grandiloquence, une imperceptible claudication entre les chapitres) mais sa fougue répare toutes les maladresses éventuelles. Y compris la convention de l’histoire. Je ne prétends pas, vous l’avez compris, qu’il s’agisse ici d’une grande œuvre stylistique mais simplement d’un livre captivant, qui vous ordonne à chaque instant de tourner les pages ; captivant, il faut qu’il le soit pour se rappeler périodiquement à ma mémoire, alors que je ne l’ai lu qu’une fois, il y a quelques années. Il constitue un bonheur de lecture, peut-être un peu primaire, innocent, mais réel, aussi véritable que celui induit par les livres de l’enfance que l’on dévore, à l’abri d’un paradis secret (dans un petit coin du monde, sous les couvertures, lampe de poche en main ou dans n’importe quel autre cliché dont est friande la mémoire). Il est des livres comme des hommes et des femmes : certains sont faits uniquement pour le plaisir de la peau, d’autres pour l’hypoderme. Celui-ci est épidermique et cela n’est guère offensant de le reconnaître. La caresse est un art voisin de la chirurgie. Résumé : Arabella est une jeune fille de bonne famille. Elle écosse des jours monotones dans une petite ville de l'Etat de New York. 1860. Il faut se glisser dans cette idée d’une autre époque. Arabella est intelligente, fiévreuse et heureuse. Elle est invitée à une séance de spiritisme. L’escroquerie l’indigne. Elle se rebiffe et se fait une ennemie en la personne de la spirite, qui prétend être une voyante de grand talent. Or, cette colère, légitime, va fracasser son statut social. On ne peut à la fois dénoncer l'hypocrisie et appartenir à la classe sociale qui la génère... Voici en résumé le petit drame d'Arabella. Sa révolte la conduira loin. Trop loin. Jusqu’à l’asile. Mais elle rencontrera Bree, l’amour de sa vie, hélas métis (bien que blanc de peau). Dans la bonne société, américaine ou anglaise, cela ne présage rien de bon. L’enjeu est pleinement romanesque, qualité plutôt rare dans nos contrées, à notre époque. Dieu merci, la littérature américaine existe et les morts d’hier et d’avant-hier demeurent vivants. C’est en me souvenant de ce livre, samedi, que j’ai acheté celui-ci, dont les premières pages m’ont enlevée.


Quatrième de couverture :
Tennessee, 1894. Fragile silhouette vêtue de noir, celle que l'on surnomme La Veuve du sud avance pensivement parmi les tombes de 1500 soldats tués à la bataille de Franklin trente ans auparavant, et qu'elle a fait inhumer sur sa plantation. Certains d'entre eux sont morts entre ses bras. Elle n'a jamais oublié l'homme qui la surprend ce jour-là : elle l'avait soigné, sauvé, et surtout aimé avant de le laisser partir. Aujourd'hui, il revient lui demander s'il reste une place pour lui dans son cimetière. Et tout à coup, l'immense folie de la guerre resurgit à sa mémoire, aussi inoubliable que leur passion.
Premières lignes :
Elles cheminaient parmi les morts. Les rangées innombrables, précises et ordonnées de rebelles morts trente ans plus tôt, tombés à un mile de là au pied des fortifications ennemies.
Lien sur la Guerre de Sécession : ici.
Depuis un moment, je m'amuse à écrire l'arbre généalogique de mes goûts et je sais, instantanément, que mon goût pour ces deux livres est la conséquence de mon amour d'enfant pour deux livres :


et celui-ci :

Ces deux éditions, je les ai rachetées d'occasion, il y a peu.
Dans le même ordre d'idées, je fus en mon temps, fort impressionnée par le film de Don Siegel avec mon Clint Eastwood (le prototype de l'homme idéal, mais le premier est Cary Grant pour des raisons opposées...), Les Proies.
En 1890, Barrie avait en tête une drôle d'histoire, dans la veine qui est la sienne :

un homme, qui tombe amoureux d'Emily Brontë, par le seul fait de la lecture de Wuthering heights.
Il se rend à Haworth et arrive à temps... pour l'enterrement de son aimée !
Emily Brontë était pour Barrie un immense écrivain, qu'il célèbre dans un de ses discours in M'Connachie and J.M.B., Speeches [M'Connachie, répétons-le, est le double fictif que s'est attribué Barrie]. Lorsqu'il lira Shirley, le roman de sa soeur, Charlotte, il le jugera très inférieur (à juste titre). George Eliot était également un écrivain qu'il admirait. Il disait d'elle ces mots :
"George Eliot polit ses phrases et retient ainsi le lecteur en arrière afin qu'il les ramasse - comme si chacune de ses phrases était pour lui, sur son chemin, une pierre qu'il lui faudrait escalader."
lundi 29 mai 2006
Je remplis à la petite cuillère le site de Barrie.
Premiers mots jetés à la hâte sur Mary Rose ici.
Joli rideau de scène du théâtre où fut joué Peter Pan, que l'on peut contempler ici. Il était brodé !
Petit plan pour la section Peter Pan.
Pélerinage à Kirriemuir...
Présentation du roman à paraître...
Illustrations de F.D. Bedford.
Coupure de presse.
Parodie du style de Barrie, etc.
La forme est parfaite selon mon coeur mais le contenu laisse à désirer. Je n'en vois pas le bout ! Il y a tant à faire. Surtout des traductions, car il est hors de question de laisser des choses non traduites sur ce site, qui est le seul consacré à Barrie dans la langue de Molière. Par conséquent, vous l'avez peut-être constaté, je délaisse un peu mon JIACO. Si seulement les journées pouvaient se dédoubler !


(Penelope Cruz et Carmen Maura pendant le tournage)

Cannes a sacré hier Pedro Almodovar en tant que cinéaste des femmes, en attribuant à toutes les actrices le prix d’interprétation. Une fois n’est pas coutume, il me paraît difficile de n’être pas d’accord. Tous ses films ne parlent que des femmes. Lorsqu’il est question des hommes, ceux-ci sont soit démissionnaires, soit lâches, parfois cadavres (objet que les femmes manipulent), ou bien encore (dans le meilleur des cas) travestis, aspirant peut-être à la générosité de la féminité. Certes, cette amplitude de sentiments et ce tourbillon de mouvements est quelquefois hystérique, mais elle est le symbole de la vie, qui est bouleversement, et non vulgarité.

La démesure est saine dans cet univers. Etrangement, Almodovar paraît très sage dans ce film, comme s'il se sentait assez sûr de lui pour faire une ascèce. Ce qu'il perd en bigarrure, il le gagne au centuple en force.

Volver est le récit bouillonnant, chaleureux et coloré de plusieurs destins de femmes entremêlés. Le film lui aurait été inspiré, a-t-il précisé, par le portrait de sa mère.

Rarement un film m'aura autant donné d'appétit ; la faim m'a harcelée du début à la fin!

Faim. Avoir de l'appétit pour l'existence est certainement une vertu. C'est un signe de grandeur de la part de l'artiste que de provoquer un ébranlement aussi physique.

Faim. De chair, de nourriture, de vie. On pourrait prendre à bras le corps l’écran et étreindre chacun des personnages, tant ces femmes paraissent vivantes ! Penelope Cruz est radieuse dans sa fatigue de femme pressée – exprimant une force à la Anna Magnani

- et chacune de ses femmes est belle à sa façon, même si elles ne correspondent pas toutes aux canons en vigueur dans notre société. La tante Paula, une vieille femme, possède un rayonnement que l’on ne retrouve quasiment jamais dans le cinéma. Pourtant, il y a des tas de vieilles de ce genre dans le monde, aux quatre coins de notre quartier. Mais le cinéma est trop souvent, de nos jours, l’art de la sensualité facile, l’apologie du corps sans défauts, la vénération d'une beauté à une seule dimension.

Hommage magnifique à la réalité, au monde des vivants (et des morts, dans une certaine mesure - il y a plusieurs façons de l’être : symboliquement, pour une part, par amnésie ou incompréhension…) J’ai songé, en plusieurs endroits, à Monteiro. La fougue, la sagesse, le respect de la vieillesse des méditerranéens, mais pas seulement. J’ai ressenti la présence d’une divinité incarnée. Notamment, lors de la préparation des repas qui est, curieusement mais simplement au premier abord, mêlé à un rite funéraire secret (le cadavre dans le congélateur). Monteiro joue aussi à cache-cache avec ses cadavres. La mort chez Almodovar paraît naturelle, même lorsqu’elle est criminelle. Pourquoi en avoir peur ? Tout n’est que jeu, somme toute. Si crime il y a (et c'est le cas), il est expié. Inutile de ressasser. Il faut du cran et ces femmes en ont toutes.

L’histoire n’est pas ce qui m’importe le plus lorsque je mange un film d’Almodovar. Je recherche une forme de vérité, d’impudeur, de robustesse dans ses films. Peut-être même que j’essaie d’y trouver une raison d’être meilleure avec mon prochain.

Le prix qu’on lui a attribué pour le scénario est presque une erreur, car la force du cinéaste ne réside pas tant dans l’agencement des divers plans, dans la ligne d’horizon qu’ils dessinent, que dans le regard qu’il pose sur chacun d’entre eux.

Et ce regard est un coup de soleil, mais il ne blesse pas, il fait revivre.

Volver signifie "revenir". D'entre les morts ou parmi les vivants - car on peut mourir sans le savoir ou le vouloir, à l'abri d'un silence coupable. Mais ce retour signifie plus vraisemblablement le cycle de la vie symbolisé par trois générations de femmes, les trois figures éternelles : la mère, l'amante et l'enfant. Ces figures ne sont que pièces, parfois dédoublées (les deux soeurs de la même génération par exemple) d'une image plus grande, celle qui nous contient : l'existence humaine.

dimanche 28 mai 2006

J’ai dégusté, frustre gloutonne, avec l’appétit d’un cétacé ce trop court essai. Ne suis-je pas le ventre qui abrite Pinocchio et son vieux Gepetto ? Impressionniste, Tournier caresse et flatte quelques livres et auteurs qui ont décillé son existence. Le premier d'entre eux est le plus célèbre roman de Selma Lagerlöf. Il laisse entrevoir la croisée, mais le livre délaissé, on regrette que la percée ne soit pas plus grande, plus profonde, et l’on a envie de se substituer au maître de céans. Mais l’étincelle a allumé un incendie. Dans mon esprit. Le vôtre de même, très certainement. Le souffle de Tournier ranime mes amours parfois chétives. Peut-être est-ce l’ultime mérite de cet ouvrage, de cette déclaration d’amour - en bonne et due forme. En effet, Michel Tournier possède cette qualité rare, qui est générosité, vertu même (et mériterait de figurer aux côtés des exigeantes cardinales nommées prudence, justice, courage et tempérance). Il est un frère qui partage ce qu’il aime, ce qui lui fait vivre, le nourrit. Sa définition du bonheur est, de ce point de vue, radieuse et lucide :

« Le bonheur, c’est très simple. Il n’y a qu’une seule condition, mais alors absolument nécessaire : aimer passionnément quelque chose ou quelqu’un. Si vous n’aimez rien, ni personne, vous êtes perdu, votre vie est finie avant d’avoir commencé. Au contraire, si vous vous passionnez pour la botanique, la musique indienne, le rugby ou les timbres postes, si vous voulez absolument tout savoir sur l’Egypte des pharaons, si vous passez vos nuits l’œil collé à un télescope parce que les étoiles vous fascinent, si vous adorez par-dessus tout une femme, un homme ou un enfant (ou les trois à la fois), et si vous êtes prêt à tous les sacrifices qu’exigera votre passion… alors peut-être serez-vous un grand écrivain, un peintre célèbre ou un naturaliste de renommée mondiale, mais ce qui est sûr et certain, c’est que vous aurez une vie digne d’être vécue. »
Tournier sautille de l’amour à la passion, de la passion à l’adoration, sans distinction conceptuelle. Il faut bien comprendre qu’il parle d’intensité, de ce que Descartes appellerait la dévotion. Il n’est pas question de flammèche d’émotion, de sentiment qui s’éteint en un claquement de doigt, faute de soins et surtout de foi – ai-je déjà dit que ce qui m’attire chez Barrie est cette foi en l’impossible, moi qui n’en possède aucune lorsque s’agit de Foi ? Le feu de l’esprit et du cœur requiert l’ardeur, quelque chose qui s’apparente à la grandeur de l’âme, qui n’est pas seulement état mais complexion. A mort ceux qui n’ont que de petites passions ai-je souvent envie de hurler ! L’homme se mesure sur l’échelle de ses passions. L’amour est viscéral ou n’est que médiocre fantaisie, pitance pour l’estomac incommensurable de l’arracheur des heures et des minutes. Je ne lis pas pour passer le temps. Je hais cette expression. Ne courons-nous pas au coude à coude avec lui ? Je ne passe pas le temps : je le vole, je le dupe, je le (dé)double, je le fustige, mais je refuse de le perdre. Je lis pour m’enfler de ma propre vanité et de quelques autres sentiments plus précieux ceux-là. Puis, je m’envole. Je suis montgolfière quand je lis. Je suis. Tournier a raté l’agrégation de philosophie (par bonheur !) sinon il ne serait pas devenu le conteur, l’écrivain libre, qu’il est. Il a conservé la rigueur de l’exercice mais l’activité douloureuse de la pensée en exercice ne l’a pas excipé de sa fantaisie, de son imaginaire. Pourtant, il ne cesse de répéter - et je ne suis pas certaine qu’il ait toujours été pris au sérieux - que tous ses livres sont des traités de philosophie déguisés, surtout ceux destinés aux plus jeunes… Justement ! Il précise que son Vendredi ou la vie sauvage (destiné aux plus jeunes) est bien supérieur à son Vendredi ou les limbes du Pacifique (philosophiquement viable). Je ne résiste pas au bonheur de citer ce qu’il écrit au sujet du Tour du monde en quatre-vingts jours de Verne :
« Le caractère philosophique de ce roman d’aventures est couronné par un coup de théâtre qui sort tout droit de La critique de la raison pure de Kant. Le philosophe allemand nous explique en effet que le temps et l’espace, même réduits à leurs dimensions les plus purement théoriques, n’en sont pas moins des intuitions de la sensibilité qui ne peuvent se réduire aux concepts de la raison abstraite.* Le temps et l’espace, il faut les vivre avec nos yeux et nos muscles, aucune construction abstraite ne remplacera cela. Et il nous donne l’illustration saisissante de son propos : “ Si le monde entier se composait d’un seul gant encore faudrait-il que ce fût un gant droit ou un gant gauche, et cela la raison seule ne le comprendra jamais.”»
Ce livre vous fera gagner une ou deux heures de bonheur. * Puis-je ajouter que l’imagination est la fonction qui fait liaison entre les deux, ce que Kant nomme le schématisme ? Je pense déjà à des développements fructueux...
samedi 27 mai 2006
Michel Tournier vient de sortir un nouvel opus sur un de mes sujets favoris. Ce livre constituera ma friandise du jour et je viendrai vous livrer mes impressions. Quatrième de couverture :

Au fond de chaque chose un poisson nage

Poisson de peur que tu n'en sortes nu

Je te jetterai mon manteau d'images.

Ces vers de Lanza del Vasto décrivent la démarche de ces auteurs dits " pour les jeunes ". Ayant des vérités trop graves à exprimer, ils les dissimulent sous des histoires de voyage, de pêche, de chasse, de naïves amours. Si les lecteurs adultes les prennent à la légère et rangent leurs livres dans le rayon du second ordre de leur bibliothèque, c'est qu'ils ont réussi leur coup : le manteau d'images a joué son rôle. Les jeunes lecteurs, eux, ne s'y trompent pas. Ils dévorent ces vérités mystérieuses, profondes et cruelles si joliment enveloppées et qui nourrissent leur sensibilité. On dit parfois d'un enfant qui aime la lecture qu'il est " sage comme une image ". A-t-on mesuré toute la dangereuse et profonde sagesse des images ?

Ne serait-ce que par égard pour cette lucidité, Tournier demeurera important pour moi.

« Maman ! - Je suis occupée. Tais-toi ! - Maman ! - Oui ? Pourquoi ne vas-tu pas jouer ? - Parce que je vais mourir demain. - Ah, très bien. Mais qui t’a mis une telle idée en tête ? - Personne, mais j’ai mangé de la confiture. - Et depuis quand la confiture fait-elle mourir les petits garçons ? - C’était de la confiture interdite. - Aux pêches ? - Oui. - Tu as lu l’étiquette collée sur le pot ? - Oui. - Avant ou après l’avoir mangée ? - Après. - Ce n’est donc pas un suicide, tu me rassures. Tu vois, tu as appris quelque chose de fondamental aujourd’hui : on meurt toujours de son ignorance. - Maman, il y a quelque chose qui m’ennuie. - Quoi encore ? - Je ne sais pas lire. - Tiens, c’est vrai ça ! Mais tu as lu ? - Je ne sais pas si j’ai réellement lu, mais je savais ce qui était écrit sur le pot. - Qu’as-tu lu sans lire ? - Confiture de pêches cuite au chaudron. Sucre de Canne 45%, pêches 10%, pectine de fruit, acide citrique et… petit garçon 45 %. - Je vois. C’était bel et bien ce pot… - De la confiture de petit garçon ! - De la confiture aux pêches. - Je vais mourir ? - Oui. - Demain ? - Non. - Quand ? - Maintenant. - On ne peut pas faire autrement ? - Non. - Pourquoi ? - Tu le sais bien. - Et si on disait que je suis déjà mort ? Un mort ne peut pas mourir. - Détrompe-toi. On peut toujours mourir davantage. »
«Il est certain que rien n’anime plus puissamment une affection que de dissimuler une partie de son objet, en le plongeant dans une sorte de pénombre qui en découvre assez pour nous prévenir en sa faveur tandis qu’elle nous laisse le soin d’imaginer le reste. Sans compter que l’obscurité s’accompagne toujours d’une espèce d’incertitude, l’effort que fait la fantaisie pour compléter l’idée accélère le mouvement des esprits et apporte un degré supplémentaire de force à la passion. »
Hume, Traité de la nature humaine, « Les passions », partie III, section IV
« (…) l’absence détruit les passions faibles tandis qu’elle accroît les fortes ; tout comme le vent mouche une chandelle et attise un incendie. Une longue absence affaiblit naturellement notre idée et diminue la passion ; mais lorsque l’idée est assez forte et assez vive pour s’entretenir elle-même, le malaise qui provient de l’absence accroît la passion et lui apporte une force et une violence nouvelles.»
Ibidem
vendredi 26 mai 2006

Lire et relire, George Eliot, c'est être en aussi bonne compagnie qu'avec Henry James, Edith Wharton ou Virginia Woolf. La langue est ferme, presque sévère, et pourtant généreuse et lumineuse. Autopsie des consciences, ironie et petits coups de griffe, telles sont les manières de la dame. Et lorsque la traduction est de Sylvère Monod, je n'ai aucun scrupule à me promener en langue française dans les allées géométriques de Middlemarch, qui est comme chacun le sait un chef-d'oeuvre. Il est plus difficile d'énoncer en quoi réside sa perfection... Je m'aventurerai peut-être un jour à le faire. P. 111, je lis ces mots : "Je ne m'intéresse pas à son Xisuthrus et à son Fee-fo-fum et compagnie (...)" J'apprends grâce à une industrieuse note que Fee-fo-fum est le cri de l'ogre. On en trouve trace dans un conte anglais du XIIIe siècle pour enfants, Jack le tueur de géants. Fee-fo-fum ! J'ai su quelque chose à ce sujet, dans une autre vie. La mémoire est une trappe.

Si l’on songe qu’il y a indubitablement – si tant est que les statistiques soient une preuve - plus de fous à l’extérieur qu’à l’intérieur, on comprendra mieux l’acharnement de Lancaster à investir les lieux. La plus grande terreur de Jonathan Lancaster avait été, de tout temps, d’être enfermé dans un hôpital psychiatrique. « De tout temps » remontait à la prime enfance de cet être hermaphrodite. Devenir psychiatre, au sein de ce qu’il continuait d’appeler un « asile », parmi les « fous », et ce malgré les remontrances empesées de la gent médicale, lui garantissait, au moins symboliquement, de disposer des clefs de l’établissement. Etre gardien de la normalité l’éloignait, songeait-il complaisamment en caressant son menton imberbe, du rôle d’aliéné ou d’interné. D’aucuns choisissent un métier pour des raisons moins claires ou, pire, moins essentielles. L’exercice de sa profession s’enchaînait logiquement avec les manifestations bruyantes ou privées de son caractère. Lancaster n’avait donc pas choisi d’être psychiatre, mais les choix ne sont de toutes les façons que des consolations sémantiques. Sa nature profonde le lui avait enjoint froidement. Il était entré dans cette profession par une des mêmes portes que certains de ses patients : une phobie. La peur de devenir fou, que les bien informés (ce qui prouve la compétence de ces derniers, car le mot est absent de la plupart des dictionnaires) nomment lyssophobie. Il avait longtemps été persuadé de son atypie par l’absence d’écho que lui renvoyaient les visages fermés de ses camarades de classe. Plus tard, à l’adolescence, sa solitude s’était transformée en ascèse de contacts humains, une privation graduelle de mots et de gestes. Mais il n’était pas naïf : à quoi bon cette mortification, si personne n’essayait de vous en détourner, si aucune tentation ne venait vous flatter les neurones ou la langue ? Johnny était seul. Le Docteur Lancaster cultivait les fous avec la facilité désarmante et innocente de ceux qui s’occupent de légumes ou de fleurs. A la face du monde, il s’efforçait autant que possible de paraître discret et raisonnable. Mais qui aurait été assez innocent pour être dupe de ses circonlocutions et de ses gestes maniérés qui dissimulaient une pensée et des gestes choquants ? Les tomates, pour arriver à une maturité (de taille et de goût) satisfaisante doivent faire l’office de soins rigoureux. En bon jardinier, Lancaster ne négligeait jamais de couper les gourmands qui poussaient entre les tiges maîtresses des plants. Avec une dextérité et un savoir-faire comparables, il éliminait tout ce qui dans ses patients gênaient le développement de leur folie personnelle et avait le pouvoir de les ramener à une certaine forme de raison. Il exaltait, au contraire, l’originalité de leurs maux, en cajolant leurs penchants secrets et inavouables, savourant leur embarras. Ainsi, à force de persuasion, Johnny avait ouvert un zoo – unique en son genre - qui n’avait pour visiteurs que par les habitués de Sainte-Gilberte, hormis les thérapeutes, qui ignoraient tout de cet espace mi-réel mi-imaginaire. Les spécimens qui avaient donné le plus de fil à retordre au bon docteur était un psychotique, féru d’hindouisme, qui avait l’habitude de couper l’oreille droite ou gauche, je ne sais plus (celle qui était réputée être celle de la sagesse) des malchanceux qui passaient à portée de son cutter, une linguiste renommée qui ne s’exprimait que par écrit, traçant les syntagmes en lettres capitales et les morphèmes différenciateurs en minuscules, superposant ainsi deux réalités distinctes qui dans son esprit ne se recoupaient jamais, un amateur de langues de chat (qui arrachait celle des félins qui avaient le malheur de croiser son chemin), une délirante qui sentait des odeurs de merde partout et accusait Saint Antoine de Padoue de lui envoyer ces fragrances, une amoureuse compulsive et, last but not least, un écrivain raté. Le plus dangereux était ce dernier et Lancaster lui offrait quelques photos d’éditeur à lacérer, à défaut de lui procurer un représentant de cette espèce en chair et en os. Johnny eût été capable de lui amener un directeur de collection littéraire ou un lecteur professionnel pour exacerber ses doigts vengeurs, s’il n’avait craint des représailles ; avec les chats, au moins, il ne se gênait pas et en offrait un par semaine au dégustateur de langues félines, car il craignait qu’il ne perdît la main. Les autres fous n’étaient pas en reste : le spécialiste en culture indienne avait l’autorisation - le devoir - de manier son sabre miniature sur des oreilles (malheureusement) postiches, le Nez avait à disposition des bacs remplis d’excréments d’origines très diverses, la linguiste avait pour son plaisir une presse dans sa chambre et une multitude de journaux dans lesquels elle découpaient des lettres qui lui permettraient de composer des missives anonymes, tandis que, pour sa part, l’amoureuse transie avait la charge de contempler les portraits de tous ses amours non consommées jusqu’à ce que les photos perdent leur éclat et soient poissées par ses larmes.

mercredi 24 mai 2006
J'aime infiniment traduire parce que je m'instruis constamment, parce que cela nourrit ma passion dévorante pour l'écriture et la lecture, parce que je me sens l'âme d'une exploratrice. En donnant une version française au roman de Barrie qui va sortir en septembre, j'étais tombée sur cette phrase :
J’étais le seul survivant de l’infortunée Anna Pink. Si épuisé étais-je qu’ils durent me porter jusqu’à leur cabane, et grande fut ma gratitude quand j’ouvris les yeux dans cet édifice romantique, au lieu de me retrouver dans la cabine de Davy Jones.

Je me suis demandée qui était ce Davy Jones. Mes recherches m'entraînèrent dans des contrées lointaines. Pour résumer, je rédigeai cette note : Expression qui signifie la mort. Jones est peut-être une corruption du nom Jonas, le prophète jeté dans la mer, qui passa trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine. La première occurrence de cette expression se trouverait dans le livre de Tobias Smollett [je ne crois pas vous avoir déjà parlé ici même de Roderick Random], Adventures of Peregrine Pickle (en 1751) : « Ce même Davy Jones, selon la mythologie propre aux marins, est le démon qui préside aux esprits malins des profondeurs, et qui prend diverses formes, perché sur le gréement les soirs où la tempête fait rage, responsable des naufrages et des autres dommages auxquels sont exposés les navigateurs (…) » Ainsi cette « cabine » désignerait le fond de la mer, les profondeurs de l’océan. Personne ne sait si ce Davy Jones fut une personne réelle. Certaines légendes disent qu’il s’agissait d’un pirate redoutable, qui aimait faire marcher ses victimes sur la planche (à l’instar de Crochet !), avant qu’ils ne tombent dans les abîmes de l’océan… Le Brewer’s dictionary of phrase and fable offre une autre perspective, de surcroît : Davy serait un abâtardissement de Duffy, un terme indien pour fantôme.
lundi 22 mai 2006
Wim Wenders demeure pour moi celui qui a réalisé un chef-d'oeuvre, Les ailes du désir,

un film exigeant, poétique et humain, aux côtés de Peter Handke en ce qui concerne le scénario. J'ai toujours beaucoup aimé l'idée que je me fais depuis toujours, dans mon for intérieur, des anges. Je ne crois pas plus à ces êtres qu'aux fées, mais je fais semblant ; et faire semblant est aussi bien que réellement le faire ou le vivre. Je plagie quelque peu une déclaration de mon bien-aimé Barrie mais je ne trouve pas de meilleure façon d'exprimer ce vécu.

Wim Wenders a mis en images ma conception imaginaire des anges qui est tangence, murmure et fugue. Un ange tombe amoureux et pour prix de cette chute devient mortel. N'en sommes-nous pas tous arrivés à ce point ? Les plus chanceux d'entre nous, en tout cas.

Il y a quelques mois, j'avais découvert en salle son dernier film, Don't come knocking. Je pensais en parler ici même et puis je me suis retrouvée dans un maelström. Le temps est une denrée rare. Tout à coup je pense à lui, par association d'idées, et j'éprouve le besoin de jeter ces quelques lignes à l'eau, dans cette petite bouteille (d'encre et non pas de whisky) qu'est mon devenue mon JIACO. J'ai retrouvé, comme dans chacun de ses films, une sensation d'étrangeté qui surpique l'exposition de faits plutôt réalistes. Mélodie triste et douce. Tout pour plaire à une mélancHollyque.

La vie n'est pas une maladie ni un poison. La vie ressemble plutôt au sac à main d'une femme : un n'importe quoi où se frôlent les univers les plus hétéroclites. La beauté surgit du commun, du chaos et du hasard. C'est la récompense d'une vanité audacieuse au coeur de nos histoires personnelles.

Un acteur un peu raté, déglingué comme une guitare dont toutes les cordes serait cassées, s'enfuit d'un tournage et part à la recherche de son passé. Autrefois, il fut célèbre. Il n'est plus qu'un acteur de seconde main. Il s'en moque. Il a dépassé depuis longtemps cette ligne de fuite. Il va revoir sa mère qu'il a abandonnée hier, il y a dix ou vingts ans. Il est poursuivi par un type qui veut le contraindre à regagner le tournage du film.

Sur sa route, qui n'a pas de but réel, il retrouvera un ancien amour de dix secondes mais la partition est déchirée. Il a aimé avec la rapidité et la dévinvolture d'un alcoolique qui enfile son énième verre. Deux enfants, trop grands pour l'être encore vraiment, qui ne se connaissent pas, qui ignorent tout de leur père vont le croiser. Le ballet est mal chorégraphié. L'un (Sarah Polley, fragile et douce, dont j'ai fait la connaissance dans l'excellent film d'Isabel Coixet, Ma vie sans moi) le devine et est prête à l'aimer, car elle sait tout de la perte - elle porte sa mère sous son bras dans une urne ; l'autre lui en veut à bon droit. Ils se retrouvent dans le no man's land de leur mémoire. Et puis... Et puis...

Ce film m'évoque Honky-Tonk Man d'Eastwood : une tendresse identique veine ce long métrage sinueux. Mais Wim Wenders est moins désespéré que Clint. Mais, paradoxalement, peut-être plus pessimiste, car il ne fait pas de cette histoire un drame ou une tragédie (le malheur est noble) mais l'écrit et la filme comme une banalité de plus dans l'existence de ces êtres.

Bande annonce ici.

Interview et extraits.

dimanche 21 mai 2006

Le film de Christian Vincent ne porte pas tout à fait bien son nom. Je ne donnerai pas quatre étoiles à ce film, trois peut-être, tout au plus. De toute façon, en matière de palace, je préfère le Gritti. My heart belongs to Venezia. J'ai une réticence opiniâtre face aux comédies françaises qui sont, en général, et à mon goût, de très mauvais films ou des films vaguement médiocres, possédant à peine les moyens de leurs basses ambitions. Rares sont celles qui provoquent en moi le rire franc, profond, salvateur, contagieux dans son impertinence. Car il s'agit de cela : je ne vais pas au cinéma pour vulgairement me distraire, plonger dans l'oubli de mon existence personnelle ; le cinéma ou la lecture ne sont pas simplement une giclée de morphine ; je suis attentive aux échos, au ton. Mon esprit fait une partie de squash avec les personnages ; l'écran est l'un des quatres pans de la salle où se projette mon âme. Je suis très méfiante lorsqu'il s'agit de José Garcia, que j'imagine, avec une immense injustice très certainement, en trublion sans profondeur. Il m'évoquait trop un vilain sergent... J'ai tort. J'aime que l'on me contredise. Il le fit, hier. Je suis habituée aux screwball comedies (comédies loufoques in French), à Lubitsch, à Wilder et à quelques autres. Nécessairement, je suis très difficile et exigeante en cette matière. Mon rire ressemble au dernier baiser de Mrs. Darling. Il faut aller le décrocher. Comme la lune. Autant s'y prendre de bonne heure et viser haut. Alléchée par la supposition émise, ici et là, que ce film était une comédie dans le style de celles que j'afffectionne, je me suis rendue d'un pas légèrement précipité à cette invitation de la salle obscure. Que nenni ! Dire de ce film qu'il a un esprit lubitschien serait se moquer. Ou penser que le spectateur est idiot et inculte. Je me souviens que l'on avait dit une chose comparable - les critiques sont des paresseux qui s'engouffrent dans n'importe quel raccourci même s'il y a une impasse au bout - en parlant d'Intolérable cruauté,
l'un des mauvais films de Frères Coen (ils ont réalisé d'excellents films, dont The Barber, par exemple). J'avais détesté ce film sans surprise et sans culot. On remarquera la parenté entre les deux affiches... "Epatez-moi !", ai-je envie de créer aux artistes ! Malgré un scénario qui tient en une ligne, sans vigule ni point-virgule, il s'agit d'un film doué d'une écriture assez précise et nerveuse. Le film ne manque pas de rythme et les acteurs débordent d'allant. Isabelle Carré est belle, enfantine, mutine. Garcia est presque délicat, malgré sa désinvolture, ou peut-être à cause d'elle. François Cluzet n'a pas le beau rôle, mais il est émouvant dans cet emploi de "Belle au bois dormant", éveillé par la luminosité de cet escroc en robe décolletée. Garcia et Carré. Un couple qui ne ressemble pas aux modèles. Ils dorment ensemble une nuit ; il ne se passe rien. Mais vous savez que "rien", c'est pire que tout. Et meilleur. J'ai pris grand plaisir à déguster cette friandise délicieuse. Dans le numéro de Mai de Positif,
Isabelle Carré explique dans un entretien comment elle s'est préparée pour ce film, les improvisations qu'elle s'est permises avec son complice, José Garcia, et les références qu'elle avait en tête. Lorsqu'elle descend l'escalier du palace, pour la première fois, elle chantonnait intérieurement à la manière de Marilyn Monroe. Je crois bien qu'elle a intercepté le secret de ce film joyeux : il donne moyen, un instant, d'être un autre, un personnage. Les clients intermittents des palaces savent cette vérité : on prend plus de plaisir à jouer qu'à se frotter aux dorures. Il restera toujours quelques paillettes collés dans la prunelle, au bout des doigts... Voir le billet de Siréneau sur le même sujet.
samedi 20 mai 2006

Le chagrin est exponentiel. Un rien l'engraisse. Tout est prétexte à son extase. Rien ne peut traiter un chagrin d'amour. Il meurt de lui-même dans la plupart des cas car l'inconstance des âmes et la paresse l'assassinent. A petit feu. Comme une mort par arsenic, un poison délivré peu à peu, chaque jour. Il naît adulte et meurt en ayant la taille d'un atome. Il faut savoir l'envisager comme un personnage qui fait de l'ombre à votre jeu ou comme un convive indélicat qui prend part au festin de votre vie, à votre table, et se goinfre de vos joies ou mets les plus délicats. Il mourra par anorexie. Le chagrin vit tant qu'il existe, tant qu'il existe, chez son propriétaire, quelque chose à dévorer. La chair des souvenirs que l'on porte à sa bouche, la moelle des jolies choses passées que l'on suce. Il demeure tant que l'on retient ce qui nous attache encore à l'être perdu. Puis, lorsqu'il ne reste que l'ombre, l'écho et le squelette de ces choses, il meurt de mort naturelle. Il serait mort-né si nous n'étions pas tous autant que nous sommes des thésaurisateurs du bonheur. Ne parlent du chagrin d'amour que ceux qui ne le vivent pas. Il est l'indicible pour celui qui est atteint pour cette affection. Sagesse. En effet, il n'y a rien à dire puisqu'il ne reste rien. L’état d’âme est le flux de la conscience incarnée dans un objet, une idée, une part de soi ou d’un autre, qui se détache de l'être et part à la dérive dans les limbes du vécu. Le sujet mélancolique s'identifie à l'objet perdu et sombre avec lui. Le chagrin d'amour n'a guère eu la faveur des philosophes, en tant que cas sérieux pour une étude. C'est un tort. Si j'étais meilleur penseur [je ne me masculinise pas, mais j'use du masculin comme neutre ; rien de plus irritant pour moi que cette féminisation intempestive des mots, au mépris du bon sens et des règles du français ! Je ne suis pas vieux jeu ! Je trouve ceci affligeant.], je m'attellerais à cette tâche. Le chagrin d'amour est une flaque. Le chagrin d'amour est un trou noir. Il est les deux à la fois. On le croit profond, il n'est que surface ; on le croit superficiel, on le caresse, et la main plonge tout entière, puis le bras, puis le reste. Le chagrin d'amour est une tromperie. Il ne se laisse pas regarder en face, car on n'y voit jamais qu'un reflet de soi et non ce que l'on attend de voir : l'autre ou ce qui est à jamais perdu. Le chagrin d'amour est un deuil sans cadavre. Mais la mort d'un idéal ou d'une illusion n'est-ce pas aussi grave ? En tout cas, c'est dramatique à défaut d'être tout à fait tragique. C'est un chagrin aristocratique. Mais il en est d'autres, moins beaux, mais parfois tout aussi destructeur, comme le dégoût de soi. Il y a le chagrin du chagrin, qui ne s'arrête nulle part mais fait son miel de tout, même du néant. C'est le chagrin existentiel. Peut-on en guérir une fois atteint ? Je ne sais pas. Je n'y ai goûté que du bout des lèvres et je ne l'ai pas aimé. Les Allemands disent ce chagrin avec un mot très poétique. “Der Weltschmerz”. Mot allemand de genre masculin. Il désigne une forme de pessimisme et de mélancolie. Littéralement, on peut le traduire par “le mal du monde”. Le mot, chez les poètes allemands, désigne la douleur de vivre. C’est aussi une manière de concept qui a trait à la philosophie de l’existence. Le mot a été crée par le poète Jean Paul afin de décrire l’humeur déployée par Byron, dans des œuvres telles que Manfred et Childe Harold's Pilgrimage. Le Weltschmerz est exprimée, en France, dans les œuvres de Vigny, par exemple. Qui peut oublier le suicide de Chatterton ?*
La mort de Chatterton par Henry Wallis, 1856. Chatterton par Serge Gainsbourg Chatterton suicidé Hannibal suicidé Démosthène suicidé Nietzsche fou à lier Quant à moi Quant à moi Ça ne va plus très bien Chatterton suicidé Cléopâtre suicidée Isocrate suicidé Goya fou à lier Quant à moi Quant à moi Ça ne va plus très bien Chatterton suicidé Marc-Antoine suicidé Van Gogh suicidé Schumann fou à lier Quant à moi Quant à moi Ça ne va plus très bien Un antidote possible : Dani, l’héroïne de Truffaut (entre autres ! Mais c’est ce qui, en premier lieu, me relie à elle…) et son dernier album, Laissez-moi rire. J’aime les femmes qui ont des voix râpées par le tabac et l’alcool. Dani.  
 * En souvenir, une de mes chattes se nomme Kitty Bell.
vendredi 19 mai 2006
En réponse à la fin de ce billet-ci. Tel était le sort des suicidés en Angleterre. Afin qu'ils ne puissent jamais trouver le repos (à cause du bruit) et qu'ils ne soient pas enterrés avec les autres morts, les dignes macchabées. Qu'on ne puisse pas les confondre surtout ! Le suicidé est un criminel. Je mesure à quel point la tolérance de mon cher Hume (avec le temps, je me rends compte à quel point il est le philosophe que j'ai le plus de bonheur à lire et celui qui me paraît le plus sage en bien des endroits ; ses provocations sont saines et calculées afin de produire une réflexion soudaine, qui est un feu exigeant, qui n'a de cesse d'être nourri par la pensée) sur ce sujet était courageuse.
Mais la vie d'un homme n'a pas plus d'importance pour l'univers que celle d'une huître. Et quand bien même elle serait d'une si grande importance, l'ordre de la nature l'a effectivement soumise à la prudence de l'homme, et nous oblige, constamment, à nous déterminer à son sujet.
Essai sur le suicide

Le suicide était considéré comme un homicide - techniquement on ne peut nier que cela en soit un. Un suicide raté était passible de sanctions pénales. Les corps des suicidés étaient envoyés en salle de dissection. Les choses s'améliorèrent peu à peu sous le règne de Victoria. Un fragment [la traduction est en prose, car je n'ai guère le temps de m'adonner à la poésie en ce moment, malheureusement ! ] dit les tourments de ces morts sans sépulture véritable : Mort ! Depuis longtemps mort ! Depuis longtemps mort ! 
Et mon coeur est une poignée de poussière 
Et sur ma tête les roues passent 
Et mes os sont secoués dans la douleur 
Car dans une tombe peu profonde ils ont été jetés 
Seulement un yard* sous la rue 
Et les sabots des chevaux frappent, frappent 
Les sabots des chevaux frappent 
Le supporter dans ma peau et dans mon cerveau 
Sans que jamais ne cesse le flux des gens qui marchent 
Ils roulent ; ils se pressent ; ils se marient ; ils enterrent 
Clameur et bagarre, les cloches qui sonnent et le fracas 
Et, ici, en-dessous, c'est tout aussi terrible 
Car je pensais que le mort avait la paix, mais ce n'est pas le cas N'est-il pas triste de ne pas avoir la paix dans la tombe ? 
Mais agité de haut en bas, d'avant en arrière 
Même les morts me fuient 
Et d'entendre un mort jacasser 
Est suffisant pour rendre fou 
Pauvre de moi ! 
Pourquoi ne m'ont-ils pas enterré assez profond ? 
Est-il aimable de m'avoir creusé une tombe aussi sommaire ? 
Moi, qui ne fut jamais un paisible dormeur 
Peut-être le suis-je encore mais à moitié mort 
Alors, je ne peux être totalement sourd 
Je crierai aux pas des gens au-dessus 
Et quelqu'un, sûrement, quelque gentil coeur viendra 
M'enterrer, m'enterrer 
Plus profond, ne serait-ce qu'un peu plus profond 
Alfred Tennyson (1809-1892) 

* Moins d'un mètre.  

 Puisqu'il est question de poésie, j'enjoins ceux qui en ont l'intérêt à lire ce volume de La Pléiade, orné du portrait de Keats :
qui est un régal pour mon coeur.
Quelques livres achetés ce matin, sur le net, afin de perfectionner mon éducation (victorienne) :
  • Une petite encyclopédie holmésienne :

  • Ce que mangeait Jane Austen et ce que savait Charles Dickens :

La première page de ce singulier manuel :

  • Un guide londonien écrit par le fils de Charles Dickens.

  • Et un livre qui manque à ma collection : George Meredith: A Tribute par J. M. Barrie...
jeudi 18 mai 2006
J'ai toujours eu un faible pour les désespérés, les brûlés, les piqués, les gens abîmés. Moi, qui n'ai jamais su que pleurnicher là où il aurait fallu se tenir raide sur la corde. Je crois que Miossec, avec Cali et quelques autres pour la jeune génération de chanteurs, fait partie de ceux-là. Il y a de la beauté dans la déchéance. Les grands Tragiques de l'Antiquité l'ont compris. Keats de même lorsqu'il évoque "la joie de la souffrance". J'ai un appétit pour le malheur, ou plus exactement pour le sublime auquel il conduit parfois, lorsque l'on tente de se relever. Souffrir est encore vivre et le pire n'est que l'absence d'émotion. Madame, une chanson en alexandrins, écrite en hommage à Juliette Gréco : miossec.  
mercredi 17 mai 2006

Je n'ai guère de temps aujourd'hui pour écrire. A peine ai-je essayé de mettre en place un index pour jeter un peu d'ordre parmi les cinq cents messages qui composent ce bouquet de roses hivernales... J'ai pris modèle sur Miss Poivert. Premier pas vers un déménagement de mon JIACO sur mon propre serveur. Je tombe par hasard sur cette citation, relevée au début de ma passion barrienne. Je la livre, brute, dans la gangue d'une traduction rapide, au canif.

« (…) il n’y a pas de grand homme sur terre, hormis celui qui part à la conquête de lui-même. Et, dans certains hommes, la part maudite - qui est en chacun de nous -, est si forte que la combattre et malgré tout être vaincu n’est pas tout à fait un échec. Il est fou d’exiger une complète réussite de la part de ceux que nous voulons aimer. Nous devrions les rejoindre au moment où ils s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes, pendant un instant, et faire preuve de compassion quand ils retombent. Dans les premiers temps, les jeunes amoureux pensent que l’autre est parfait, mais un amant plus noble vient quand ils découvrent les faiblesses de l’autre, et cet amour plus grand est tellement plus attractif qu’il rend vain tous les pleurs bien qu’il les flagelle en leur for intérieur. Ainsi, ils apprennent les limites de l’humanité, et cette part maudite qui est en moi n’est pas semblable à celle qui est en vous, mais nous en possédons tous une, et de là vient la pitié que nous éprouvons pour ceux qui sont marqués par cette tare, et naît alors le désir de s’aider les uns les autres, car la connaissance est compassion, et la compassion est amour. Comprendre ceci fait du Fils de Dieu un homme. » (Tommy et Grizel)
mardi 16 mai 2006

A priori, je suis hostile au mélange abrupt des genres, à la vulgarisation vulgaire et consort. Mais je fais voler en éclats mes réserves naturelles face à ce petit livre, malicieux et plutôt bien pensé. Il s'agit d'une récollection des grands concepts de la pensée de Freud en bande-dessinée. Je n'ai relevé, après une lecture rapide, aucun contresens ou bêtise. Bien au contraire. Comment comprendre la pensée - j'ai failli dire philosophie, ce qui en dit long sur ma compréhension du bonhomme- de Freud, en s'amusant, pour une somme modique, tel est l'enjeu de ce charmant roman graphique. Tout y est ou presque : du principe de plaisir/réalité, au fort-da, à la névrose obsessionnelle de l'Homme aux rats, en passant par le complexe d'Oedipe, en rendant visite au petit Hans... Il est même question des disciples de Freud et des raisons de la rupture de certains avec leur "Père". Et l'humour qui sous-tend le texte rend hommage à Freud, qui est était un type tellement plus drôle que ne semblent le croire ceux qui ne l'ont jamais lu !

« Les contes de fées sont partout et de tous les jours ; nous sommes tous des princes et des princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce qu’elles lui sont fidèles. »

Lady Anne Isabella Thackeray Ritchie (la fille aînée de Willliam Makepeace)


Vailima, décembre 1892

Cher J.M. Barrie,
Bientôt vous en aurez assez de moi. Je n’y peux rien. J’ai cessé de travailler depuis quelques temps et j’ai relu The Edinburgh Eleven [livre à sketches de Barrie] et j’ai dans l’idée d’écrire une parodie, j'éprouve un  immense désir de vous rendre la monnaie de votre pièce et d’imiter votre toupet [Barrie fait référence dans ce livre à Stevenson] afin de voir comment vous l’apprécierez vous-même. Et alors, j’ai lu (pour la première fois, je ne sais pas comment cela se fait !) A Window in Thrums [livre de Barrie, scènes de la vie de son lieu de naissance]. Je ne dis pas que que le livre est meilleur que The Minister [pièce, puis roman de Barrie] : cette fois, il s’agit pas vraiment d’un conte – et il y a de la beauté, une beauté matérielle inhérente au conte IPSE, que les critiques intelligents de nos jours et depuis longtemps aiment à oublier. Certes, il y a plus de défauts avérés ; quoi qu’il en soit, je l’ai lu dernièrement et c’est écrit par Barrie ! Et il est l’homme de la situation – à mon avis ! Le chapitre intitulé « Le Gant » est une grande page : c’est étonnamment original et aussi vrai que la mort et le jugement dernier. Tibbie Birse [personnage du Petit Ministre] dans le passage consacré à l’enterrement est immense ! (...)

Je suis fier de penser que vous êtes Écossais, bien que, soyez-en assuré, je ne sais rien de ce pays, étant un simple touriste anglais, pour citer Gavin Ogilvy [un pseudonyme de Barrie, mais également l'un de ses personnages]. Je recommande le difficile cas de M. Gavin Ogilvy aux bons soins de J.M. Barrie, dont l’œuvre est pour moi une source vive de plaisir et de sincère fierté nationale. (...) Et, s’il vous plaît, ne pensez pas, lorsque je semble me comparer à vous, que je sois totalement aveuglé par la vanité. Jess [un des personnages de Barrie in Auld Licht Idylls] marque les limites que je ne saurais franchir : je ne puis même pas effleurer sa jupe. Ma plume ne recèle pas une telle séduction crépusculaire. Je suis un artiste compétent, mais j’ai l’impression de commencer à voir en vous un homme de génie. Prenez soin de vous, pour mon propre salut. C’est une chose diablement difficile pour un homme qui écrit tant de romans que moi d’en avoir aussi peu à lire. Et je peux lire les vôtres et je les aime.
Dommage pour vous que ma copiste [Fanny, sa femme] ne soit pas là aujourd’hui et ma propre main est sensiblement pire que la vôtre.
Bien à vous,
Robert Louis Stevenson

Le 5 décembre 1892,
P.S. : On me dit que votre santé n’est pas robuste. Venez ici et essayez la Chambre du Prophète ! Vous n'y trouverez qu'un seul inconvénient : nous nous levons tôt. La copiste dit que vous êtes un amoureux du silence – et que notre maison est bruyante et qu’elle-même est un moulin à paroles – je ne suis pas responsable de ces assertions, bien que je pense fermement qu’il y ait une touche de loquacité dans mes appartements. Nous avons si peu de choses à discuter, voyez-vous ! La maison est éloignée de trois miles de la ville, située au milieu de grandes forêts silencieuses. Il y a un ruisseau non loin de là. Et quand on ne parle pas, on entend le ruisseau, et les oiseaux, et la mer qui vient se briser sur les côtes, trois miles au loin et six cent pieds au-dessous de nous. Et trois fois par mois on entend le tintement d'une cloche. Je ne sais pas où se situe cette cloche ni qui la fait sonner. Il se peut qu’il s’agisse de la cloche du conte d’Andersen. Il ne fait jamais chaud ici. Nous ne dépassons pas les 86 degrés à l’ombre [fahrenheit, à savoir 30 degrés celcius]. Et il ne fait jamais froid, sauf au petit matin. Tenez-le vous pour dit. Je pense que ce climat est le plus sain au monde : même la grippe perd entièrement son piquant. Seulement deux malades en sont morts : et l’un d’entre eux avait dans les quatre-vingts ans et l’autre était un enfant qui avait moins de quatre mois. Je ne vous dirai pas que c’est beau car je veux que vous veniez ici le constater de visu. Tout le monde, hormis ma femme, a du sang écossais dans mon domaine et – je vous demande pardon – les indigènes font également exception. Ma femme est néerlandaise.
(...)
R.L.S.
Venez, cela ouvrira votre esprit et cela me fera du bien.
************************


Je signale la sortie en traduction française de ce livre-ci (une anthologie de contes picorés dans The Merry Men et passim) :

Traduit par l'admirable Marcel Schwob :
http://www.marcel-schwob.org/

http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=13

On y retrouve, entre autres, Janet la Torte.



* Dans Better dead, un des premiers livres de Barrie, ce dernier pastiche le Club du suicide
(un fragment des Nouvelles mille et une nuits) de Stevenson. Bien des années plus tard, James Matthew B. reniera ce livre, regrettant de ne pouvoir en détruire tous les exemplaires.
Humeur du jour, en marge de mes billets stevensoniens : love. Avec Sinatra, Harry Bellafonte et quelques autres, Nat King Cole, j'ai le coeur en joie. J'ai une passion inextinguible pour les crooners - to croon « chanter des chansons sentimentales » - question de classe, de charme, de beauté, d'élégance, de bien-être. Impression que rien de grave ne peut advenir dans un monde bercé par ces voix.
Mon homonyme, Holly Golightly, éprouve cette sensation avec Tiffany. Je connais deux endroits au monde où je ne ressens jamais la moindre contrariété. Ce sont les palais du raffinement, d'un certain art de vivre suranné et désuet (les deux adjectifs ne sont pas tout à fait synonymes). Un célèbre café parisien qui est l'une des grandes avenues de ma cartographie intérieure. Non, ce n'est pas le Flore, que j'exècre ! Vous m'offensez ! Et, non, je ne suis pas snob, malgré Boris Vian ! J'aime me sentir en sécurité. C'est aussi simple que cela. Lorsque je me déplace, j'ai besoin que l'on prenne soin de ma petite personne, si mal à l'aise partout elle se rend.
Rares sont les lieux où je puis me décrisper. Un des endroits au monde que je préfère : le Harry's bar à Venise.
Qui n'a jamais mis les pieds dans ce lieu exigu ne peut expliquer les palpitations qui agitent ma carcasse lorsque j'évoque les nappes jaune paille (le ton fut choisi pour mettre en évidence le teint des dames, d'après M. Cipriani), la douceur du bellini (qui ne m'a jamais saoulée et qui n'a pas le goût de celui du Florian), la saveur généreuse du risotto (un de mes plats préférés), le ballet lent et précis des serveurs qui enroulent et déroulent, avec un soin exquis, une nappe qui chasse l'autre, avant le dessert (je n'ai jamais pu reproduire ce geste), les petits pains en spirale qui ont le goût d'une brioche aérienne... Le luxe discret. Le lieu est figé dans une autre époque, celle d'Hemingway (j'aime cet homme, ce grand suicidé des Lettres), qui en avait fait son lieu de perdition.
vendredi 12 mai 2006
Je débute avec ce billet, la rapide (et vilaine) traduction d’un échange épistolaire entre Stevenson et Barrie. J’ai neuf pages format Word, interligne simple, en ma possession.
Ensuite, Je traduirai l’article parodique de Punch mettant en scène Barrie, puis les deux pastiches holmésiens de ce dernier.
En espérant que ce choix et ce programme des prochains billets agréeront mes aimables lecteurs.
Je serai de retour lundi ou mardi.
Je vous souhaite à tous et à toutes un splendide week-end.

  • Première lettre :
Lettre à James Matthew Barrie, Vailima, Samoa, février 1892

Cher Monsieur Barrie,

C’est au moins la troisième lettre que je vous écris, mais ma correspondance a la fâcheuse tendance à ne pas atteindre le bureau de poste. Ma part d’humanité s’évanouit face au labeur requis par la rédaction d’une adresse sur une enveloppe, mais j’espère avoir plus de chance avec celle-ci. En effet, au-delà de l’usuel et fréquent besoin de vous remercier pour votre œuvre, vous êtes l’un des quatre coins contre lesquels je me cogne depuis que j’ai mon propre coin à regarder, et il n’y a aucune raison – à moins que ce ne soit les mystérieux flux et reflux de la marée, qui font et gâchent et tuent le travail des pauvres écrivaillons – pour que vous ne soyez pas un artiste de premier ordre. Les marées ont emporté ma phrase, mais de toute façon j’en étais las... Et, comme nous sommes entre écrivains, je m’autorise la liberté de la laisser en souffrance. De plus, nous sommes tous les deux Écossais et je nous soupçonne de l’être beaucoup. Le fait que, moi-même, je sois Écossais me conduit à l’intermittence, mais parfois cela mène à l’érysipèle - si ce mot doit être correctement épelé. Récemment, j’ai réalisé que nous avions fait tous les deux notre apprentissage dans la cité des vents [Londres], notre virgilienne cité grise, et je tiens cela pour un autre lien entre nous. Aucun lieu ne marque à ce point un homme. Finalement, je me sens comme un devoir de vous faire part de mes progrès. Il se peut que je fasse erreur mais je crois avoir reconnu votre tour de main dans un article [lequel ?] – il s’agit peut-être d’une illusion, c’est peut-être l'un des ces diligents insectes qui attrapent et reproduisent le tour de main de chaque homme de lettre naissant, mais je persévère à espérer que c’était votre travail. Je me plais à croire que cela vous fera plaisir d’apprendre que la suite de mon roman, Enlevé ! [Catriona], est en cours. Je n’en suis pas encore arrivé à parler d’Alan [un des personnages d'Enlevé !] - ainsi je ne sais pas s’il est encore en vie - mais David [personnage principal dudit roman] semble avoir plus d’un tour dans son sac. J’étais content de constater que la théorie anglo-saxonne s’est fourvoyée. J’ai donné à mon jeune homme des Basses-Terres un nom gaélique [relatif au nord de l'Écosse, les Hautes Terres ou Highlands], et j’ai même fait des commentaires à ce sujet dans le texte. Pourtant, la plupart des critiques ont reconnu en Alan et David un Saxon et un Celte. Je ne sais pas ce qu'il en est en Angleterre, mais en Écosse, au moins, où le gaélique est parlé à Fife depuis un peu plus d’un siècle et depuis guère plus longtemps à Galloway, je réfute le fait qu’il existe une chose telle qu’un pure Saxon et je pense qu’il est plus que discutable qu’il existe un pur Celte. Mais qu’avons-nous à faire de tout cela ? Et qu’en ai-je à faire ? Continuons à graver nos bouts d’histoires et laissons aux barbares leur fureur !


Bien à vous,


Avec mon sincère intérêt quant à votre carrière,


Robert Louis Stevenson
Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, car Stevenson est mort avant.
mercredi 10 mai 2006
Pour en finir avec ces histoires de main droite et de main gauche concernant Barrie... et comme je ne radote pas tout à fait, pas encore... Replaçons dans le contexte. Barrie a dit : "J'écris des choses avec la main gauche, ou pour le dire de manière plus correcte, il s'écrit des choses avec moi par cette main gauche, qui se seraient exprimées avec plus d'humanité par la main droite. Je n'ai jamais, aussi loin que je me souvienne, écrit des histoires pesantes, comme Dear Brutus ou Mary Rose, tant que je me servais de mon autre main. Je n'aurais pas pu écrire ces choses, telles qu'elles sont, avec ma main droite..." Cette citation était présente dans mon premier billet sur mon JIACO. Je viens de répondre à un courrier, où il m'était demandé si Crochet (Hook) était droitier ou gaucher. Je vous livre ma réponse :
Barrie était, de toute façon, gaucher de naissance (d’après certains biographes) et cette citation serait une plaisanterie.
Si je parle de ceci, c'est parce que je crois que la question de la droiture ou du gauchissement de Crochet n'est pas sans rapport avec Barrie lui-même.
Peter Pan a tranché la main droite de Crochet, donc celui-ci se sert sûrement de sa main gauche (bien obligé) ! A la question de savoir s’il est gaucher, Peter répond qu’il a mis un crochet à sa main droite pour s’en servir et qu’il pince avec. Je joins le texte original en guise de preuve :
  "What is he like?  Is he big?"
 
  "He is not so big as he was."
 
  "How do you mean?"
 
  "I cut off a bit of him."
 
  "You!"
 
  "Yes, me," said Peter sharply.
 
  "I wasn't meaning to be disrespectful."
 
  "Oh, all right."
 
  "But, I say, what bit?"
 
  "His right hand."
 
  "Then he can't fight now?"
 
  "Oh, can't he just!"
 
  "Left-hander?"
 
  "He has an iron hook instead of a right hand, and he claws with
it."
 
  "Claws!"
 
  "I say, John," said Peter.
 
  "Yes."
  Plus loin : « and instead of a right hand he had the iron hook with which
ever and anon he encouraged them to increase their pace. »  
Donc, il semble a priori droitier mais sa main intacte est la gauche, c’est sûr et certain.
De plus, il semble que Crochet / Hook soit un peu la part sombre de Barrie.
J'ai pensé que cela amuserait peut-être quelqu'un d'autre !

Les roses du Pays d'Hiver

Retrouvez une nouvelle floraison des Roses de décembre ici-même.

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Holly Golightly
Never Never Never Land, au plus près du Paradis, with Cary Grant, France
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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