Mon grand ami Olivier a toujours des attentions délicates. Il m'a offert pour Noël, entre autres, deux minuscules livres : Les lettres du Père Noël de Tolkien (dont je joins un extrait à ce billet ; ce sont des lettres que TolKien a écrit pendant des années à ses enfants, en se faisant passer pour le vieux barbu) et The Night Before Christmas de Clement C. Moore (un poème classique, dont la lecture est devenue un rite dans beaucoup de familles anglo-saxonnes). J'aimerais bien recenser, un jour, les plus beaux livres de Noël. A ces deux-là, à brûle-pourpoint, j'ajoute Le livre de noël de Selma Lagerlöf et les contes de Dickens (évidemment !), et peut-être le conte de Noël de Nathaniel Hawthorne, "Le banquet de Noël". Libre à vous de compléter ce début de liste...

Lundi 20 décembre 1926,
Mes chers garçons,
Je tremble plus que d'habitude, cette année. C'est la faute de l'Ours du Pôle Nord! Ca a été la plus grosse explosion du monde et le feu d'artifice le plus monstrueux qui ait jamais existé. Le Pôle Nord en est devenu NOIR, et les étoiles en ont perdu leur place, la lune s’est brisée en quatre - et l'Homme qui y vit est tombé dans mon jardin derrière la maison. Il a mangé bon nombre de mes chocolats de Noël avant de déclarer qu'il se sentait mieux, de remonter réparer la lune et remettre de l'ordre dans les étoiles.
Puis j'ai découvert que les rennes s'étaient échappés. Ils galopaient dans tout le pays, rompant les rênes et les cordes tout en envoyant les cadeaux dans les airs. Ils étaient emballés et prêts à être expédiés, voyez-vous - oui, c'est arrivé pas plus tard que ce matin : c'était un traîneau chargé de confiseries au chocolat, que j'envoie toujours en Angleterre avec un peu d’avance. J'espère que les vôtres ne sont pas trop endommagés.
Mais l'Ours du Pôle Nord n'est-il pas sot ? Et il n'est pas le moins du monde désolé ! Bien sûr c’est de sa faute - vous rappelez-vous que j'avais dû déménager l'année dernière à cause de lui ? Le robinet pour actionner les feux d'artifice de Laure Orbeau Réale se trouve toujours dans la cave de mon ancienne maison. L'Ours du Pôle Nord savait qu'il ne devait jamais, jamais le toucher. Je ne l’ouvrais qu’en des jours particuliers comme Noël. Il dit avoir cru qu'il était coupé depuis notre déménagement.
Quoiqu'il en soit, il rôdait autour des ruines ce matin peu après le petit déjeuner (il y cache de la nourriture) et a allumé deux ans d’Aurores Boréales en un seul instant. On n'a jamais rien vu ou entendu de pareil. J'ai essayé d'en faire un dessin, mais je tremble trop pour bien le faire et on ne peut pas peindre de la lumière fusante, n'est-ce pas ?
Je crois que l'Ours Polaire a plutôt gâché l'image - il ne peut évidemment pas dessiner avec ses grosses et larges pattes -
Malappris ! Je le peux - et j'écris sans trembler.
ajoutant çà et là son point de vue sur moi en train de poursuivre l'attelage de rennes et sur lui en train de rire. Il a bien ri. Je ai ri à mon tour quand je l’ai vu essayer de dessiner les rennes et tacher d'encre ses jolies pattes blanches.
Père Noël a dû partir précipitamment et il me laisse terminer. Il est vieux et est préoccupé quand des choses amusantes arrivent. Vous auriez ri vous aussi ! Je crois que cela me fait du bien de rire. C'était un beau feu d'artifice. Cette année, les rennes vont filer à toute allure en Angleterre. Ils ont encore peur !...
Je dois aider à faire les paquets. Je ne sais pas ce que le Père Noël ferait sans moi. Il oublie toujours que je fais quantité de paquets pour lui...
Le Bonhomme de Neige expédie les enveloppes cette année. C'est le jardinier du Père Noël - mais on ne fait pousser ici guère plus que des flocons de neige et des fougères gelées. Il écrit toujours en blanc, directement avec un doigt...
Un joyeux Noël à vous de la part de l'Ours du Pôle Nord.
Et les affectueuses pensées du Père Noël pour vous tous.
*********************************************************
The Night Before Christmas

C'était la nuit de Noël, un peu avant minuit,
 À l'heure où tout est calme, même les souris.
On avait pendu nos bas devant la cheminée, 
Pour que le Père Noël les trouve dès son arrivée.
Blottis bien au chaud dans leurs petits lits,
Les enfants sages s'étaient déjà endormis.
Maman et moi, dans nos chemises de nuit, 
Venions à peine de souffler la bougie,
Quand au dehors, un bruit de clochettes, 
Me fit sortir d’un coup de sous ma couette.
Filant comme une flèche vers la fenêtre, 
Je scrutais tout là-haut le ciel étoilé.
Au-dessus de la neige, la lune étincelante, 
Illuminait la nuit comme si c'était le jour.
Je n'en crus pas mes yeux quand apparut au loin, 
Un traîneau et huit rennes pas plus gros que le poing,
Dirigés par un petit personnage enjoué : 
C'était le Père Noël je le savais.
Ses coursiers volaient comme s'ils avaient des ailes.
 Et lui chantait, afin de les encourager : 
" Allez Tornade !, Allez Danseur !
Allez , Furie et Fringuant ! 
En avant Comète et Cupidon !
Allez Éclair et Tonnerre ! 
Tout droit vers ce porche, tout droit vers ce mur ! 
Au galop au galop mes amis ! au triple galop ! "
Pareils aux feuilles mortes, emportées par le vent, 
Qui montent vers le ciel pour franchir les obstacles, 
Les coursiers s'envolèrent, jusqu'au-dessus de ma tête, 
Avec le traîneau, les jouets et même le Père Noël.
Peu après j'entendis résonner sur le toit
 Le piétinement fougueux de leurs petits sabots.
Une fois la fenêtre refermée, je me retournais, 
Juste quand le Père Noël sortait de la cheminée.
Son habit de fourrure, ses bottes et son bonnet,
Étaient un peu salis par la cendre et la suie.
Jeté sur son épaule, un sac plein de jouets, 
Lui donnait l'air d'un bien curieux marchand.
Il avait des joues roses, des fossettes charmantes, 
Un nez comme une cerise et des yeux pétillants,
Une petite bouche qui souriait tout le temps, 
Et une très grande barbe d'un blanc vraiment immaculé.
De sa pipe allumée coincée entre ses dents, 
Montaient en tourbillons des volutes de fumée.
Il avait le visage épanoui, et son ventre tout rond 
Sautait quand il riait, comme un petit ballon.
Il était si dodu, si joufflu, cet espiègle lutin,
Que je me mis malgré moi à rire derrière ma main.
Mais d'un clin d'oeil et d'un signe de la tête, 
Il me fit comprendre que je ne risquais rien.
Puis sans dire un mot, car il était pressé, 
Se hâta de remplir les bas, jusqu'au dernier, 
Et me salua d'un doigt posé sur l'aile du nez, 
Avant de disparaître dans la cheminée.
Je l'entendis ensuite siffler son bel équipage.
Ensemble ils s'envolèrent comme une plume au vent.
Avant de disparaître le Père Noël cria :
 " Joyeux Noël à tous et à tous une bonne nuit "

T. S. Eliot, The Sacred Wood : Essays on Poetry and Criticism, 1922, « Hamlet and His Problems »

(Traduction par C.-A.F., c'est-à-dire votre humble Holly G.)


T. S. Eliot voyait dans Hamlet une pièce ratée car, disait-il, elle présente un personnage «dominé par une émotion qui est inexprimable parce qu’elle excède les faits tels qu’ils apparaissent.» Difficile d’interpréter cette déclaration : n’est-ce pas toujours le cas d’une émotion ? T.S. Eliot explique qu’il n’y a pas de correspondance entre les faits objectifs et les sentiments d’Hamlet. Sur quoi se fonde-t-il pour déplorer ce manque ? Quelle faculté pourrait assurer une correspondance légitime ?
Le principe que T.S. Eliot admire dans les autres pièces de Shakespeare et qu’il ne retrouve pas dans celle-ci est le suivant : « The artistic "inevitability" lies in this complete adequacy of the external to the emotion », un tissage entre les faits et les mots, un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur. Il convient de reprendre le texte dans son intégralité :

«Le seul moyen d’exprimer l’émotion dans la forme de l’art est de trouver un "corrélat objectif" ; en d’autres mots, un ensemble d’objets, une situation, une chaîne d’événements qui seront la formule de cette émotion particulière ; de telle manière que, quand les faits extérieurs, qui doivent aboutir à une expérience sensorielle, sont donnés, l’émotion est immédiatement évoquée. Si vous examinez n’importe laquelle des tragédies les plus célèbres de Shakespeare, vous trouverez cette exacte équivalence ; vous trouverez que l’état d’esprit de Lady Macbeth marchant dans son sommeil vous a été communiqué par une ingénieuse accumulation d’impressions sensorielles imaginaires ; les mots de Macbeth apprenant la mort de sa femme nous frappent comme si, donnant l’ordre des événements, ces mots étaient automatiquement déclenchés par le dernier événement dans la série. L’"inévitabilité" artistique repose sur cette adéquation complète entre les manifestations extérieures et l’émotion ; et c’est précisément ce qui fait défaut dans Hamlet. Hamlet (l’homme) est dominé par une émotion qui est inexprimable parce qu’elle excède les faits tels qu’ils apparaissent. Et l’identité supposée d’Hamlet avec son auteur est authentique de ce point de vue : l’embarras d’Hamlet devant l’absence d’équivalent objectif à ses sentiments serait un prolongement de l’embarras de son créateur en face de son problème artistique. Hamlet est confronté à la difficulté que son dégoût est occasionné par sa mère, mais sa mère n’est pas un équivalent adéquat pour celui-ci ; son dégoût l’enveloppe et l’excède. C’est donc un sentiment qu’il ne peut comprendre ; il ne peut l’objectiver, et c’est pour cette raison qu’il demeure dans une vie empoisonnée et dans l’action enrayée. Aucune des actions possibles ne peut satisfaire cela ; et rien de ce que Shakespeare peut faire avec l’intrigue ne peut exprimer Hamlet pour lui. Et il doit être souligné que l’exacte nature des données du problème empêche l’équivalence objective. Avoir augmenté la criminalité de Gertrude aurait fourni une formule pour une émotion totalement différente chez Hamlet, c’est simplement parce que son personnage est si négatif et insignifiant qu’elle fait jaillir chez Hamlet le sentiment qu’elle est incapable de représenter.
La "folie" d’Hamlet repose dans les mains de Shakespeare ; dans la pièce précédente, elle est une simple ruse, et à la fin, nous pouvons supposer qu’elle est comprise en tant que ruse par le public. Pour Shakespeare, c’est moins que la folie et plus que la feinte. La légèreté d’Hamlet, sa répétition de la phrase, ses jeux de mots ne sont pas une part d’un plan délibéré de dissimulation, mais une espèce de soulagement émotionnel. Dans le personnage d’Hamlet, c’est la bouffonnerie d’une émotion qui peut trouver aucun échappement dans l’action ; chez le dramaturge c’est la bouffonnerie d’une émotion qui ne peut s’exprimer dans l’art. L’intense sentiment, extatique ou terrible, sans objet ou excédant son objet, est quelque chose qui chaque personne sensible a connu ; il est indéniablement un objet pour les pathologistes. Il se produit souvent dans l’adolescence : l’individu ordinaire laisse ces sentiments dormir, ou émousse son sentiment pour s’adapter à la marche du monde ; l’artiste le garde vivant par son habileté à intensifier le monde pour ses émotions. L’Hamlet de Laforgue est un adolescent ; l’Hamlet de Shakespeare ne l’est pas, il n’a pas cette justification ou cette excuse. Nous devons simplement admettre qu’ici Shakespeare s’est attaqué à un problème qui l’a mis à l’épreuve au-delà de ses forces. Pourquoi en définitive a-t-il essayé est une énigme insoluble ; sous la contrainte de quelle expérience il essaya d’exprimer l’inexprimable horrible, nous ne pouvons pas savoir. Nous avons besoin d’un grand nombre de faits dans sa biographie ; et nous aimerions savoir si, et quand, et après ou en même temps que cette expérience personnelle, il lut Montaigne, II, XII, Apologie de Raimond Sebond. Nous aurions, finalement, à savoir quelque chose qui est par hypothèse inconnaissable, car nous assumons que c’est une expérience qui, dans la manière indiquée, excédait les faits. Nous aurions à comprendre des choses que Shakespeare lui-même n’a pas compris. »
Le texte de T.S. Eliot suggère l’idée que l’art est une chimie (il s’agit de trouver une «formule ») et, d’autre part, qu’il est la suggestion d’une émotion par l’agencement de faits et de mots (qui produisent un impact sur nos sens). L’art est une série causale en quelque sorte, où le spectateur est le dernier maillon ou le récepteur. La scène est un espace imaginaire où des faits et des mots se produisent et empruntent une existence illusoire.



Les roses du Pays d'Hiver

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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